♎ Fontenelle 1596-1650 [01] L’anecdote de la dents d’or : « Assurons-nous du fait, avant de nous inquiéter de la cause ». [raison réel, théorie expérience]

Publié le par Maltern

Fontenelle 1596-1650  [01] L’anecdote de la dents d’or : « Assurons-nous du fait, avant de nous inquiéter de la cause ».

 

[Neveu de Corneille, secrétaire de l’Académie des sciences, Fontenelle est un vulgarisateur de talent. Dans ce texte célèbre, - et plein d’humour, - il défend l’esprit critique qui se fonde avant tout sur l’observation et l’établissement des faits. La science expérimentale se trouve ainsi en rupture avec le respect de la tradition, le poids de l’autorité et la croyance aux miracles.]  

 

 

 

   

 

« Il serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux Démons[1], mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point.

 

 

 

Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d’Allemagne, que je ne puis m’empêcher d’en parler ici.

 

 

 

En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d’or, à la place d’une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à l’université de Helmstad, écrivit, en 1595; l’histoire de cette dent, et prétendit qu’elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs ! Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent[2], et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or Quand un orfèvre l’eût examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent avec beaucoup d’adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre.

 

 

 

Rien n’est plus naturel que d’en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.

 

 

 

De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été; de plus grands physiciens ont trouvé depuis peu que cela n’était pas.

 

 

 

Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d’erreur. On raisonne sur ce qu’ont dit les historiens, mais ces historiens n’ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents ? Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent, et appliqué.

 

 

 

Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus, ou qu’on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n’a pas besoin. Cependant on devrait être persuadé qu’on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle qui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses. »

 

 

 

[Bernard Le Bovier de Fontenelle, Histoire des Oracles, 1686, Première dissertation, Chap IV]

 

 

 


[1] Des êtres surhumains, et non pas le démon des chrétiens.

 

[2] La compilation d’« opinions » (« doxographie ») tenait souvent lieu de savoir.  

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