MONTAIGNE [04] Beau pour les uns, laid pour les autres. [art, le beau, relativisme]

Publié le par Maltern

  MONTAIGNE [04] Beau pour les uns, laid pour les autres.

 

[La beauté est dans ce texte affaire de goût subjectif lié à l’imagination. Ce qui ne veut pas dire que chacun à un goût différent : la société forme notre goût qui est affaire de culture. Subjectif s’entend ici comme dépendant du sujet et non de l’objet. ] 

 

 

 

« Il est vraisemblable que nous ne savons guère, ce qu’est beauté en nature et en général, puisque à l’humaine et nôtre beauté nous donnons tant de formes diverses, de laquelle, s’il y avait quelque prescription naturelle, nous la reconnaîtrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à notre appétit.[1]

 

Turpis Romano Belgicus ore colore.[2]

 

Les Indes la peignent noire et basanée, aux lèvres grosses et enflées, au nez plat et large; et chargent de gros anneaux d’or le cartilage d’entre les naseaux, pour le faire pendre jusques à la bouche, comme aussi la balievre[3] , de gros cercles enrichis de pierreries, si qu’elle leur tombe sur le menton, et est leur grâce de montrer leurs dents jusques au dessous des racines. Au Pérou les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les étendent autant qu’ils peuvent par artifice. Et un homme d’aujourd’hui dit avoir vu en une nation orientale, ce soin de les agran­dir, en tel credit, et de les charger de pesants joyaux, qu’à tout coup il passait son bras vêtu au travers d’un trou d’oreille. Il est ailleurs des nations qui noircissent les dents avec grand soin, et ont à mépris de les voir blanches; ailleurs ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la tête rase, mais assez ailleurs; et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes comptent entre les beautés, la petitesse du front, et, où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art; et ont en si grande recommandation la grandeur des tétins, qu’elles affectent de pouvoir donner la mammelle à leurs enfants par dessus l’épaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Ita­liens la façonnent grosse et massive, les Espagnols vidée et étrillée; et, entre nous, l’un la fait blanche, l’autre brune; l’un molle et délicate, l’autre forte et vigoureuse; qui y demande de la mignardise et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la préférence en beauté, que Platon attribue à la figure sphérique, les Épicuriens la don­nent à la pyramidale plutôt, ou carrée, et ne peuvent avaler un Dieu en forme de boule. »

 

   

 

[Essais, II, chap. XII, « Apologie de Raymond Sebond », 1580]   

 

     

 



[1] Fantasions : imaginons

[2] Le teint du Belge est laid sur le Romain

[3] Balièvre : la lèvre du  bas

 

 

 

 

Publié dans 10 - L'art

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