Merleau-Ponty [02] Le procès de Socrate : illustration des relations entre raison philosophique et religion. [religion, Socrate]

Publié le par Maltern

Merleau-Ponty [02]   Le procès de Socrate : illustration des relations entre raison philosophique et religion.

 

« Sans les livres une certaine agilité de la communication aurait été impossible, et il n’y a rien à dire contre eux. Mais ils ne sont enfin que des paroles plus cohérentes. Or, la philosophie mise en livre a cessé d’interpeller les hommes. […] Pour retrouver la fonction entière du philosophe il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n’ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n’écrivait pas, qui n’enseignait pas du moins dans des chaires d’État, qui s’adressait à ceux qu’il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l’opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate.

 

 

 

La vie et la mort de Socrate sont l’histoire des rapports difficiles que le philosophe entretient, - quand il n’est pas protégé par l’immunité littéraire, - avec les dieux de la Cité, c’est-à-dire avec les autres hommes et avec l’absolu figé dont ils lui tendent l’image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable; on aime bien que cela soit écrit, pour l’honneur de l’humanité, quitte à l’oublier quand, on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas.

 

Avec Socrate, c’est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l’a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu’on doit obéir à la Cité, et lui obéit jusqu’au bout. Ce qu’on lui reproche n’est pas tant ce qu’il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l’Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges : Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m’accusent. Parole d’oracle : il croit plus qu’eux, mais aussi il croit autrement qu’eux et dans un autre sens. La religion qu’il dit vraie, c’est celle où les dieux ne sont pas en lutte, où les présages restent ambigus – puisque, enfin dit le Socrate de Xénophon, ce sont les dieux, non les oiseaux qui prévoient l’avenir, - où le divin ne se révèle, comme le démon de Socrate, que par une monition silencieuse et en rappelant l’homme à son ignorance. La religion est donc vraie, mais d’une vérité qu’elle ne sait pas elle-même, vraie comme Socrate la pense et non comme elle se pense.

 

Et de même quand il justifie la Cité, c’est pour des raisons siennes et non pour des raisons d’Etat. Il ne fuit pas il paraît devant le tribunal. Mais il y a peu de respect dans les explications qu’il en donne. D’abord dit-il, à mon âge, la fureur de vivre n’est pas de mise ; au surplus, on ne me supporterait pas mieux ailleurs ; enfin, j’ai toujours vécu ici. Reste le célèbre argument de l’autorité des lois. Mais il faudrait le regarder de près. Xénophon fait dire à Socrate : on peut obéir aux, lois en souhaitant qu’elles changent, comme on sert à la guerre en souhaitant la paix. Ce n’est donc pas que les lois soient bonnes, mais c’est qu’elles sont l’ordre et qu’on a besoin de l’ordre pour le changer. Quand Socrate refuse de fuir ce n’est pas qu’il reconnaisse le tribunal, c’est pour mieux le récuser. En fuyant, il deviendrait un ennemi d’Athènes, il rendrait la sentence vraie. En restant il a gagné, qu’on l’acquitte ou, qu’on le condamne, soit qu’il prouve sa philosophie en la faisant accepter par les juges, soit qu’il la prouve encore en acceptant la sentence.

 

[…] Tout ce que fait Socrate est ordonné autour de ce principe secret que l’on s’irrite de ne pas saisir. Toujours coupable par excès ou par défaut, toujours plus simple et moins sommaire que les autres, plus docile et moins accommodant, il les met en état de malaise, il leur inflige cette offense impardonnable de les faire douter d’eux-mêmes. Dans la vie, à l’Assemblée du peuple, comme devant le tribunal, il est là, mais de telle manière que l’on ne peut rien sur lui. Pas d’éloquence, point de plaidoyer préparé, ce serait donner raison à la calomnie en entrant dans le jeu du respect. Mais pas non plus de défi, ce serait oublier qu’en un sens les autres ne peuvent guère le juger autrement qu’ils font. La même philosophie l’oblige à comparaître devant les juges et le fait différent d’eux, la même liberté qui l’engage parmi eux le retranche de leurs préjugés. Le même principe le rend universel et singulier. Il y a une part de lui-même où il est parent d’eux tous, elle se nomme raison, et elle est invisible pour eux, elle est pour eux, comme disait Aristophane, nuées, vide, bavardage.

 

Les commentateurs disent quelquefois c’est un malentendu. Socrate croit à la religion et la Cité en esprit et en vérité - eux, ils y croient à la lettre. Ses juges et lui ne sont pas sur le même terrain. Que ne s’est-il mieux expliqué, on aurait bien vu qu’il ne cherchait pas de nouveaux dieux et qu’il ne négligeait pas ceux d’Athènes : il ne faisait que leur rendre un sens, il les interprétait. C’est dans l’univers du philosophe qu’on sauve les dieux et les lois en les comprenant, et, pour aménager sur terre le terrain de la philosophie, il a fallu justement des philosophes comme Socrate. La religion interprétée c’est pour les autres la religion supprimée, et l’accusation d’impiété, c’est le point de vue des autres sur lui. Il donne des raisons d’obéir aux lois mais c’est déjà trop d’avoir des raisons d’obéir : aux raisons, d’autres raisons s’opposent, et le respect s’en va. Ce qu’on attend de lui, c’est justement ce qu’il ne peut pas donner : l’assentiment à la chose même, et sans considérants. Lui au contraire, paraît devant les juges, mais c’est pour leur expliquer ce que c’est que la Cité.

 

[…] Il ne plaide pas pour lui-même, il plaide la cause d’une cité qui accepterait la philosophie. Il renverse les rôles et le leur dit : ce n’est pas moi que je défends, c’est vous. En fin de compte, la cité est en lui, et ils sont les ennemis des lois, c’est eux qui sont jugés et c’est lui qui juge. Renversement inévitable chez le philosophe, puisqu’il justifie l’extérieur par des valeurs viennent de l’intérieur.

 

Que faire si l’on ne peut ni plaider, ni défier ? Parler de manière à faire transparaître la liberté dans les égards, délier la haine par le sourire, - leçon pour notre philosophie, qui a perdu son sourire avec son tragique. C’est ce qu’on appelle ironie.

 

 

 

L’ironie de Socrate est une relation distante, mais - vraie, avec autrui, elle exprime ce fait fondamental que chacun n’est que soi, inéluctablement, et cependant se reconnaît dans l’autre, elle essaie de délier l’un et l’autre pour la liberté. […] Il n’y a donc aucune suffisance, elle est ironie sur soi non moins que sur les autres. Elle est naïve, - dit bien Hegel. L’ironie de Socrate n’est pas de dire moins pour frapper davantage en montrant de la force d’âme on en laissant supposer quelque savoir ésotérique. « Chaque fois que je convaincs quelqu’un d’ignorance, dit mélancoliquement l’Apologie, les assistants s’imaginent que je sais tout ce qu’il ignore. » Il n’en sait pas plus qu’eux, il sait seulement qu’il n’y a pas de savoir absolu et que c’est par cette lacune que nous sommes ouverts à la vérité.

 

Hegel oppose à cette bonne ironie l’ironie romantique qui est équivoque, rouerie, suffisance. Elle tient au pouvoir que nous avons en effet, si nous voulons de donner n’importe quel sens à quoi que ce soit : elle fait les choses indifférentes, elle joue avec elles, elle permet tout. L’ironie de Socrate n’est pas cette frénésie.

 

Il y a lieu de craindre que notre temps, lui aussi, rejette le philosophe en lui-même et qu’une fois de plus la philosophie n’y soit que nuées. Car philosopher, c’est chercher, c’est impliquer qu’il y a des choses à voir et à dire. Or, aujourd’hui, on ne cherche guère. On « revient » à l’une ou à l’autre des traditions, on la « défend ». Nos convictions se fondent moins sur des valeurs ou des vérités aperçues que sur les vices ou les erreurs de celles dont nous ne voulons pas. Nous aimons peu de choses, si nous en détestons beaucoup. Notre pensée est une pensée en retraite ou en repli. Chacun expie sa jeunesse. Cette décadence est en accord avec l’allure de notre histoire. Passé un certain point de tension, les idées cessent de proliférer et de vivre, elles tombent au rang de justifications et de prétextes, ce sont des reliques, des points d’honneur, et ce qu’on appelle pompeusement le mouvement des idées se réduit à la somme de nos nostalgies, de nos rancunes, de nos timidités, de nos phobies. Dans ce monde où la dénégation et les passions moroses tiennent lieu de certitudes, on ne cherche pas à voir, qui passe pour impiété. Il serait facile de le montrer à propos de deux absolus qui sont au centre de nos discussions : Dieu et l’histoire. »

 

 

 

[Merleau-Ponty, Eloge de la philosophie, 1953, Leçon inaugurale au Collège de France 1953,Idées / Gallimard pp. 41- 50]

 

 

 

 

Publié dans 12 - Religion

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