☼ Sartre [07] « L’enfer c’est les autres » une formule mal comprise. La dépendance de l’autre n’est pas une nécessité mécanique. [autrui, liberté]

Publié le par Maltern

Sartre [07] « L’enfer c’est les autres » une formule mal comprise. La dépendance de l’autre n’est pas une nécessité mécanique. [autrui, liberté]

 

 « J’ai voulu dire : « l’enfer c’est les autres » ; mais l’enfer, c’est les autres a été toujours mal compris. On a cru que j’avais voulu dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer... Pourquoi ?

 

Parce que les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous‑mêmes pour notre propre connaissance de nous‑mêmes. Quand nous pensons sur nous quand nous essayons de nous connaître, au fond nous nous servons des connaissances que les autres ont déjà sur nous ;  nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donnés de nous juger : quoi que je dise sur moi toujours le jugement d’autrui entre dedans ; quoi que je sonde de moi, le jugement d’autrui entre dedans, ce qui veut dire que si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors, en effet je suis en Enfer, et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en Enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres; cela marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous.

 

 

 

La deuxième chose que je voudrais dire c’est que ces gens ne sont pas semblables à nous : les trois personnes que vous entendrez dans Huis Clos ne nous ressemblent pas, en ceci que nous sommes tous vivants et qu’ils sont morts. Bien entendu, ici « morts » symbolise quelque chose : ce que j’ai voulu indiquer c’est précisément que beaucoup de gens sont encroûtés dans une série d’habitudes, de coutumes, qu’ils ont sur eux des jugements dont ils souffrent, mais qu’ils ne cherchent même pas à changer et que ces gens‑là sont comme morts en ce sens qu’ils ne peuvent pas briser le cadre de leurs soucis, de leurs préoccupations et de leurs coutumes et qu’ils restent ainsi victimes souvent des jugements qu’on a, porté sur eux.

 

A partir de là, il est bien évident qu’ils sont lâches ou méchants par exemple, s’ils ont commencé à être lâches rien ne vient changer le fait qu’ils étaient lâches, c’est pour ça qu’ils sont morts. C’est une manière de dire que c’est une mort vivante que d’être entouré par le souci perpétuel de jugements et d’actions que l’on ne veut pas changer de sorte que, en vérité, comme nous sommes vivants, j’ai voulu montrer par l’absurde, l’importance chez nous de la liberté.

 

 

 

C’est‑à‑dire de changer les actes par d’autres actes. Quelque soit le cadre d’enfer dans lequel nous vivons je pense que nous sommes libre de le briser, et si les gens ne le brisent pas, c’est encore librement qu’ils restent, de sorte qu’ils se mettent librement en Enfer. Vous voyez donc que, rapports avec les autres, encroûtement et liberté, - liberté comme l’autre face à peine suggérée, - ce sont les trois thèmes de la pièce. »

 

 

 

[Sartre, Préface à un enregistrement de Huis-Clos]


Publié dans 06 - Autrui - L - ES

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