Comte [A01] Progrès. La loi des trois états de la raison humaine [raison réel, théorie expérience, religion]

Publié le par Maltern

Comte [A01] Progrès. La loi des trois états de la raison humaine [raison réel, théorie expérience, religion]

 

[L’état Théologique ou fictif]

 

 

 

« Suivant cette doctrine fondamentale, toutes nos spéculations quelconques sont inévitablement assujetties, soit chez l’individu, soit chez l’espèce, à passer successivement par trois états théoriques différents, que les dénominations habituelles de théologique, métaphysique et positif pourront ici qualifier suffisamment, pour ceux, du moins, qui en auront bien compris le vrai sens général. Quoique d’abord indispensable, à tous égards, le premier état doit désormais être toujours conçu comme provisoire et préparatoire ; le second, qui n’en constitue réellement qu’une modification dissolvante, ne comporte jamais qu’une simple destination transitoire, afin de conduire graduellement au troisième ; c’est en celui-ci, seul pleinement normal, que consiste, en tous genres, le régime définitif de la raison humaine.

 

 

 

Dans leur premier essor, nécessairement théologique, toutes nos spéculations manifestent spontanément une prédilection caractéristique pour les questions les plus insolubles, sur les sujets les plus radicalement inaccessibles à toute investigation décisive. Par un contraste qui, de nos jours, doit d’abord paraître inexplicable, mais qui, au fond, est alors en pleine harmonie avec la vraie situation initiale de notre intelligence, en un temps où l’esprit humain est encore au-dessous des plus simples problèmes scientifiques, il recherche avidement, et d’une manière presque exclusive, l’origine de toutes choses, les causes essentielles, soit premières, soit finales, des divers phénomènes qui le frappent, et leur mode fondamental de production, en un mot les connaissances absolues.

 

Ce besoin primitif se trouve naturellement satisfait, autant qu’il puisse jamais l’être, par notre tendance à transporter partout le type humain, en assimilant tous les phénomènes quelconques à ceux que nous produisons nous-mêmes, et qui, à ce titre, commencent par nous sembler assez connus, d’après l’intuition immédiate qui les accompagne.[…] Il devient indispensable de jeter un coup d’œil sur l’ensemble de sa marche naturelle, afin d’apprécier son identité fondamentale sous les trois formes principales qui lui sont successivement propres.

 

La plus immédiate et la plus prononcée constitue le fétichisme proprement dit, consistant surtout à attribuer à tous les corps extérieurs une vie essentiellement analogue à la nôtre, mais presque toujours plus énergique, d’après leur action ordinairement plus puissante. L’adoration des astres caractérise le degré le plus élevé de cette première phase théologique,[…]

 

Sous sa seconde phase essentielle, constituant le vrai polythéisme, trop souvent confondu par les modernes avec l’état précédent, l’esprit théologique représente nettement la libre prépondérance spéculative de l’imagination, tandis que jusqu’alors l’instinct et le sentiment avaient surtout prévalu dans les théories humaines. La philosophie initiale subit la plus profonde transformation que puisse comporter l’ensemble de sa destinée réelle, en ce que la vie y est enfin retirée aux objets matériels, pour être mystérieusement transportée à divers êtres fictifs, habituellement invisibles, dont l’active intervention continue devient désormais la source directe de tous les phénomènes humains.[...] Ce temps est, à tous égards, celui de son plus grand ascendant, à la fois mental et social.

 

 

 

 

 

[…] Dans la troisième phase théologique, le monothéisme proprement dit commence l’inévitable déclin de la philosophie initiale,[…] où la raison vient restreindre de plus en plus la domination antérieure de l’imagination en laissant graduellement développer le sentiment universel, jusqu’alors presque insignifiant, de l’assujettissement nécessaire de tous les phénomènes naturels à des lois invariables.

 

 

 

[…] Si donc toutes les explications théologiques ont subi, chez les modernes occidentaux, une désuétude croissante et décisive, c’est uniquement parce que les mystérieuses recherches qu’elles avaient en vue ont été de plus en plus écartées comme radicalement inaccessibles à notre intelligence, qui s’est graduellement habituée à y substituer irrévocablement des études plus efficaces, et mieux en harmonie avec nos vrais besoins.

 

[…] Or, d’une autre part, de telles tentatives, quelque puériles qu’elles semblent justement aujourd’hui, constituaient certainement le seul moyen primitif de déterminer l’essor continu des spéculations humaines, en dégageant spontanément notre intelligence du cercle profondément vicieux où elle est d’abord nécessairement enveloppée par l’opposition radicale de deux conditions également impérieuses. Car, si les modernes ont dû proclamer l’impossibilité de fonder aucune théorie solide, autrement que sur un suffisant concours d’observations convenables, il n’est pas moins incontestable que l’esprit humain ne pourrait jamais combiner, ni même recueillir, ces indispensables matériaux, sans être toujours dirigé par quelques vues spéculatives préalablement établies.

 

[…] Tel est l’heureux privilège des principes théologiques, sans lesquels on doit assurer que notre intelligence ne pouvait jamais sortir de sa torpeur initiale, et qui seuls ont pu permettre, en dirigeant son activité spéculative, de préparer graduellement un meilleur régime logique.

 

 

 

[État métaphysique ou abstrait.]

 

 

 

[…]Les spéculations dominantes y ont conservé le même caractère essentiel de tendance habituelle aux connaissances absolues : seulement la solution y a subi une transformation notable, propre à mieux faciliter l’essor des conceptions positives. Comme la théologie. en effet, la métaphysique tente surtout d’expliquer la nature intime des êtres, l’origine et la destination de toutes choses, le mode essentiel de production de tous les phénomènes; mais au lieu d’y employer les agents surnaturels proprement dits, elle les remplace de plus en plus par ces entités ou abstractions personnifiées, dont l’usage, vraiment caractéristique, a souvent permis de la désigner sous le nom d’ontologie.

 

[…] Ce n’est plus alors la pure imagination qui domine, et ce n’est pas encore la véritable observation ; mais le raisonnement y acquiert beaucoup d’extension, et se prépare confusément à l’exercice vraiment scientifique. On doit, d’ailleurs, remarquer que sa part spéculative s’y trouve d’abord très exagérée, par suite de cette tendance opiniâtre à argumenter au lieu d’observer, qui, en tous genres, caractérise habituellement l’esprit métaphysique, même chez ses plus éminents organes.

 

 

 

[…] Radicalement inconséquent, cet esprit équivoque conserve tous les principes fondamentaux du système théologique, mais en leur ôtant de plus en plus cette vigueur et cette fixité indispensables à leur autorité effective; et c’est dans une semblable altération que consiste, en effet, à tous égards, sa principale utilité passagère, quand le régime antique, longtemps progressif pour l’ensemble de l’évolution humaine, se trouve inévitablement parvenu à ce degré de prolongation abusive où il tend à perpétuer indéfiniment l’état d’enfance qu’il avait d’abord si heureusement dirigé.

 

La métaphysique n’est donc réellement, au fond, qu’une sorte de théologie graduellement énervée[1] par des simplifications dissolvantes, qui lui ôtent spontanément le pouvoir direct d’empêcher l’essor spécial des conceptions positives, tout en lui conservant néanmoins l’aptitude provisoire à entretenir un certain exercice indispensable de l’esprit de généralisation, jusqu’à ce qu’il puisse enfin recevoir une meilleure alimentation. D’après son caractère contradictoire, le régime métaphysique ou ontologique[2] est toujours placé dans cette inévitable alternative de tendre à une vaine restauration de l’état théologique pour satisfaire aux conditions d’ordre, ou de pousser à une situation purement négative afin d’échapper à l’empire oppressif de la théologie.

 

[…] On peut donc finalement envisager l’état métaphysique comme une sorte de maladie chronique naturellement inhérente à notre évolution mentale, individuelle ou collective, entre l’enfance et la virilité.

 

 

 

[ L’Etat positif : age viril de la raison humaine ]

 

 

 

1° Principal caractère : la Loi ou Subordination constante de l’imagination à l’observation.

 

 

 

Cette longue succession de préambules nécessaires conduit enfin notre intelligence, graduellement émancipée, à son état définitif de positivité rationnelle, qui doit ici être caractérisé d’une manière plus spéciale que les deux états préliminaires. De tels exercices préparatoires ayant spontanément constaté l’inanité radicale des explications vagues et arbitraires propres à la philosophie initiale, soit théologique, soit métaphysique, l’esprit humain renonce désormais aux recherches absolues qui ne convenaient qu’à son enfance, et circonscrit ses efforts dans le domaine, dès lors rapidement progressif, de la véritable observation, seule base possible des connaissances vraiment accessibles, sagement adaptées à des besoins réels.

 

La logique spéculative avait jusqu’alors consisté à raisonner, d’une manière plus ou moins subtile, d’après des principes confus, qui, ne comportant aucune preuve suffisante, suscitaient toujours des débats sans issue. Elle reconnaît désormais, comme règle fondamentale, que toute proposition qui n’est pas strictement réductible à la simple énonciation d’un fait, ou particulier ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible. Les principes qu’elle emploie ne sont plus eux-mêmes que de véritables faits, seulement plus généraux et plus abstraits que ceux dont ils doivent former le lien. Quel que soit d’ailleurs le mode, rationnel ou expérimental, de procéder à leur découverte, c’est toujours de leur conformité, directe ou indirecte, avec les phénomènes observés que résulte exclusivement leur efficacité scientifique. La pure imagination perd alors irrévocablement son antique suprématie mentale, et se subordonne nécessairement à l’observation, de manière à constituer un état logique pleinement normal, sans cesser néanmoins d’exercer, dans les spéculations positives, un office aussi capital qu’inépuisable, pour créer ou perfectionner les moyens de liaison, soit définitive, soit provisoire.

 

En un mot, la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l’inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherche des lois, c’est-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes observés. Qu’il s’agisse des moindres ou des plus sublimes effets, de choc et de pesanteur comme de pensée et de moralité, nous n’y pouvons vraiment connaître que les diverses liaisons mutuelles propres à leur accomplissement, sans jamais pénétrer le mystère de leur production.

 

 

 

2° Nature relative de l’esprit positif.

 

 

 

Non seulement nos recherches positives doivent essentiellement se réduire, en tous genres, à l’appréciation systématique de ce qui est, en renonçant à en découvrir la première origine et la destination finale ; mais il importe, en outre, de sentir que cette étude des phénomènes, au lieu de pouvoir devenir aucunement absolue, doit toujours rester relative à notre organisation et à notre situation.

 

 

 

En reconnaissant, sous ce double aspect, l’imperfection nécessaire de nos divers moyens spéculatifs, on voit que, loin de pouvoir étudier complètement aucune existence effective, nous ne saurions garantir nullement la possibilité de constater ainsi, même très superficiellement, toutes les existences réelles, dont la majeure partie peut-être doit nous échapper totalement. Si la perte d’un sens important suffit pour nous cacher radicalement un ordre entier de phénomènes naturels, il y a tout lieu de penser, réciproquement, que l’acquisition d’un sens nouveau nous dévoilerait une classe de faits dont nous n’avons maintenant aucune idée.

 

[…] Aucune science ne peut mieux manifester que l’astronomie cette nature nécessairement relative de toutes nos connaissances réelles, puisque, l’investigation des phénomènes ne pouvant s’y opérer que par un seul sens, il est très facile d’y apprécier les conséquences spéculatives de sa suppression ou de sa simple altération. Il ne aurait exister aucune astronomie chez une espèce aveugle, quelque intelligente qu’on la supposât, ni envers des astres obscurs, qui sont peut-être les plus nombreux, ni même si seulement l’atmosphère à travers laquelle nous observons les corps célestes restait toujours et partout nébuleuse.[…]

 

 

 

3° Destination des lois positives : Prévision rationnelle.

 

 

 

Depuis que la subordination constante de l’imagination à l’observation a été unanimement reconnue comme la première condition fondamentale de toute saine spéculation scientifique, une vicieuse interprétation a souvent conduit à abuser beaucoup de ce grand principe logique pour faire dégénérer la science réelle en une sorte de stérile accumulation de faits incohérents, qui ne pourraient offrir d’autre mérite essentiel que celui de l’exactitude partielle. Il importe donc de bien sentir que le véritable esprit positif n’est pas moins éloigné, au fond, de l’empirisme que du mysticisme.

 

[…] C’est dans les lois des phénomènes que consiste réellement la science, à laquelle les faits proprements dits, quelque exacts et nombreux qu’ils puissent être, ne fournissent jamais que d’indispensables matériaux. Or, en considérant la destination constante de ces lois, on peut dire, sans aucune exagération, que la véritable science, bien loin d’être formée de simples observations, tend toujours à dispenser, autant que possible, de l’exploration directe, en y substituant cette prévision rationnelle, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de l’esprit positif, comme l’ensemble des études astronomiques nous le fera clairement sentir. Une telle prévision, suite nécessaire des relations constantes découvertes entre les phénomènes, ne permettra jamais de confondre la science réelle avec cette vaine érudition qui accumule machinalement des faits sans aspirer à les déduire les uns des autres.

 

[…] Ainsi, le véritable esprit positif consiste surtout à voir pour prévoir, à étudier ce qui est afin d’en conclure ce qui sera, d’après le dogme général de l’invariabilité des lois naturelles. »

 

 

 

[Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, première partie, chap. 1, Classiques Garnier, p 4-5, 22-26]

 


[1] Privée de nerf, affaiblie.

[2] Qui concerne l’étude de l’être.

Commenter cet article