Hadot Pierre né en 1922 [01] Le « démon » de Socrate : la morale ne se fonde pas sur un héritage mais sur une écoute de soi [conscience, morale, Socrate]

Publié le par Maltern

Hadot Pierre né en 1922 [01] Le « démon » de Socrate : la morale ne se fonde pas sur un héritage mais sur une écoute de soi [conscience, morale, Socrate]

 

[Le « démon » de Socrate est une des grandes figures de la conscience morale. Platon parle d’une « certaine voix, qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que j’allais faire, sans jamais me pousser à agir.[1] » Xénophon écrivant lui aussi une Apologie de Socrate propose une autre version. C’est « la voix d’un dieu qui se manifeste à moi pour m’indiquer ce que je dois faire.[2] »]

 

 

 

[Questionner les évidences : la frontière entre savoir et ignorer]

 

 

 

Socrate pour sa part sait qu’il ne sait rien sur la mort, mais, en revanche, il affirme qu’il sait quelque chose sur un tout autre sujet :

 

 

 

Ce que je sais au contraire, c’est qu’il est mauvais et honteux de commettre l’injustice et de désobéir à meilleur que soi, qu’il soit dieu ou homme. Donc, jamais je ne craindrai, jamais je ne fuirai des choses dont je ne sais même pas si elles sont bonnes ou mauvaises, en les faisant passer avant les maux dont je sais quels sont des maux.

 

 

 

Il est très intéressant de constater qu’ici le non-savoir et le savoir portent non pas sur des concepts, mais sur des valeurs : la valeur de la mort d’une part, la valeur du bien moral et du mal moral d’autre part. Socrate ne sait lien de la valeur qu’il faut attribuer à la mort, parce qu’elle n’est pas en son pouvoir, parce que l’expérience de sa propre mort lui échappe par définition. Mais il sait la valeur de l’action morale et de l’intention morale, parce qu’elles dépendent de son choix, de sa décision, de son engagement; elles ont donc leur origine en lui-même. Ici encore le savoir n’est pas une série de propositions, une théorie abstraite, mais la certitude d’un choix, d’une décision, d’une initiative; le savoir n’est pas un savoir tout court, mais un savoir-ce-qu’il-faut-préférer, donc un savoir-vivre. Et c’est ce savoir de la valeur qui le guidera dans les discussions menées avec ses interlocuteurs [ Apol., 29e.] :

 

 

 

Si quelqu’un conteste et prétend avoir souci de lui-même [ alors que ce n’est pas le cas ), ne croyez pas que je vais le lâcher et m’en aller tout de suite: non, je l’interrogerai, je l’examinerai, je discuterai à fond. Alors, s’il me paraît certain qu’il ne possède pas la vertu, quoi qu’il en dise, je lui reprocherai d’attacher si peu de valeur à ce qui en a le plus, tant de valeur à ce qui en a le moins.

 

 

 

Ce savoir de la valeur est puisé dans l’expérience intérieure de Socrate, dans l’expérience d’un choix qui l’implique tout entier. Ici encore, il n’y a donc de savoir que dans une découverte personnelle qui vient de l’intérieur. Cette intériorité est d’ailleurs renforcée chez Socrate par la représentation de ce daimôn, de cette voix divine, qui, dit-il, parle en lui et le retient de faire certaines choses. Expérience mystique ou image mythique, il est difficile de le dire, mais nous pouvons y voir, en tout cas, une sorte de figure de ce que l’on appellera plus tard la conscience morale.

 

 

 

[Se soucier de l’intériorité et de l’intention dans les choix d’action]

 

 

 

Il semble donc que Socrate ait admis implicitement qu’il existait chez tous les hommes un désir inné du bien. C’est en ce sens aussi qu’il se présentait comme un simple accoucheur, dont le rôle se limitait à faire découvrir à ses interlocuteurs leurs possibilités intérieures. On comprend mieux alors la signification du paradoxe socratique : nul n’est méchant volontairement, ou encore: la vertu est savoir ; il veut dire que, si l’homme commet le mal moral, c’est parce qu’il croit y trouver le bien, et s’il est vertueux, c’est qu’il sait avec toute son âme et tout son être où est le vrai bien. Tout le rôle du philosophe consistera donc à permettre à son interlocuteur de « réaliser », au sens le plus fort du mot, quel est le vrai bien, quelle est la vraie valeur. Au fond du savoir socratique, il y a l’amour du bien.

 

 

 

Le contenu du savoir socratique, c’est donc, pour l’essentiel « la valeur absolue de l’intention morale » et la certitude que procure le choix de cette valeur. Evidemment, l’expression est moderne. Socrate ne l’aurait pas employée. Mais elle peut être utile pour souligner toute la portée du message socratique. On peut dire en effet qu’une valeur est absolue pour un homme lorsqu’il est prêt à mourir pour cette valeur. C’est précisément l’attitude de Socrate, lorsqu’il s agit de « ce qui est le meilleur », c’est-à-dire de la justice, du devoir, de la pureté morale. Il le répète plusieurs fois dans l’Apologie [ 28b sq. ) il préfère la mort et le danger plutôt que de renoncer à son devoir et à sa mission. Dans le Criton [ 50 a. ) Platon imagine que Socrate fait parler les lois d’Athènes, qui lui font comprendre que s’il cherche à s’évader et à échapper à sa condamnation, il fera tort à toute la cité, en donnant l’exemple de la désobéissance aux lois: il ne doit pas mettre sa propre vie au-dessus de ce qui est juste. Et, comme le dit Socrate, dans le Phédon [ 98 e ) :

 

 

 

Il y aurait longtemps que mes muscles et mes os seraient du côté de Mégare ou de la Béotie, où les aurait portés mon jugement sur le « meilleur », si je ne m’étais pas figuré qu’il était plus juste et plus beau, au lieu de fuir et de m’évader de s’en remettre à la Cité de la peine qu’éventuellement elle décide d’infliger.

 

 

 

Cette valeur absolue du choix moral apparaît aussi dans une autre perspective, lorsque Socrate [ Apol. 41 d ) déclare: « Pour l’homme de bien, il n’y a aucun mal, ni pendant sa vie, ni une fois qu’il est mort. » Cela signifie que toutes les choses qui paraissent des maux aux yeux des hommes, la mort, la maladie, la pauvreté, ne sont pas des maux pour lui. A ses yeux, il n’y a qu’un mal, c’est la faute morale, il n’y a qu’un seul bien, une seule valeur, c’est la volonté de faire le bien, ce qui suppose que l’on ne refuse pas d’examiner sans cesse rigoureusement sa manière de vivre, afin de voir si elle est toujours dirigée et inspirée par cette volonté de faire le bien. On peut dire, jusqu’à un certain point, que ce qui intéresse Socrate, ce n’est pas de définir ce que peut être le contenu théorique et objectif de la moralité : ce qu’il faut faire, mais de savoir si l’on veut réellement et concrètement faire ce que l’on considère comme juste et bien : comment il faut agir. Dans l’Apologie, Socrate ne donne aucune raison théorique pour expliquer pourquoi il s’oblige à examiner sa propre vie et la vie des autres. Il se contente de dire, d’une part, que c’est la mission qui lui a été confiée par le dieu et, d’autre part, que seule une telle lucidité, une telle rigueur à l’égard de soi-même peut donner un sens à la vie [ Apol. 38 a.]

 

 

 

Une vie qui ne se met pas elle-même à l’épreuve ne mérite pas d’être vécue.

 

 

 

Nous rencontrons peut-être ici, encore confuse et indistincte, une certaine ébauche de l’idée qui sera développée plus tard, dans une tout autre problématique, par Kant: la moralité se constitue elle-même dans la pureté de l’intention qui dirige l’action, pureté qui consiste précisément à donner une valeur absolue au bien moral, en renonçant totalement à son intérêt individuel. […]

 

 

 

[Se soucier de soi c’est se soucier des autres]

 

 

 

* Parlant de l’étrangeté de la philosophie, M. Merleau-Ponty [ Eloge de la philosophie ) disait qu’elle n’est “jamais tout à fait dans le monde, et jamais cependant hors du monde ”. Il en est de même de l’étrange, de l’inclassable Socrate. Il n’est, lui aussi, ni dans le monde, ni hors du monde.

 

 

 

D’une part, il propose, aux yeux de ses concitoyens, un total renversement des valeurs qui leur pareil incompréhensible [ Apol. 38 a ) :

 

 

 

Si je dis que c’est peut-être le plus grand des biens pour un homme que de s’entretenir tous les jours soit de la vertu, soit des autres sujets dont vous m’entendez parler, lorsque je mets à l’épreuve les autres et moi-même, et si j’ajoute qu’une vie qui ne se met pas elle-même à l’épreuve ne mérite pas d’être vécue, vous ne me croirez pas.

 

 

 

Ses concitoyens ne peuvent percevoir son invitation à remettre en question toutes leurs valeurs, toute leur manière d’agir, à prendre souci d’eux-mêmes, que comme une rupture radicale avec la vie quotidienne, avec les habitudes et les conventions de la vie courante, avec le monde qui leur est familier. Et d’ailleurs cette invitation à prendre souci de soi-même, ne serait-ce pas un appel à se détacher de la cité, venant d’un homme qui serait lui-même en quelque sorte hors du monde, atopos, c’est-à-dire déroutant, inclassable, troublant? Socrate ne serait-il pas alors le prototype de l’image si répandue et, d’ailleurs, finalement si fausse, du philosophe, qui fuit les difficultés de la vie, pour se réfugier dans sa bonne conscience?

 

 

 

Mais d’autre part le portrait de Socrate, tel qu’il est dessiné par Alcibiade, dans le Banquet de Platon, et d’ailleurs aussi par Xénophon, nous révèle tout au contraire un homme qui participe pleinement à la vie de la cité, à la vie de la cité telle quelle est, un homme presque ordinaire, quotidien, avec femme et enfants, qui s’entretient avec tout le monde, dans les rues, dans les boutiques, dans les gymnases, un bon vivant qui est capable de boire plus que tout autre sans être ivre, un soldat courageux et endurant.

 

 

 

Le souci de soi ne s’oppose donc pas au souci de la cité. D’une manière tout à fait remarquable, dans l’Apologie de Socrate et dans le Criton, ce que Socrate proclame comme son devoir, comme ce à quoi il doit tout sacrifier, même sa vie, c’est l’obéissance aux lois de la cité, ces « Lois » personnifiées, qui, dans le Criton, exhortent Socrate à ne pas se laisser aller à la tentation de s’évader de la prison et de fuir loin d’Athènes, en lui faisant comprendre que son salut égoïste serait une injustice à l’égard d’Athènes. Cette attitude n’est pas du conformisme, car Xénophon fait dire à Socrate que l’on peut bien « obéir aux lois en souhaitant qu’elles changent, comme on sert à la guerre en souhaitant la paix ». Merleau-Ponty l’a bien souligné: « Socrate a une manière d’obéir qui est une manière de résister », il se soumet aux lois pour prouver, à l’intérieur même de la cité, la vérité de son attitude philosophique et la valeur absolue de l’intention morale. Il ne faut donc pas dire avec Hegel « Socrate s’enfuit en lui-même pour y chercher le juste et le bon », mais, avec Merleau-Ponty “ il pensait qu’on ne peut être juste tout seul, qu’à l’être tout seul, on cesse de l’être ”.

 

 

 

Le souci de soi est donc indissolublement souci de la cité et souci des autres, comme on le voit par l’exemple de Socrate lui-même, dont toute la raison de vivre est de s’occuper des autres. Il y a chez Socrate [Apol. 31b et 32 b ) un aspect à la fois « missionnaire » et « populaire » que l’on retrouvera d’ailleurs dans certaines philosophies de l’époque hellénistique:

 

 

 

Je suis à la disposition du pauvre comme du riche sans distinction […] Je suis un homme donné à la cité par la divinité: demandez-vous donc s’il est humainement possible de négliger, comme moi, tous ses intérêts personnels […] depuis tant d’années déjà, et cela pour s’occuper uniquement de vous […] en pressant chacun de vous de devenir meilleur.

 

 

 

Ainsi Socrate est-il bien à la fois hors du monde et dans le monde, transcendant les hommes et les choses par son exigence morale et l’engagement quelle implique, mêlé aux hommes et aux choses, parce qu’il ne peut y avoir de vraie philosophie que dans le quotidien. Et, dans toute l’antiquité, Socrate restera ainsi le modèle du philosophe idéal, dont l’oeuvre philosophique n’est autre que sa vie et sa mort. Comme l’écrivait Plutarque au début du Ier après J.-C.

 

 

 

La plupart des gens s’imaginent que la philosophie consiste à discuter du haut d’une chaire et à faire des cours sur des textes. Mais ce qui échappe totalement à ces gens-là, c’ est la philosophie ininterrompue que l’on voit s’exercer chaque jour d’une manière parfaitement égale à elle-même […] Socrate ne faisait pas disposer des gradins pour les auditeurs, il ne s’asseyait pas sur une chaire professorale; il n’avait pas d’horaire fixe pour discuter ou se promener avec ses disciples. Mais c’est en plaisantant parfois avec ceux-ci ou en buvant ou en allant à la guerre ou à l’agora avec eux, et finalement en allant en prison et en buvant le poison, qu’il a philosophé. Il fut le premier à montrer que, en tout temps et en tout endroit, dans tout ce qui nous arrive et dans tout ce que nous faisons, la vie quotidienne donne la possibilité de philosopher.

 

 

 

[Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie Antique ?, 1995, Folio-Essais, p 49 sq]

 


[1] Platon : Apologie de Socrate 31d

  [2] Xénophon : Apologie de Socrate § 12

Publié dans 26 - LA MORALE

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