☼ Lacroix Jean 1900-1986 [01] L’idée de « personne » : sujet de droit et au-delà du droit. [sujet, morale, justice droit]

Publié le par Maltern

Lacroix Jean 1900-1986 [01] L’idée de « personne » : sujet de droit et au-delà du droit. [sujet, morale, justice droit]

 

 

 

[Jean Lacroix est un représentant de la philosophie « personnaliste ». Il montre ici que la notion de « personne » est ambiguë. C’est à la fois un sujet de droit, un rôle ayant des droits et des devoirs, mais aussi un être digne d’amour qui transcende tous les droits. Penser à la tragédie d’Antigone] 

 

 

 

« En Occident, l’idée de personne s’est élaborée surtout à partir du droit romain et de la théologie chrétienne. Il n’est donc pas étonnant que deux tendances principales la consti­tuent et créent en elle une tension permanente : celle de droit et celle d’amour. Si le mot personne vient du latin persona, qui signifie masque, son sens premier n’est pas issu directement du théâtre, mais plutôt de l’idée stoïcienne du rôle que joue l’homme ici bas. C’est un sens juridique. Aujourd’hui encore, le droit est ce qui stabilise les relations humaines en faisant des individus des joueurs de rôles : rôles du créancier, du débiteur, du vendeur, de l’acheteur, du plaignant, du citoyen, etc. Avoir la personnalité morale ou juridique c’est posséder des droits et des devoirs déterminés par la loi. Le rôle historique du droit a été d’établir entre les hommes des rapports encore impersonnels, mais qui préparent et facilitent les relations de personnes. La notion même de droit implique et que les hommes ne sont pas immédiatement transparents les uns aux autres et qu’ils ont à le devenir le plus possible. Tout individu qui n’est pas entouré d’une sorte de sphère juridique est perpétuellement menacé de violence pure. Le droit crée entre les hommes un « espace social ». L’homme est cet être qui est sujet de droit, c’est‑à‑dire qui entretient avec d’autres sujets des rapports qui impliquent distance? Le droit est l’orga­nisation de la distance sociale. Mais il l’est aussi du temps social. Il assure une certaine cohérence et consistance de la personne dans l’espace et dans le temps. Il est lié à cette promesse constitutive de l’homme que nous avons rappelée. Contracter, c’est s’engager pour l’avenir, c’est dominer le temps…

 

L’amour au contraire, semble rejeter tout droit et tout devoir. Il veut dépasser, voire réduire cette zone de l’impersonnel que le droit organise et pacifie, mais aussi entretient. Sa source et son but c’est la transparence des êtres. Mais cette transparence n’est ni spontanée ni définitive; elle rencontre l’altérité qu’elle doit non seulement admettre mais vouloir... Si bien qu’apparemment au moins l’amour semble contradictoire : désir de fusion d’une unité absolue entre les deux amants, mais en même temps respect de cette dualité exigée par la liberté de l’autre. Dans la pensée occidentale deux grands courants s’opposent : les uns, tels Renouvier ou Proudhon, d’accord seulement en cela, prônent la souveraineté du droit et se méfient de l’amour qui devient la pire des tyrannies dès qu’on essaie de l’imposer, les autres privilégient un amour qui repousserait tout droit et coïnciderait avec le total détachement de soi, le désintéressement absolu. On ne peut, cependant pour la réalisation de la personne, se passer ni de l’un ni de l’autre et les contempteurs du droit comme de l’amour méconnaissent également leur plus profonde nature. »

 

 

 

[Jean Lacroix, Le personnalisme comme anti‑idéologie, 1972, pp. 87‑88, P.U.F.]

Publié dans 26 - LA MORALE

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