Méda Dominique [01] Il faut repenser la « valeur » travail et la distribution des biens qui lui sont liés [travail, échanges, société]

Publié le par Maltern

Méda Dominique [01]  Il faut repenser la « valeur » travail et la distribution des biens qui lui sont liés 

 

[Un plein emploi, pour tous, et à temps plein renvoie au fonctionnement d’une société idéale. A défaut d’être réalisé est-il même réalisable ? Il ne semble pas et pourtant cet idéal est vécu comme un modèle. « le travail représente pour nos sociétés bien plus qu’un rapport social, bien plus qu’un moyen de distribuer les richesses et d’atteindre une hypothétique abondance. Il est en effet chargé de toutes les énergies utopiques qui se sont fixées sur lui au long des deux siècles passés. Il est « enchanté », au sens où il exerce sur nous un « charme » dont nous sommes aujourd’hui prisonniers. » a défaut d’un impossible retour au plein emploi Méda propose  ccomme issue de repenser la valeur travail.]

 
 

 [La réduction du temps de travail devrait permettre de construire un espace public]

 
 

 
« Contrairement à ce qu’affirment certains auteurs, le travail et ses à-côtés occupent la majeure partie de la vie éveillée (au moins pour la population qui dispose d’un emploi) ou bien empêchent ceux qui n’en disposent pas d’un possible investissement dans une autre sphère, par manque de revenus et de statut. La réduction de la place du travail dans nos vies, qui devrait se traduire par une diminution du temps de travail individuel, est la condi­tion sine qua non pour que se développe, à côté de la pro­duction, d’autres modes de sociabilité, d’autres moyens d’expression, d’autres manières pour les individus d’ac­quérir une identité ou de participer à la gestion collective, bref, un véritable espace public. [...] Mettre une limite au développement de la rationalité instrumentale et de l’éco­nomie, construire les lieux où pourra se développer un véritable apprentissage de la vie publique, investir dans le choix des modalités concrètes et l’exercice d’une nouvelle citoyenneté, voilà ce que devraient permettre la réduction du temps individuel consacré aux activités qui sont, de fait, des activités politiques, les seules qui peuvent vrai­ment structurer un tissu social, si l’on excepte la parenté et l’amitié. Le défi lancé à l’État aujourd’hui n’est donc pas de consacrer plusieurs centaines de milliards de francs à occuper des personnes, à les indemniser ou à leur pro­poser des stages dont une grande partie sont inefficaces, mais à parvenir à trouver les moyens de susciter des regroupements et des associations capables de prendre en charge certains intérêts et de donner aux individus l’en­vie de s’y consacrer ; de susciter chez eux le désir d’auto­nomie et de liberté. [...]

 

 

 

[Peut-on laisser la répartition du travail à une logique de libre marché ?]

 

 

 

Cesser de sacraliser le travail devrait également nous permettre de le considérer simplement dans sa fonction de distribution des richesses et nous donner enfin l’oc­casion de nous interroger sur celle-ci. Si nous ne voulons pas modifier la manière dont est réparti le travail entre les individus aujourd’hui, c’est bien parce qu’il constitue le principal moyen de distribution des revenus, des sta­tuts, de la protection et des positions sociales : revoir la manière dont est partagé le travail conduit à repenser la répartition de l’ensemble des biens sociaux. Mais est-il légitime que le travail continue à exercer cette fonction de distribution des richesses alors qu’il se réduit de fait, alors que nous souhaitons sa réduction, alors que le pro­grès technique continuera de réduire son volume ? Est-il normal que sa fonction demeure la même alors que le processus d’entrée et de sortie du marché du travail n’est ni contrôlé ni régulé, mais qu’il résulte des arbitrages d’acteurs privés dont l’impératif n’est en aucune façon l’emploi, mais la production ou leur propre développe­ment ? Est-il légitime qu’une société riche laisse ainsi la répartition de l’ensemble des biens sociaux s’opérer d’une manière « naturelle », sauvage, aléatoire ? Et surtout qu’elle se refuse à considérer le travail comme un bien tout à fait particulier, dont la répartition et la fluctuation doivent être régulées, puisqu’il ouvre à tous les autres  ? Une société soucieuse de son bien commun et de sa cohé­sion sociale, soyons-en sûrs, procéderait autrement. Elle considérerait le travail, les revenus, les statuts et les avan­tages jusque-là liés au travail comme autant de biens qui doivent être répartis entre ses membres, et dont la bonne répartition est constitutive du bien commun lui-même. Elle refuserait d’avaliser simplement la répartition des richesses issues d’une évolution arbitraire, où l’un des membres a eu la malchance de se trouver dans telle entre­prise, dans telle région et d’avoir exercé tel métier, tan­dis que tel autre y a échappé. Le hasard peut-il être au principe de nos sociétés modernes ?

 

 

 

[Peut-on envisager un partage de droit pour dépasser une distribution de fait ?]

 

 

 

On voit bien que le véritable problème de nos socié­tés modernes n’est en aucune façon la pénurie de travail, mais le fait que nous manquions d’un « mode convain­cant de partage ». Celui-ci s’effectue aujourd’hui dans notre pays « naturellement », par l’exclusion du marché du travail des personnes les plus âgées ou les plus fra­giles, l’existence de sas de plus en plus longs précédant l’entrée des jeunes sur le marché du travail et une forte sélectivité de celui-ci : notre partage s’opère par déverse­ment dans la catégorie du chômage. On voit bien également que la société dont nous parlons refuserait de cher­cher des critères naturels sur lesquels indexer la distri­bution des biens sociaux : elle ne croirait pas au droit naturel, mais ne croirait pas non plus qu’il suffit de fer­mer les yeux pour choisir les principes de distribution. Elle ne pourrait donc compter que sur elle-même, sur sa capacité à expliciter, à débattre, à trouver des compro­mis, à surmonter des conflits, cela à partir d’une connais­sance fine des revenus, des avantages, des positions exis­tantes. Elle déciderait certainement de trois règles : garantir un accès égal au travail ; viser à un partage accep­table de l’ensemble travail, revenus, statuts, protections ; accepter d’autres moyens de distribution du revenu que le seul travail. »

 

 

 

[Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition, coll. Champs, Flammarion, 1998, pp. 301-303.]

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