DREYFUS D. [01] Passage de « la Raison », - au singulier – aux « domaines de rationalité ». Raison morale, philosophique, scientifique et primauté actuelle de la rationalité technique.

Publié le par Maltern

DREYFUS D. [01] Passage de « la Raison », - au singulier – aux « domaines de rationalité ». Raison morale, philosophique, scientifique et primauté actuelle de la rationalité technique.

 

« Nous dirons, en effet, pour être plus clair, qu’il exis­te quatre modèles de ratio­nalité :

 

1] La rationalité de type moral invite, parce que la raison est source d’uni­versalité, à distinguer, dans nos conduites, ce qui vaut pour tous et ce qui ne vaut que pour moi, ce qui se réfère à des valeurs permanentes et ce qui ne se réfère qu’à des intérêts momentanés, fussent-­ils des intérêts affectifs, fussent‑ils des intérêts collectifs.

 

2] La rationalité de type philosophique est ce vœu, proprement philosophique, de suivre en tout la rai­son et la raison seule. Elle est une éducation de la raison par elle‑même, pour tous les hommes ‑ et non seulement pour les savants ‑ pour tous les secteurs de l’existence, de l’expérience, de la pra­tique, pour tous les domaines de la pensée et de l’action.

 

3] La rationalité de type scientifique est cette dis­cipline de la pensée, proprement scientifique, des savants à l’égard des démonstrations, des hypo­thèses, des constatations, des approximations, discipline qui sépare radicalement l’état d’esprit scientifique de celui qui ne l’est pas. Mais cette discipline, cette rigueur scientifiques ne valent que dans des domaines restreints, spécialisés et auto­nomes du savoir et de la pratique. La rationalité scientifique ne prépare donc pas à une pensée et à une attitude rationnelles dans les autres domaines et dans les autres activités où s’exercent les hommes, y compris les savants en tant qu’hommes. La science est une entreprise ration­nelle régionale. De sorte que non seulement les savants ne peuvent défendre les non‑savants contre l’irrationalisme et la crédulité, mais encore ils ne peuvent s’en défendre eux‑mêmes. L’entre­prise rationnelle des sciences ne peut servir en dehors des sciences elles‑mêmes. Nos élèves des classes scientifiques ne sont nullement à l’abri, bien au contraire, de l’irrationalisme et de la crédulité.

 

4] Enfin, le rationalisme de type technique, ou rationalisme de fonctionnement, porte sur l’usage calculé des moyens, quelle que soit la fin visée. Cette fin est, en elle‑même, indifférente à la technique. Le méde­cin, dit Platon, peut guérir ou ne pas guérir le mala­de. Mais ce n’est pas lui qui juge si la vie est bonne ou mauvaise. Que donc la fin soit bonne ou mau­vaise, la fonction de la rationalité technique est d’assurer les meilleurs moyens pour l’atteindre. En ce sens, rationalité technique s’oppose ici d’une part à la simple routine, d’autre part à la magie. Mais la rationalité technique, qui est de l’ordre des moyens, se prend souvent pour fin. Il y a là l’inversion bien connue, propre à la proli­fération technique, des moyens et des fins. On trou­ve cette inversion tant dans le domaine des objets techniques que dans le domaine des techniques administratives : dans ce second cas, le primat des “ impératifs techniques ” produit une bureaucratie rigide, une uniformisation et une désindividuali­sation des modes d’existence et des conduites.

 

Or, de toutes les formes de rationalité que nous venons d’énumérer, c’est la rationalité technique qui est la plus apparente et qui surtout domine de plus en plus notre vie quotidienne. C’est donc elle qui suscite le plus de contestations souvent saines et légitimes, en tant qu’elles s’en prennent tant aux effets de la prolifération technique [pollution, altération des conditions d’existence, gaspillage, etc.] qu’à ses principes [primat du rendement]. Malheureusement, et comme c’est souvent le cas, la contestation dépasse sa visée première et, jetant comme on dit, « le bébé avec l’eau du bain » elle englobe, sans distinctions ni analyse, toutes les autres formes de rationalité, y compris la rationalité technique dans ce qu’elle a de salu­taire, par exemple la lutte contre l’esprit magique et la superstition. Ainsi se développe une attitu­de irrationaliste, plus ou moins consciente, qui se manifeste par des signes divers. […]

 

Contester les valeurs de la raison, c’est risquer de mutiler à jamais ceux qui n’ont pas reçu cette éducation de la raison par elle‑même qu’est la ratio­nalité. Car à ceux‑là manquera non un savoir déterminé, ni une recette de vie, ni une clé pour ouvrir toutes les portes ou pour résoudre toutes les dif­ficultés de l’existence. Ce qui leur manquera, c’est la possibilité d’échapper aux stéréotypes de l’idéologie commune, de soutenir leurs choix politiques et moraux pour les faire sortir du vague des opinions incontrôlées, d’arracher les passions du brouillard affectif pour les gouverner, de se défendre des duperies flatteuses qui sollicitent chacun en tous les domaines et des vendeurs de politique, de religion, de mystique. Ce qui leur manquera, enfin, c’est non seulement la possibi­lité de tenir un discours rationnel, mais aussi de se garder des discours irrationnels de la tyrannie, déguisée sous une phraséologie démocratique, ou d’une mystique ésotérique ; de résister aussi bien aux illuminés sincères qu’aux charlatans et, peut-­être, à ses propres rêveries.

 

Là où se termine la rationalité commence le fana­tisme. »

[Dreyfus D., Les amis de Sèvres N°1, 1975

Publié dans 14 - RAISON et le REEL

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