☼ Baudelaire 1821-1867 [01] La photographie n’est pas un art mais un procédé mécanique de reproduction et le « refuge des peintres manqués » ! 1959 [art, technique]

Publié le par Maltern

Baudelaire 1821-1867 ~ [01] La photographie n’est pas un art mais un  procédé mécanique de reproduction et le « refuge des peintres manqués » ! 1959 [art, technique]

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[Malgré son amitié pour Nadar. Baudelaire s’emporte dans son dernier Salon contre la photographie qu’il juge une industrie corruptrice du public et de l’art. L’imagination est en effet, à ses yeux, « la reine des facultés » et il pense que jamais un procédé mécanique ne pourra être porteur de rêve et concurrencer les images peintes. Il est très différent, en cela, de Delacroix qu’il admire et qui lui, a immédiatement été inté­ressé par l’invention de la photographie dont il ne craint pas de tirer parti. On lira ci-dessous un virulent pas­sage de son texte, étonnant chez un homme qui se veut le chantre de la modernité.]

« Comme l’industrie photographique est le refuge de tous les peintres manqués, trop mal doués ou trop paresseux pour achever leurs études, cet universel engouement porte non seulement le caractère de l’aveuglement et de l’imbécillité, niais aussi la couleur d’une ven­geance. Qu’une si stupide conspiration. dans laquelle on trouve, comme dans toutes les autres, les méchants et les dupes, puisse réus­sir d’une manière absolue, je ne le crois pas, ou du moins je ne veux pas le croire ; mais je suis convaincu que les progrès mal appliqués de la photographie ont beaucoup contribué, comme d’ailleurs tous les progrès purement matériels, à l’appauvrissement du génie ars­tique français, déjà si rare.

La Fatuité moderne aura beau rugir éructer tous les borborygmes de sa ronde personnalité, vomir tous les sophismes indigestes dont une philo­sophie récente l’a bourrée à gueule-que­-veux-tu, cela tombe sous le sens que l’indus­trie, faisant irruption dans l’art, en devient la plus mortelle ennemie, et que la confusion des fonctions empêche qu’aucune soit bien remplie. La poésie et le progrès sont deux ambitieux qui se haissent d’une haine instinc­tive, et, quand ils se rencontrent dans le même chemin, il faut que l’un des deux serve l’autre. S’il est permis à la photographie de suppléer l’art dans quelques-unes de ses fonctions, elle l’aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l’alliance natu­relle qu’elle trouvera dans la sottise de la multitude.

Il faut donc qu’elle rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts, mais la très humble ser­vante, comme l’imprimerie et la sténogra­phie, qui n’ont ni créé ni suppléé la littéra­ture. Qu’elle enrichisse rapidement l’album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquerait à sa mémoire, qu’elle orne la bibliothèque du naturaliste, exagère les ani­maux microscopiques. fortifie même de quelques renseignements les hypothèses de l’astronome ; qu’elle soit enfin le secrétaire et le garde-note de quiconque a besoin dans sa profession d’une absolue exactitude maté­rielle, jusque-là rien de mieux. Qu’elle sauve de l’oubli les ruines pendantes, les livres, les estampes et les manuscrits que le temps dévore, les choses précieuses dont la forme va disparaître et qui demandent une place dans les archives de notre mémoire, elle sera remerciée et applaudie. Mais s’il lui est per­mis d’empiéter sur le domaine de l’impal­pable et de l’imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l’homme y ajoute de son âme. alors malheur à nous !

 Je sais bien que plusieurs me diront : « La maladie que vous venez d’expliquer est celle des imbéciles. Quel homme, digne du nom d’artiste, et quel amateur véritable a jamais confondu l’art avec l’industrie ? » Je le sais et cependant je leur demanderai à mon tour s’ils croient à la contagion du bien et du mal, à l’action des foules sur les individus et à l’obéissance involontaire, forcée de l’indi­vidu à la foule. Que l’artiste agisse sur le public et que le public réagisse sur l’artiste. C’est une loi incontestable et irrésistible ; d’ailleurs les faits, terribles témoins, sont faciles à étudier ; on peut constater le désastre. De jour en jour l’art diminue le res­pect de lui-même, se prosterne devant la réa­lité extérieure, et le peintre devient de plus en plus enclin à peindre. non pas ce qu’il rêve, mais ce qu’il voit. Cependant c’est un bon­heur de rêver, et c’était une gloire d’exprimer ce qu’on rêvait ; mais, que dis-je ? connais-il encore ce bonheur ? »
  

[Charles Baudelaire, Salon de 1859]


Premier grand portraitiste de l’histoire de la photographie, pionnier de la photo aérienne, c’est un ami de Baudelaire, - 1821-1867, est un poète français qu’il fait poser au moins 3 fois entre 1855 et 1858.
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Nadar (Félix Tournachon dit…) 1820-1910.

Nadar et Baudelaire, se connaissent depuis 1840 et malgré les brouilles ils restent amis jusqu’à la mort du poète. Nadar écrira un Charles Baudelaire intime : le poète vierge (parution posthume 1811). Manet fera une gravure d’après les épreuves d’un dernier portrait de Baudelaire en 1862.

Une amitié étonnante : la photo des débuts apparaît  dans le jeu des opposition : technique moderne / art et tradition ; progrès matériel / pensée religieuse ; image industrielle / peinture.

Pour Baudelaire qui défend le salut par l’art, l’apparition de la photo sonne la fin d’un monde

Et le début d’une « américanisation » technicienne et sans âme, une décrépitude de l’art.

La concurrence et l’opposition poésie photo est claire : d’un côté la défense de l’imagination créatrice, l’artiste médiateur entre le monde idéal et le monde humain (Delacroix sert de modèle et référence) de l’autre la reproduction matérielle.

 Baudelaire condamne la photographie mais il est loin d’être indifférent il recommande un photographe à sa mère dont il désire un portrait mais lui demande « un portrait exact mais ayant le flou du dessin ». Le flou est ce qui rend la photo « picturale ». Son portrait de 1854 est d’ailleurs volontairement flou.

 


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