Baudrillard Jean 1929-2007 [01] C’est le prix des choses qui leur donne de la valeur [désir, échanges]

Publié le par Maltern

  Baudrillard Jean 1929-2007 [01] C’est le prix des choses qui leur donne de la valeur [désir, échanges]

Ce qui est cher a-t-il nécessairement de la valeur ?

 

[Le bonheur, serait-il de consommer gratuit et sans payer le prix ?  L’analyse menée montre que le désir du consommateur porte autant sur le code dont le prix fait partie que sur la chose. On en arrive à fétichiser le prix des choses. C’est sans doute une des racines du désir de « marque » sachant que l’on paye la marque.].

 

 

 

« C’est oublier que le désir n’a pas du tout vocation à s’accomplir dans la « liberté », mais dans la règle, pas du tout dans la transparence d’un contenu de valeur, mais dans l’opacité du code de la valeur. C’est le désir du code, et ce désir a « besoin » pour s’accomplir de sauver la règle du jeu. C’est avec cet investissement de la règle par le désir en vue de son accomplissement que l’ordre social a partie liée, c’est lui qu’il exploite en vue de sa reproduc­tion. C’est là où le phantasme et l’institution se rejoignent, l’ordre poli­tique du pouvoir et l’ordre fétichique de la perversion (l’accomplissement du désir). Le phantasme de la valeur, c’est aussi le phantasme de l’ordre et de la loi.

 

Cette règle du jeu, dans notre société, c’est la loi de la valeur d’échange. S’il n’y a plus de règle du jeu, ce n’est plus intéressant. On ne peut même plus tricher, ni voler (pratique contre-dépendante de la règle du jeu éco­nomique). Si consommer n’est possible que dans les règles, si le désir ne s’accomplit que fétichiquement, la levée de cette règle, au lieu de frayer la voie à une jouissance sauvage, l’interdit au contraire. Le prix des choses devient alors essentiel, non plus seulement quantitativement comme valeur d’échange, ni seulement différentiellement [...], mais comme loi, comme forme fétichisée - point crucial de l’économie marchande et de l’économie psychique de la valeur. Le prix des choses devient alors garant de l’économie psychique de la valeur. On peut préférer cet équilibre à la consumation gratuite et sauvage. Mais le prix payé est aussi celui de la jouissance, dont le taux baisse tendanciellement selon le cycle de repro­duction élargie de la satisfaction.

 

De la même façon, l’athlète ou le joueur qui « ne peut s’empêcher » de perdre le fait aussi pour préserver la possibilité même de se battre, la règle du jeu à l’abri de laquelle seule on peut (con)courir[1]. Là encore, sauver la règle du jeu est un impératif plus fondamental que gagner. Chaque par­tenaire obéit implicitement à cette structure de l’échange, à cette fonction collective et inconsciente[2]. »

 

 

 

[Jean Baudrillard, « De l’accomplissement du désir dans la valeur d’échange », in Pour une Critique de l’économie politique du signe,1972, Gallimard, « Tel », 1976, pp. 274-275.]

 


[1] L’idéologie du sport est un mixte entre cette « loi » implicite et la loi du plus fort. (Note de l'auteur.)

[2] Un joueur, un coureur qui gagnerait à tout coup, sans exception, - ce serait une infraction grave à la loi de l'échange, quelque chose comme l'inceste ou le sacrilège, et la collectivité, à la limite, se devrait de le supprimer. - Du même ordre: la collection achevée, où nul terme ne manque c'est la mort. (Note de l'auteur.)

 

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