~ Habermas Jürgen né en 1929 [01] « Le travail d’une raison autocritique »

Publié le par Maltern

Habermas Jürgen né en 1929 [01] « Le travail d’une raison autocritique »

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« A la différence de la plupart des universitaires allemands, vous intervenez dans le débat public à propos de questions particulièrement sensibles. En outre, vos prises de position rencontrent un écho international. Nous aimerions vous demander d’abord de rappeler quel est l’arrière-plan philosophique de vos interventions. Pourrait-on les caractériser globalement en disant que vous considérez les dangers de notre civilisation comme un défi pratique, alors que des penseurs comme Adorno et Heidegger les envisageaient comme un destin inéluctable ?

 

 

 

Je ne mettrai pas si nettement sur le même plan Adorno et Heidegger. Il est vrai que tous deux font un diagnostic dramatique de l’époque en la plaçant dans la vaste perspective d’un déclin historique. La raison instrumentale ou bien le dispositif de la technique font apparaître au grand jour des tendances fatales, d’origine archaïque, conduisant à l’assujettissement et à la réification. Mais Adorno savait que même la critique la plus radicale de la raison ne peut se passer d’une force de négation inhérente à la raison elle-même. À la différence de Heidegger, il n’a jamais rejoint les adversaires des Lumières. Aussi était-il suffisamment inconséquent, comme intellectuel assumant un rôle public, pour parler et agir en contradiction avec ce que l’on aurait attendu du théoricien du monde administré. Malgré son pessimisme théorique, il a tout bonnement adopté, vis-à-vis du grand public, une attitude de pédagogue.

 

 

 

- N’avez-vous pas malgré tout, envers des questions d’intérêt public, une attitude plus pragmatique, qui vous distingue à la fois d’Adorno et de Heidegger ?

 

 

 

Peut-être a-t-il fallu attendre ma génération pour que nous nous débarrassions de certaines prétentions propres à la culture des mandarins allemands. Après la guerre, nous sommes entrés plus étroitement en contact avec l’esprit anglo-saxon. Il existe par ailleurs aujourd’hui, en philosophie, une conscience plus nettement développée du fait que nos arguments sont faillibles. Je ne fais plus confiance au concept fort de " théorie » propre à la tradition philosophique, ni, pour ainsi dire, à la Vérité avec un grand V. Mais je ne fais pas non plus le deuil d’une telle connaissance de la totalité, dans le style d’une théologie négative.

 

 

 

- Vous souhaitez cependant mettre en évidence les enjeux de notre époque et dire comment faire face

 

aux défis que nous rencontrons. Quels sont en ce domaine vos principaux thèmes, et vos objectifs ?

 

 

 

À une telle question, on ne peut répondre que par un livre ou par une phrase à mon sens, la question formulée par Max Weber à propos des paradoxes de la rationalisation reste la meilleure clé pour un diagnostic de l’époque fondé à la fois sur la philosophie et la science.

 

 

 

 

 

- Qu’est-ce à dire ?

 

 

 

Nous devrions, sans gémir, nous rendre compte tout à la fois de la tournure ironique propre à un progrès social et culturel qui ne cesse de se démentir lui-même, et du prix à payer pour une modernisation à laquelle nous refusons néanmoins de renoncer. Ce qui domine actuellement, c’est une critique assez peu dialectique des Lumières qui ne nous apprend pas grand chose. Quand Horkheimer et Adorno parlaient de raison instrumentale, ils ne voulaient pas dire que l’on serait en droit d’identifier la raison à l’activité objectivante d’un entendement tel qu’il est propre à un sujet qui s’affirme lui-même. Ce qui leur importait, c’était qu’un entendement qui cherche à s’ériger en totalité usurpe une place qui ne revient en vérité qu’à la raison. Les Lumières se changent alors en mythes positivistes. C’est notamment au cours de notre siècle qu’elles montrent leur revers barbare. Les horreurs nues d’une déraison existante nous ont débarrassé du dernier reste de confiance essentialiste dans la raison.

 

 

 

En même temps, il n’existe à notre connaissance aucune solution de rechange à une modernité qui a pris conscience de ses propres contingences. Moins nous choisissons des subterfuges imaginaires, moins nous sommes tentés d’interpréter les risques inhérents à la modernité comme une fatalité agencée depuis longtemps. Il n’existe rien de supérieur ni de plus profond à quoi nous pourrions en appeler. Seule existe une raison, devenue procédurale à force de désenchantement, et qui travaille seulement au moyen d’arguments, y compris en s’opposant à elle-même. C’est d’ailleurs ce qu’a voulu dire Kant la critique de la raison est sa propre œuvre.

 

 

 

- N’est-ce pas, en fin de compte, l’ancien rationalisme que vous êtes en train de décrire?

 

 

 

Non, à condition que la dialectique de la raison soit animée par une méfiance, radicalement anti-platonicienne, contre la consolation idéologique qu’apportent les fausses généralités. Le travail d’une raison autocritique consiste en effet à surmonter ses propres projections déraisonnables. Une telle raison est capable de transformer ses énergies critiques en forces d’engagement de la communication qui réalise l’accord sans contrainte. Je pense à la force de l’entente intersubjective qui, en cas de conflit, est la seule alternative à l’emploi de la violence.

 

 

 

Grâce à la force non coercitive du meilleur argument, elle permet, en effet, d’aboutir à un accord non violent, y compris entre étrangers qui ont besoin d’une communication de ce type pour se reconnaître comme étrangers et pour se respecter précisément à travers ceux de leurs traits qui les font " autres, et par lesquels ils se distinguent les uns des autres.

 

 

 

- Soyons plus concrets, si vous le voulez bien. Les bouleversements intervenus en Europe centrale et orientale ont profondément modifié la vision que notre époque avait d’elle-même. Les problèmes actuels ont-ils encore un lien avec ceux que vous aviez identifiés et étudiés au cours des années 60 et 70, ou bien vous semblent-ils être d’une nature tout à fait différente ?

 

 

 

Eh bien, on peut tout de même parler d’émancipation à propos de cette " révolution de rattrapage à laquelle nous avons assisté avec étonnement et enthousiasme. Certes, nul ne s’attendait à une telle faillite du socialisme d’État. Il va de soi qu’un événement aussi inattendu et qui change le cours de l’histoire, entraîne de nouveaux problèmes auxquels nous n’aurions pas osé penser il y a dix ans : reconversion d’une économie d’État épuisée en rapports de propriété du capitalisme privé, retour de guerres civiles à motivation ethnique et de conflits nationalistes, désintégration de l’ordre bipolaire du monde, nouvelle constellation des forces en Europe centrale. D’un autre côté, des césures aussi profondes génèrent leurs propres illusions. Nous oublions que les nouveaux problèmes ne changent rien aux anciens, ils ne font qu’en détourner notre attention.

 

 

 

- Par exemple ?

 

 

 

Officiellement, la CEE compte aujourd’hui 17 millions de chômeurs. Dans les pays de l’OCDE, on en prévoit 36 millions pour l’année prochaine. Même la prochaine reprise s’effectuera suivant le modèle d’une " croissance sans création d’emplois (jobless growth). Cela signifie que la segmentation se renforcera dans nos sociétés, avec les conséquences bien connues que l’on observe aux États-Unis ghettoïsation, dégradation du cœur des villes, augmentation de la criminalité, etc., sans parler des problèmes de l’immigration, de l’écologie, de l’égalité des femmes. Bref, tous les problèmes que nous abordions avec 1989 du point de vue d’une transformation sociale et écologique du capitalisme industriel sont simplement devenus plus ardus.

 

 

 

Cela dit, l’interdépendance des événements mondiaux, qui s’accroît de façon drastique, a anéanti l’illusion de ceux qui croyaient encore à la possibilité de régler ces problèmes d’un point de vue purement national. La responsabilité de l’Occident dans la misère croissante de l’Europe de l’Est, les flux migratoires planétaires dont les causes ne pourraient être éliminées que par une reconstruction de ce que l’on appelait autrefois le tiers-monde, la pression des conflits internationaux, le nouveau rôle de l’ONU, tout cela nous a rendus plus sensibles à la simultanéité des développements inégaux à l’échelle du globe.

 

 

 

- Vous attendez-vous à une intensification de crises sans issue partout dans le monde, ou bien ces crises portent-elles en elles leur solution virtuelle?

 

 

 

Je n’en sais rien. Nos réactions sont peut-être souvent trop subjectives. De nombreux observateurs se sentent paralysés par l’accumulation des problèmes qu’ils perçoivent partout dans le monde. La théorie des systèmes répand une idée qui rencontre une fois de plus un écho favorable tout change, mais rien ne va plus. Il me semble que la constellation qui caractérisait le début du mouvement ouvrier en Europe, lorsque les masses se révoltaient contre la domination de la bourgeoisie, se reproduit aujourd’hui à l’échelle mondiale, mais dans une configuration bien différente.

 

 

 

En effet, les masses des régions appauvries du monde ne disposent d’aucune sanction efficace à l’égard du Nord elles ne peuvent pas faire la grève, tout au plus peuvent-elles nous " menacer de vagues d’immigration massive. Ce qui, en Europe, était un effet secondaire du désir d’émancipation est aujourd’hui un objectif déclaré atteindre les formes de vie des sociétés prospères, participer à cette civilisation dont les conquêtes rayonnent à travers le monde et qui, par ses signes avant-coureurs (séries télévisées, Coca-Cola et jeans), a effectivement pénétré jusque dans les derniers recoins. Or nous savons, ne serait-ce que pour des raisons écologiques, que le niveau de bien-être que cela suppose ne peut pas être étendu au monde entier.

 

 

 

- Cette évolution mondiale coïncide avec une situation très particulière en RFA. À la différence des États d’Europe de l’Est, qui doivent résoudre leurs problèmes sur la base d’une indépendance politique reconquise, l’Allemagne, engagée dans le processus de sa réunification, se trouve pour ainsi dire face à elle-même. Parviendra-t-elle à sortir seule de cette situation ?

 

 

 

Étant les partenaires les plus proches de la France et membres de la CEE, nous ne sommes heureusement pas seuls. De plus, pour un pays comme le nôtre, dont l’économie est fondée largement sur l’exportation, la souveraineté nationale formellement rétablie est quelque peu fictive. D’un autre côté, de telles fictions ont parfois leur poids propre, lorsqu’elles touchent l’imagination des masses, ou même seulement celle des élites. Certains se remettent à rêver d’une Allemagne devenant à nouveau une grande puissance au centre de l’Europe. C’est pourquoi il est important d’observer la mentalité politique qui sera celle des Allemands au sortir de cette rencontre avec eux-mêmes. De nombreux Allemands de l’Ouest ont l’impression de rencontrer à l’Est une part de leur propre passé.

 

 

 

Cela suscite à la fois des souvenirs légitimes et des sentiments nostalgiques, mais aussi des affects inconscients qui semblaient être oubliés depuis longtemps. Même parmi les intellectuels, on rencontre des sentiments bizarres, comme le soulagement d’avoir surmonté, en même temps que la division nationale, une prétendue aliénation culturelle, nous permettant aujourd’hui seulement de revenir à ce qui nous est propre. Au lieu de laisser se développer de telles idées, il faudrait ouvrir un débat sur le rôle de la nouvelle Allemagne. Une telle explication aurait dû avoir lieu dans le cadre d’un débat sur la Constitution. Cela n’a pas été possible, en raison de la précipitation avec laquelle la réunification a été mise en œuvre.

 

 

 

- Dans ce contexte, comment jugez-vous le changement du droit d’asile Voyez-vous une évolution identique à la France, où le gouvernement, avec sa réforme du code de la nationalité, a mis en cause le droit du sol en vigueur depuis la Révolution?

 

 

 

En effet, dès que le gouvernement français a changé, Charles Pasqua a agi très rapidement. En tout cas, en République fédérale, la manière dont les partis conservateurs ont utilisé ce thème du droit d’asile contre une opposition impuissante a été extrêmement dommageable. Devant l’arrière-plan des changements de mentalité déjà évoqués et d’un potentiel de conflits sociaux accumulés depuis l’unification, la dramatisation sans scrupule de ce thème a encore accentué une montée de la xénophobie et de l’antisémitisme qui n’en avaient pas besoin. De toute façon, il n’y a pas de solution simple du problème de l’immigration.

 

 

 

Mais, quoi qu’on pense du changement du droit d’asile décidé par le Parlement fédéral, deux choses sont nécessaires en Allemagne. D’une part, il nous faut une politique d’immigration ouvrant de nouvelles options juridiques, afin d’éviter que tout immigrant soit obligé de demander l’asile politique. D’autre part, il nous faut faciliter la naturalisation des travailleurs étrangers que nous sommes allés chercher en Europe du Sud-Est depuis le milieu des années 50. Ils vivent chez nous dans le rôle paradoxal d’Allemands ayant un passeport étranger et ont peur aujourd’hui d’être, comme à Mölln ou à Solingen, les victimes d’agressions incendiaires de l’extrême droite.

 

 

 

- Comment combattre le racisme en Allemagne, et plus généralement en Europe Est-il à vos yeux de même nature que celui des années 30 ?

 

 

 

À la seconde question, je répondrai par oui et non. Bien que les agressions et les meurtres sur fond de terrorisme de droite aient été plus fréquents en Allemagne de l’Est, les charges catastrophiques qu’y subissent des régions aujourd’hui désindustrialisées, avec un taux de chômage régional allant jusqu’à 40%, offrent au moins une explication. En revanche, dans l’ouest de l’Allemagne, les conditions n’ont pas changé. Là, ce sont des écluses qui se sont ouvertes en effet, les vieux préjugés, qui avaient été soumis à une censure informelle, ont rejailli. Or si cela est vrai, la haine actuelle de tout ce qui est étranger ou quelque peu déviant présente une généalogie qui — en passant par des traditions peu spectaculaires — remonte jusqu’à l’époque nazie, et probablement plus loin encore.

 

 

 

D’un autre côté, la comparaison avec les années 30 est fausse. En effet, depuis le début des années 60, la mentalité politique de la population d’Allemagne fédérale s’est manifestement libéralisée. Par suite de la révolte des étudiants, ce changement d’attitude a touché une grande partie de la population. Reste à savoir si ce progrès de la civilisation politique observable dans l’ancienne République fédérale se poursuit, aujourd’hui, après l’unification de l’Allemagne. L’attitude que l’Allemagne fédérale adopte à l’égard des valeurs occidentales en est un bon indicateur. En disant cela, je pense aux liens intellectuels avec l’Ouest, plus encore qu’à la politique étrangère.

 

 

 

- Cette dernière est également importante. Quelle devrait être selon vous la place de l’Allemagne dans le contexte international ?

 

 

 

Nous devrions faire avancer l’union politique de l’Europe, mais en évitant de le faire par des moyens administratifs, sans soutien populaire. Dans la mesure où les résistances se développent, y compris en République fédérale, il nous faut un débat public sur le développement futur de la Communauté. Ce développement doit certes passer par Maastricht, mais en visant une démocratisation résolue des institutions bruxelloises et une interpénétration politique effective des espaces publics nationaux en Europe. Par ailleurs, l’armée allemande devrait participer aux interventions de l’ONU. Mais il faudrait faire en sorte que l’ONU se transforme rapidement en organe exécutif, au lieu de s’en tenir à des résolutions. Pour être reconnue comme une force neutre, garante de l’ordre mondial, l’ONU doit être capable d’agir au moyen d’une armée placée sous son propre commandement. Ce sont là deux exemples d’un programme alternatif à une politique étrangère qui pourrait se développer chez nous, orientée vers l’Est et militarisée dans l’esprit de la nouvelle souveraineté.

 

 

 

En tout cas, l’état interne assez flou de la République fédérale, avec des alternatives qui restent singulièrement confuses, est plutôt malsain. Pour l’instant, le mot d’ordre inquiétant selon lequel "l’Allemagne devient plus allemande n’exprime qu’un état d’esprit vague, assourdi par nos propres problèmes internes. »

 

 

 

Jürgen Habermas

 

Professeur de philosophie et de sociologie - Université de Francfort/Main

 

 

 

[Le Monde, 14 septembre 1994. Propos recueillis par Roger-Pol Droit et Jacques Poulain. Traduit de l’Allemand par Rainer Rochlitz.]

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

Publié dans 14 - RAISON et le REEL

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