Hersch Jeanne 1910-2000 [01] Pourquoi Socrate n’a rien écrit ? La vérité est en chacun et ne se sépare pas de celui qui l’énonce. [ vérité, raison, autrui, Socrate]

Publié le par Maltern

Φ Hersch Jeanne 1910-2000 [01]   Pourquoi Socrate n’a rien écrit ? La vérité est en chacun et ne se sépare pas de celui qui l’énonce.

 

« Socrate était d’origine modeste. On a souvent fait de lui un portrait contrasté avec celui de son disciple, Platon. Platon, aristocrate, beau comme un dieu, Socrate, lourd et laid. Il n’était pas grand orateur, selon le goût antique. Seul de toute la tradition philosophique européenne, il n’a pas écrit une ligne. Et pourtant, c’est ce philosophe qui a exercé la plus forte influence au cours des siècles.

 

Pourquoi n’a-t-il rien écrit ? On peut supposer que ce fut parce qu’il ne croyait pas à une vérité séparable de celui qui l’énonce et de l’instant où elle est énoncée.

 

Pour lui, les « vérités » ne sont pas comme des choses, elles sont philosophiques. Qu’est-ce donc qu’une vérité philosophique ?

 

Une vérité philosophique n’est pas simplement un énoncé se rapportant de façon adéquate à un état de fait objectif, indépendamment de celui qui parle ou écrit. C’est un énoncé par lequel un être humain responsable, libre, assume une vérité, la fait sienne, la fait « vérité » par la manière dont il s’engage envers elle.

 

C’est à dire que pour Socrate, une vérité dite théorique est toujours en même temps une vérité pratique, qui dépend de celui qui la saisit - de l’action qu’elle exerce sur lui, de ce qu’elle fait de lui. On l’appellerait aujourd’hui vérité existentielle.

 

Socrate cherche avant tout à aiguiser chez ses disciples leur sens du vrai. Son interlocuteur doit découvrir lui-même que ce qu’il tenait pour vrai ne suffit pas et n’est donc pas encore, à proprement parler, le vrai.

 

« Je sais que je ne sais rien » - cette célèbre parole de Socrate à la Pythie, à la suite de quoi elle déclara qu’il était l’homme le plus sage d’Athènes - ne reflète aucune modestie excessive. Elle signifie : j’ai aiguisé mon sens du vrai à tel point que mon exigence de vérité ne se contente plus des apparences de vrai que je tiens parfois pour valables. Ce que je possède, c’est l’exigence d’une vérité plus haute, non la vérité elle-même.

 

Nous saisissons ici la différence radicale qu’il y a entré Socrate et les philosophes précédents : l’aiguillon de la recherche n’est plus dirigé vers l’explication du monde ou la compréhension de l’être en soi, mais vers l’homme qui cherche lui-même. La conscience que l’homme a du monde s’interroge sur elle-même. Mieux : ma propre conscience s’interroge sur elle-même. Je m’interroge sur mon propre savoir, sur mes propres pensées, et je découvre que mon savoir est dans une large mesure un non-savoir, pour peu que mon exigence de vérité devienne assez forte.

 

Nous trouvons ainsi chez Socrate une pédagogie du savoir créateur, un dévoilement du non-savoir, qui suscite chez le disciple l’exigence du vrai dans son authenticité.

 

La mère de Socrate était sage-femme. Socrate disait qu’il exerçait la même profession que sa mère: la maïeutique, l’art d’accoucher. Il accouchait les esprits. Il n’enseignait pas du dehors, mais il éveillait chez l’autre le sens du vrai, déjà donné, mais engourdi, trop vite satisfait. Cette démarche repose sur une confiance fondamentale en l’homme. L’autre est un être humain, il a donc en lui le sens du vrai. Il suffira de l’accoucher.

 

Cette confiance de Socrate plonge ses racines dans la conscience qu’il avait de lui-même et dans son propre courage. Il fut condamné à mort parce que, déclaraient les juges, « il corrompait la jeunesse ». Mais la vraie raison, c’est qu’il remettait tout en question : la nature et le droit du pouvoir, l’autorité, la religion, l’idée qu’on se faisait des dieux, de la vertu, du bien et de la justice, du mal et de l’injustice. Sa mise en question n’épargnait rien, elle avait évidemment une portée politique. C’est pourquoi on le jugea dangereux. »

 

 

 

[Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique, 1981, Folio Essais / 216. P.27 / 34.]

 

 

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