♎ Daeninckx Didier[01] Paris 1931 : Exposition Coloniale et anticoloniale [autrui, histoire, morale, ethnocentrisme]

Publié le par Maltern

  Daeninckx Didier[01] Paris 1931 : Exposition Coloniale et anticoloniale 

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VISITEZ L’EXPOSITION ANTICOLONIALE !
 

 

 

En mai 1931 s’ouvre à Paris une exposition dont le but avoué est de matérialiser le « génie colonisateur et civilisateur de la race blanche ». Des millions de visiteurs sont attendus. On perce de nouvelles lignes de métro, on aménage le secteur proche de la porte de Vincennes, on crée le parc zoologique, le Jardin d’Acclimatation. Des constructions provisoires, en stuc, reproduisent les merveilles architecturales des possessions françaises, anglaises ou néerlandaises d’outre-mers. Une ligne de chemin de fer intérieure permet aux curieux de sillonner les installations de Reuilly, de franchir en un instant les quelques centaines de mètres qui séparent le temple d’Angkor de la mosquée de Tunis, un village nègre d’une pyramide égyptienne.

 

L’Empire a également décidé d’exposer ses sujets. Ainsi, la Fédération Française des Anciens Coloniaux a-t-elle eu l’idée de recruter 111 Kanak originaires de Canala, d’Ouvéa, de Lifou, de Maré. Ils furent embarqués en janvier 1931 sur le Ville de Verdun, à Nouméa. On leur avait promis qu’ils découvriraient l’Europe, et certains partaient pour rendre hommage, en France, aux centaines de soldats Kanak morts sur les champs de bataille de la Grande Guerre...

 

 

 

À leur arrivée à Paris, ils durent se rendre à l’évidence : placés entre l’enclos des lions et le marigot des crocodiles, au Jardin d’Acclimatation, on leur avait assigné le rôle d’antropophages, et il leur fallait jouer les cannibales pour impressionner les foules de badauds massés derrière les grilles.

 

Quelques jours plus tard, une épidémie décima le marigot, et le fonctionnaire chargé de le repeupler en toute hâte dénicha soixante sauriens en Allemagne. Le zoo de Hambourg acceptait de les prêter, le temps de l’Exposition, en échange d’autant de Kanak. Le marché fut conclu et l’on promena les hommes et les femmes des îles Loyauté dans tous les zoos allemands, expliquant que le pays avait perdu la guerre parce que les Français n’avaient pas hésité à envoyer des Cannibales dans les tranchées ! Parmi ces hommes exhibés comme des bêtes féroces, on trouve deux hommes qui répondent au nom de famille de Kaké, un autre à celui de Dashimwa. Ce sont les deux arrières grands-pères et un arrière grand-oncle du joueur de football Christian Karembeu...

 

 

 

A l’époque, les réactions à cette abomination furent peu nombreuses. Le journal l’Humanité dénonça la mascarade, mettant en avant les luttes menées par les peuples colonisés. Le groupe surréaliste édita un tract qui fut distribué à l’entrée de l’Exposition. Il était intitulé “Ne visitez pas l’Exposition Coloniale”, et commençait par rendre hommage à un étudiant indochinois arrêté et enlevé par la police, au Viet-Nam. Les surréalistes dénonçaient le véritable but de la manifestation de Vincennes :

 

Il s’agit de donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu’il leur faudra pour entendre sans broncher l’écho des fusillades lointaines”.

 

Ils concluaient par :

 

Aux discours et aux exécutions capitales, répondez en exigeant l’évacuation immédiate des colonies et la mise en accusation des généraux et des fonctionnaires responsables des massacres d’Annam, du Liban, du Maroc et de l’Afrique Centrale”.

 

Le tract était signé d’André Breton, de Louis Aragon, de Paul Éluard, de Benjamin Péret, de Georges Sadoul, de René Char, de René Crevel...

 

Le 2 juillet 1931, le groupe surréaliste publiait un nouveau tract pour saluer un attentat qui avait détruit le pavillon des Indes Néerlandaises. Au cours du printemps, Aragon parvint à convaincre les dirigeants de la Confédération Générale du Travail Unifiée de mettre à sa disposition le pavillon constructiviste que l’URSS avait édifié pour l’Exposition des Arts Décoratifs de Paris, en 1925, et qui avait été offert à la centrale syndicale. C’est dans ces locaux, situés rue Priestley, (là où se trouve aujourd’hui le siège du PCF, place du Colonel Fabien) qu’Aragon organisa son Exposition Anticoloniale. André Breton, Paul Éluard, Tristan Tzara et Georges Sadoul mirent à sa disposition leurs collections de sculptures africaines, océaniennes, américaines, amérindiennes. Des œuvres qui bousculaient l’art occidental.

 

Ce fut, en ce XXème siècle, le premier grand hommage à ces cultures.

 

 

 

[Didier Daeninckx]

 

Publié dans 08 - LA CULTURE

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