DOC – Les couleurs sont-elle un langage. Réponses de peintres et philosophes [art, langage]

Publié le par Maltern

DOC – Les couleurs sont-elle un langage. Réponses de peintres et philosophes [art, langage]

 Van Gogh, kandinsky, Merleau-Ponty
VanGogh-cafede-Nuit-Blog.jpg

DOC 1

 

Van Gogh Vincent 1853-1890 ~ [01] La couleur : au delà du réalisme, exprime l’émotion et le tempérament. [art, langage ]

 

« Le tableau est un des plus laids que j’aie faits. [...] J’ai cherché à exprimer avec le rouge et le vert les terribles passions humaines.

 

La salle est rouge sang et jaune sourd, un billard vert au milieu, quatre lampes jaune citron à rayonnement orangé et vert. C’est partout un combat et une antithèse des verts et des rouges les plus différents, dans les personnages de voyous dormeurs petits, dans la salle vide et triste, du violet et du bleu. Le rouge sang et le vert jaune du billard exemple contrastent avec le petit vert tendre Louis XV du comptoir, où il y a un bouquet rose.

 

Les vêtements blancs du patron, veillant dans un coin dans cette fournaise, deviennent jaune citron, vert pâle et lumineux.

 

C’est une couleur alors pas localement [1] vraie au point de vue réaliste du trompe-l’œil[2], mais une couleur suggestive d’une émotion quelconque d’ardeur de tempérament. Lorsque Paul Mantz voyait à l’exposition, que nous avons vue aux Champs-Élysées, l’esquisse violente et exaltée de Delacroix : “ La Barque du Christ ”, il s’en retourne en s’écriant dans son article: “ je ne savais pas qu’on pouvait être aussi terrible avec du bleu et du vert. ”

 

[...] Eh bien si on faisait la couleur tout juste ou le dessin tout juste, on ne donnerait pas ces émotions-là.

 

Je peux bien dans la vie et dans la peinture aussi me passer de bon Dieu, mais je ne puis pas, moi souffrant, me passer de quelque chose plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer.

 

Et si frustré dans cette puissance physiquement, on cherche à créer des pensées au lieu d’enfants, on est par là bien dans l’humanité pourtant.

 

Et dans un tableau je voudrais dire quelque chose de consolant comme une musique. Je voudrais peindre des hommes ou des femmes avec ce je ne sais quoi d’éternel, dont autrefois le nimbe[3] était le symbole, et que nous cherchons par le rayonnement même, par la vibration de nos colorations.

 

[...] Ah, le portrait, le portrait avec la pensée, l’âme du modèle, cela me paraît tellement devoir venir

 

[...] Je suis ainsi toujours entre deux courants d’idées, les premières : les difficultés matérielles, se tourner et se retourner pour se créer une existence, et puis : l’étude de la couleur. J’ai toujours l’espoir de trouver quelque chose là-dedans.

 

 

 

Exprimer l’amour de deux amoureux par un mariage de deux complémentaires[4] , leur mélange et leurs oppositions, les vibrations mystérieuses des tons rapprochés. Exprimer la pensée d’un front par le rayonnement d’un ton clair sur un fond sombre.

 

Exprimer l’espérance par quelqu’étoile. L’ardeur d’un être par un rayonnement de soleil couchant. Ce n’est certes pas là du trompe-l’oeil réaliste, mais n’est-ce pas une chose réellement existante ? »

 

 

 

[Vincent Van Gogh, Correspondance générale, (trad. M. Beerblock et L. Roëlandt, Gallimard, t. III, 1990, pp. 276-278, 284-286 ; Commentaire de sa toile : le Café de nuit, 1888, Yale University Art Gallery, New Haven ]

 

 


 
 

 

 

DOC 2

 

Kandinsky Wassily 1866-1944 [01] Au-delà du réalisme : Les couleurs induisent-elles des états ? Le vert, l’ennui et « l’esprit bourgeois… »

 

 

 

« La dissociation des significations littéraires et des signifiances purement plastiques invitait les artistes qui avaient décidé de ne plus reproduire le visible, mais, selon la formule lapidaire de Klee, de rendre visible [5] , à élaborer un « langage des formes et des couleurs ». Cette formulation est de Kandinsky qui propose une véritable sémantique intuitive des effets colorés. Il note par exemple:

 

 

 

« De même qu’un tableau peint en jaune dégage toujours une chaleur spirituelle, ou qu’un tableau bleu semble trop froid (donc effet actif, car l’homme, élément de l’univers, a été créé pour le mouvement constant et peut‑être, éternel ), un tableau vert n’a qu’un effet d’en­nui (effet passif). La passivité est la propriété la plus caractéristique du vert absolu, cette propriété se « par­fumant » cependant d’une sorte d’onction, de conten­tement de soi. C’est pourquoi, dans le domaine des couleurs, le vert correspond à ce qu’est, dans la société des hommes, la bourgeoisie : c’est un élément immo­bile, content de soi, limité dans toutes les directions[6]. »

 

 

 

On imagine aisément que Kandinsky ne peignit guère de tableaux à dominante verte. Mais si caricatu­ral que soit cet extrait ‑ choisi non sans malice ‑, il laisse entrevoir l’essentiel, la quête d’un fondement objectif, et donc partagé, à l’action directe des élé­ments plastiques sur l’oeil, et, à travers lui, sur l’âme du spectateur. Bien entendu, cette quête, ici explici­tée, devient beaucoup plus tâtonnante lorsque l’artiste élabore ses oeuvres. L’acte créateur se défie souvent des théories appliquées : Kandinsky, pour sa part, use davantage des fulgurances de l’intuition que des ratio­nalisations qui accompagnent l’évolution de son art. »

 
 

 [Cité par Denys Riout, Qu’est-ce que l’art moderne ? Gallimard, Folio/Essais 371, 2000, p 61]

 

 



 

DOC 3

 

 

 

Merleau-Ponty [13] Le sensible a une signification motrice et vitale de notre être au mode, avant d’être une qualité pour notre conscience

 

Exemple de la perception des couleurs.

 

 

 

« Le bleu semble « céder à notre regard » dit Goethe. Au contraire, le rouge « s’enfonce dans l’oeil » dit encore Goethe. Le rouge « déchire », le jaune est « piquant » dit un malade de Goldstein. D’une manière générale on a d’un côté avec le rouge et le jaune « l’expérience d’un arrachement, d’un mou­vement qui s’éloigne du centre », d’un autre côté avec le bleu et le vert celle du « repos et de la concentration ».

 

[...] La couleur, avant d’être vue, s’annonce alors par l’expérience d’une certaine atti­tude du corps qui ne convient qu’à elle et la détermine avec précision : « il y a un glissement de haut en bas dans mon corps, ce ne peut donc pas être du vert, ce ne peut être que du bleu ; mais en fait je ne vois pas de bleu » dit un sujet. Et un autre : « J’ai serré les dents et je sais par là que c’est du jaune ». Si l’on fait croître peu à peu un stimu­lus lumineux à partir d’une valeur subliminale, il y a d’abord expérience d’une certaine disposition du corps et soudain la sensation se continue et « se propage dans le domaine visuel ».

 

[...] Ainsi avant d’être un spectacle objectif la qualité se laisse reconnaître par un type de comportement qui la vise dans son essence et c’est pourquoi dès que mon corps adopte l’attitude du bleu j’obtiens une quasi‑présence du bleu. Il ne faut donc pas se demander comment et pour­quoi le rouge signifie l’effort ou la violence, le vert le repos et la paix, il faut réapprendre à vivre ces couleurs comme les vit notre corps, c’est‑à‑dire comme des concrétions de paix ou de violence. Quand nous disons que le rouge augmente l’amplitude de nos réactions, il ne faut pas l’entendre comme s’il s’agissait là de deux faits distincts, une sensation de rouge et des réactions motrices, ‑ il faut comprendre que le rouge, par sa texture que notre regard suit et épouse, est déjà l’amplification de notre être moteur.

 

Le sujet de la sensation n’est ni un penseur qui note une qualité, ni un milieu inerte qui serait affecté ou modifié par elle, il est une puissance qui connaît un certain milieu d’existence ou se synchronise avec lui. Les rapports du sentant et du sensible sont comparables à ceux du dormeur et de son som­meil : le sommeil vient quand une certaine attitude volontaire reçoit soudain du dehors la confirmation qu’elle attendait. Je respirais lentement et profon­dément pour appeler le sommeil et soudain [...] le sommeil visé jusque‑là comme signification, se fait soudain situation.

 

De la même manière je prête l’oreille ou je regarde dans l’attente d’une sensation, et soudain le sensible prend mon oreille ou mon regard, je livre une partie de mon corps, ou même mon corps tout entier à cette manière de vibrer et de remplir l’espace qu’est le bleu ou le rouge. Comme le sacrement non seulement symbolise sous des espèces sensibles une opération de la Grâce, mais encore est la présence réelle de Dieu, la fait résider dans un fragment d’espace et la communique à ceux qui mangent le pain consacré s’ils sont intérieurement préparés, de la même manière le sensible a non seulement une signification motrice et vitale mais n’est pas autre chose qu’une certaine manière d’être au monde qui se propose à nous d’un point de l’espace, que notre corps reprend et assume s’il en est capable, et la sensation est à la lettre une communion. »

 

 

 

[Maurice Merleau Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945), Tel 1978, p. 243‑245.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] La “ couleur locale ” en terme de peinture est la couleur d’un objet indépendamment de l’effet produit par la lumière ou les couleurs voisines.

[2] Le trompe-l’œil : procédé qui permet à l’art de donner l’illusion du réel, par exemple la troisième dimension sur une toile qui n’en a que deux.

[3] Nimbe : auréole, cercle lumineux représenté autour de la tête de Dieu ou des saints.

[4]   Complémentaire : couleurs dont la combinaison recompose le blanc.  Par exemple, le rouge et le vert sont des couleurs complémentaires.

 [5]  «L’art ne reproduit pas, le visible; il rend visible. Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse à bon droit aisé­ment à l’abstraction » (Paul Klee, « Credo du créateur» [ 1920], Théorie de l’art moderne, Denoël/Gonthier, Paris,1980., p. 34).

 [6] Kandinsky, Du spirituel dans l’art, ( Paris, Denoël, 1989, p.151 )

 

 

Publié dans 10 - L'art

Commenter cet article