Merleau-Ponty [05] Le mot, geste linguistique, dessine lui-même son sens qui ne lui préexiste pas. Le lien du signe au signifié ni arbitraire ni naturel absolument [Langage, culture, interprétat

Publié le par Maltern

Merleau-Ponty [05] Le mot, geste linguistique, dessine lui-même son sens qui ne lui préexiste pas. Le lien du signe au signifié ni arbitraire ni naturel absolument [Langage, culture, interprétation]

 

« Le geste linguistique comme tous les autres, dessine lui-même son sens. Cette idée surprend d’abord, on est pourtant bien obligé d’y venir si l’on veut comprendre l’origine du langage, problème toujours pressant, bien que les psychologues et les linguistes s’accordent pour le récuser au nom du savoir positif.

 

Il semble impossible d’abord de donner aux mots comme aux gestes une signification immanente, parce que le geste se borne à indiquer un certain rapport entre l’homme et le monde sensible, que ce monde est donné au spectateur par la perception naturelle, et qu’ainsi l’objet intentionnel est offert au témoin en même temps que le geste lui-même. La gesticulation verbale, au contraire, vise un paysage mental qui n’est pas donné d’abord à chacun et qu’elle a justement pour fonction de communiquer.

 

Mais ce que la nature ne donne pas c’est ici la culture qui le fournit. Les significations disponibles, c’est-à-dire les actes d’expression antérieurs établissent entre les sujets parlants un monde commun auquel la parole actuelle et neuve se réfère comme le geste au monde sensible. Et le sens de la parole n’est rien d’autre que la façon dont elle manie ce monde linguistique ou dont elle module sur ce clavier de significations acquises. Je le saisis dans un acte indivis, aussi bref qu’un cri. Il est vrai que le problème n’est que déplacé : ces significations disponibles elles-mêmes, comment se sont-elles constituées ? Une fois le langage formé, on conçoit que la parole puisse signifier comme un geste sur le fond mental commun.

 

Mais les formes syntaxiques et celles du vocabulaire, qui sont ici présupposées, portent-elles en elles-mêmes leur sens ? On voit bien ce qu’il y a de commun au geste et à son sens par exemple à l’expression des émotions et aux émotions mêmes le sourire, le visage détendu, l’allégresse des gestes contiennent réellement le rythme d’action, le mode d’être au monde qui sont la joie même. Au contraire entre le signe verbal et sa signification le lien n’est-il pas tout fortuit, comme le montre assez l’existence de plusieurs langages ? Et la communication des éléments du langage entre le « premier homme qui ait parlé » et le second n’a-t-elle pas été nécessairement d’un tout autre type que la communication par gestes ? C’est ce qu’on exprime d’ordinaire en disant que le geste ou la mimique émotionnelle sont des « signes naturels », la parole un « signe conventionnel ».

 

 

 

Mais les conventions sont un mode de relation tardif entre les hommes, elles supposent une communication préalable, et il faut replacer le langage dans ce courant communicatif. Si nous ne considérons que le sens conceptuel et terminal des mots, il est vrai que la forme verbale - exception faite des désinences - semble arbitraire. Il n’en serait plus ainsi si nous faisions entrer en compte le sens émotionnel du mot, ce que nous avons appelé plus haut son sens gestuel, qui est essentiel par exemple dans la poésie. On trouverait alors que les mots, les voyelles, les phonèmes sont autant de manières de chanter le monde et qu’ils sont destinés à représenter les objets, non pas, comme le croyait la théorie naïve des onomatopées, en raison d’une ressemblance objective, mais parce qu’ils en extraient et au sens propre du mot en expriment l’essence émotionnelle.

 

Si l’on pouvait défalquer d’un vocabulaire ce qui est dû aux lois mécaniques de la phonétique, aux contaminations des langues étrangères, à la rationalisation des grammairiens, à l’imitation de la langue par elle-même, on découvrirait sans doute à l’origine de chaque langue un système d’expression assez réduit mais tel par exemple qu’il ne soit pas arbitraire d’appeler lumière la lumière si l’on appelle nuit la nuit. La prédominance des voyelles dans une langue, des consonnes dans une autre, les systèmes de construction et de syntaxe ne représenteraient pas autant de conventions arbitraires pour exprimer la même pensée, mais plusieurs manières pour le corps humain de célébrer le monde et finalement de le vivre.

 

De là viendrait que le sens plein d’une langue n’est jamais traduisible dans une autre. Nous pouvons parler plusieurs langues, mais l’une d’elle reste toujours celle dans laquelle nous vivons. Pour assimiler complètement une langue, il faudrait assumer le monde qu’elle exprime et l’on n’appartient jamais à deux mondes à la fois. S’il y a une pensée universelle, on l’obtient en reprenant l’effort d’expression et de communication tel qu’il a été tenté par une langue, en assumant toutes les équivoques, tous les glissements de sens dont une tradition linguistique est faite et qui mesurent exactement sa puissance d’expression. Un algorithme conventionnel - qui d’ailleurs n’a de sens que rapporté au langage - n’exprimera jamais que la Nature sans l’homme.

 

Il n’y a donc pas à la rigueur de signes conventionnels, simple notation d’une pensée pure et claire pour elle-même, il n’y a que des paroles dans lesquelles se contracte l’histoire de toute une langue, et qui accomplissent la communication sans aucune garantie, au milieu d’incroyables hasards linguistiques. S’il nous semble toujours que le langage est plus transparent que la musique, c’est que la plupart du temps nous demeurons dans le langage constitué, nous nous donnons des significations disponibles et, dans nos définitions, nous nous bornons, comme le dictionnaire, à indiquer des équivalences entre elles Le sens d’une phrase nous paraît intelligible de part en part, détachable de cette phrase même et défini dans un monde intelligible parce que nous supposons données toutes les participations qu’elle doit à l’histoire de la langue et qui contribuent à en déterminer le sens.

 

Au contraire dans la musique, aucun vocabulaire n’est présupposé, le sens apparaît lié à la présence empirique des sons, et c’est pourquoi la musique nous semble muette. Mais en réalité, comme nous l’avons dit, la clarté du langage s’établit sur un fond obscur et si nous poussons la recherche assez loin nous trouverons finalement que le langage, lui aussi, ne dit rien que lui-même, ou que son sens n’est pas séparable de lui. Il faudrait donc chercher les premières ébauches du langage dans la gesticulation émotionnelle par laquelle l’homme superpose au monde donné le monde selon l’homme

 

 

 

Il n’y a ici rien de semblable aux célèbres conceptions naturalistes qui ramènent le signe artificiel au signe naturel et tentent de réduire le langage à l’expression des émotions. Le signe artificiel ne se ramène pas au signe naturel, parce qu’il n’y a pas chez l’homme de signe naturel, et, en rapprochant le langage des expressions émotionnelles, on ne compromet pas ce qu’il a de spécifique, s’il est vrai que déjà l’émotion comme variation de notre être au monde est contingente à l’égard des dispositifs mécaniques contenus dans notre corps, et manifeste le même pouvoir de mettre en forme les stimuli et les situations qui est à son comble au niveau du langage. On ne pourrait parler de « signes naturels » que si, à des « états de conscience » donnés, l’organisation anatomique de notre corps faisait correspondre des gestes définis.

 

Or en fait la mimique de la colère ou celle de l’amour n’est pas la même chez un Japonais et chez un occidental. Plus précisément, la différence des mimiques recouvre une différence des émotions elles-mêmes. Ce n’est pas seulement le geste qui est contingent à l’égard de l’organisation corporelle, c’est la manière même d’accueillir la situation et de la vivre. Le Japonais en colère sourit, l’occidental rougit et frappe du pied ou bien pâlit et parle d’une voix sifflante. Il ne suffit pas que deux sujets conscients aient les mêmes organes et le même système nerveux pour que les mêmes émotions se donnent chez tous deux les mêmes signes. Ce qui importe c’est la manière dont ils font usage de leur corps, c’est la mise en forme simultanée de leur corps et de leur monde dans l’émotion.

 

L’équipement psychophysiologique laisse ouvertes quantités de possibilités et il n’y a pas plus ici que dans le domaine des instincts une nature humaine donnée une fois pour toutes. L’usage qu’un homme fera de son corps est transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique. Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions. Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique - et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme. Déjà la simple présence d’un être vivant transforme le monde physique, fait apparaître ici des « nourritures », ailleurs une « cachette », donne aux « stimuli » un sens qu’ils n’avaient pas. À plus forte raison la présence d’un homme dans le monde animal. Les comportements créent des significations qui sont transcendantes à l’égard du dispositif anatomique, et pourtant immanentes au comportement comme tel puisqu’il s’enseigne et se comprend. On ne peut pas faire l’économie de cette puissance irrationnelle qui crée des significations et qui les communique. La parole n’en est qu’un cas particulier. »

 
 

 
[Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, première partie, chapitre VI, Paris 1967, pp. 217-221]

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