Bourdieu Pierre [01] Se forger son langage c’est résister au langage dominant qui véhicule l’idéologie des dominants. [langage, état, société, pouvoir]

Publié le par Maltern

Bourdieu Pierre [01] Se forger son langage c’est résister au langage dominant qui véhicule l’idéologie des dominants. [langage, état, société, pouvoir]

 « Q. Comment peut se constituer une opposition à l’impo­sition des valeurs dominantes ?

  
 

Au risque de vous surprendre, je vous répondrai en citant Francis Ponge : « C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire. Apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique est une oeuvre de salut public.» Résister aux paroles, ne dire que ce qu’on veut dire : parler au lieu d’être parlé par des mots d’emprunt, chargés de sens social (comme lorsqu’on parle par exemple d’une «rencontre au sommet» entre deux responsables syndicaux ou que Libération parle de « nos » navires (à propos du Normandie et du France) ou parlé par des porte‑parole qui sont eux‑mêmes parlés. Résister aux paroles neutralisées, euphémisées, banalisées, bref à tout ce qui fait la platitude pompeuse de la nouvelle rhétorique énarchique mais aussi aux paroles rabotées, limées, jusqu’au silence, des motions, résolutions, plates‑formes ou programmes. Tout langage qui est le produit du compromis avec les censures, intérieures et extérieures, exerce un effet d’imposition, imposition d’impensé qui décourage la pensée.

 

On s’est trop souvent servi de l’alibi du réalisme ou du souci démagogique d’être « compris des masses » pour substituer le slogan à l’analyse. Je pense qu’on finit toujours par payer toutes les simplifications, tous les simplismes, ou par les faire payer aux autres. »

 

 

 

[Entretien avec Didier Eribon in Questions de sociologie, 1984, Editions de Minuit, p 17 ]

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