ROQUEPLO Philippe [01] En quel sens peut-on parler d’une « idéologie » technicienne ?

Publié le par Maltern

ROQUEPLO Philippe [01] En quel sens peut-on parler d’une « idéologie » technicienne ?

 

 

[Le procès de la civilisation industrielle consiste généralement à montrer qu’elle se targue d’une fausse rationalité (organisation méthodique du travail, accrois­sement du bien‑être, etc.). Les bienfaits qui en découlent peuvent sembler illusoires dans la mesure où ils s’accompagnent de présupposés idéologiques qui risquent de peser à notre insu sur le comportement collectif et individuel et de supprimer ainsi une part de liberté.]

 

 

 

« Le premier aspect de la fonction immédiatement idéologisante[1] de la technique ‑ du moins de la technique contemporaine fondée sur les sciences ‑ vise l’exaltation de la connaissance scientifique. L’efficacité des applications technologiques des sciences représente socioculturellement la meilleure preuve de leur « vérité». Les fusées Atlas et le Concorde sont‑ la manifestation publique de la « vérité » des savoirs qui les ont rendus possibles.

 

[...] Vient alors un second aspect selon lequel la technique constitue un principe idéologisant. Cet aspect résulte de sa fonction pratique concrète, c’est‑à‑dire du fait que, très concrètement, c’est l’ensemble des activités techniques qui élabore le milieu dans lequel, tout naturellement, nous vivons, milieu que j’ai qualifié de technonature[2] [...] Nous ne pouvons construire des centrales nucléaires sans respecter les conditions que nous dictent les « lois naturelles » élaborées par la physique, mais ce ne sont pas ces lois qui peuvent déterminer s’il nous faut ou non construire ces centrales. Or, l’enjeu est considérable, car ces centrales, une fois construites, constitueront un aspect quasi irréversible de la technonature que notre société se sera donnée, et cette technonature conditionnera à son tour l’avenir non seulement de l’entreprise techni­cienne, mais de la société elle‑même. [...] La technique [...] constitue par le fait même une force qui pousse à l’idéologisation justificatrice.

 

 

 

Vient alors un troisième aspect de la fonction idéologisante de la technique. [...] Avec les progrès des sciences et des techniques, toute une pluralité de « systèmes de représentations » a surgi, appliqués tantôt à notre environnement naturel, tantôt au fonctionnement social et transférés sans cesse de l’un à l’autre : représentations cybernétiques[3] [...] introdui­sant toute une idéologie du feed‑back et de l’homéostasie[4], et plaquant sur les phénomènes sociaux le filet ésotérique[5] des informaticiens, de leurs programmes et de leurs ordinateurs ; [...] modèles génétiques dans lesquels « le hasard et la nécessité » s’inscrivent comme les divinités immanentes présidant aux destinées de l’universelle évolution, etc.

 

[...] Au demeurant, ce phénomène d’idéologisation se traduit dans les comportements : l’hygiénisme jette son interdit sur quiconque désire se désaltérer le long d’un sentier et j’ai pu observer de mes propres yeux des touristes américains faisant bouillir de l’eau de Vichy !

 

 

 

[...] Vient alors le dernier aspect ‑ et non le moindre ‑ de la fonction massivement idéologisante de la technique : il s’agit de son rôle dans la division du travail. II est clair que la production exige une division des tâches : non seulement il convient que chacun accomplisse autant que possible un travail qui corresponde à son savoir‑faire, mais encore cette répartition s’impose aux entreprises elles‑mêmes et il serait désastreux qu’une entreprise spécialisée dans la conserverie s’engage dans la fabri­cation des machines à écrire ! Néanmoins, il y a une distance considéra­ble entre ces exigences techniques et les formes concrètes que prend la division du travail : ainsi serait‑ce un abus idéologique de prétendre que le taylorisme ou le travail à la chaîne trouvent leur justification dans quelque nécessité technique que ce soit. Il en va de même pour l’infor­matisation et l’automatisation : leurs justifications véritables sont d’or­dre économique, social et politique. Or, ces nécessités techniques sont souvent alléguées pour justifier la mise en place ou le maintien de ces méthodes de division et d’organisation du travail. »

 

 [Philippe Roqueplo, Penser la technique, Seuil, 1983, pp. 47‑51.]

 

 

 

 

 


[1] La « fonction idéologisante » consiste ici à produire un système de représentation plus ou moins cohérent et aussi plus ou moins mystificateur...

 

[2] « Notre environnement « naturel » [du moins pour nous qui naissons, vivons et mourons dans les villes] est quasi intégralement le produit de l’activité technicienne. En ce sens notre "nature" constitue un gigantesque objet technique. C’est cet objet que je désignerai par le mot de techno­nature. » (P. ROQUEPLO, Ibid., p. 18.)

 

[3] Terme d’origine grecque qui signifie « art du pilotage ». Tout mécanisme permettant, par un effet de rétroaction, d’obtenir un but déterminé, malgré les variations des circonstances (exemple : le pilotage automatique).

 

[4] Stabilisation des constantes physiologiques chez l’être vivant.

   
 

[5] Ici, qui ne peut être compris que par les spécialistes.

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