♎ Rollin Charles 1661-1772 [01] L’histoire de Zeuxis, les raisins et sa défaite face à Parrhasius [art, imitation]

Publié le par Maltern

Rollin Charles 1661-1772 [01] L’histoire de Zeuxis, les raisins et sa défaite face à Parrhasius  [art, imitation]

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 [Rollin surnommé « l’abeille de la Grèce » par Montesquieu, est le fils d’un coutelier parisien originaire de Montbéliard. En apprentissage, un bénédictin le remarque pour son intelligence, il obtient une bourse, fait ses humanités, prend la tonsure sans entrer dans les ordres. Enseignant par vocation il est nommé recteur du Collège de France. Il réforme les collèges, assouplit les privilèges de l’Université, donne plus de place à l’enseignement du français et réanime celui du grec. Son Traité des études, (1726) – un immense succès, devient le modèle de la raison et du bon goût classique en pédagogie. Son manuel : d’Histoire ancienne, première synthèse sur l’antiquité est réimprimée jusqu’au 19ème s. ! Il fut l’ami de Boileau et Racine, au 18ème Voltaire et Montesquieu se réfèrent souvent à lui. Sa fidélité au jansénisme lui barre les portes de l’Académie Française.]
 
 
  

 

 






ZEUXIS
 
 

« Zeuxis, natif d’ Héraclée, apprit les premiers éléments de la peinture vers la LXXXVème olympiade.

Pline dit, qu’ayant trouvé la porte de la peinture ouverte par les soins et l’ industrie d’ Apollodore son maître, il y entra sans peine, et poussa même le pinceau, qui commençait déjà à s’ enhardir, à une gloire très distinguée. La porte de l’art est ici l’entente des couleurs et la pratique du clair-obscur, qui était la dernière perfection qui manquait à la peinture. Apollodore y avait déjà fait d’heureuses découvertes.

Mais, comme ceux qui inventent, ne perfectionnent pas toujours, Zeuxis, ayant profité des lumières de son maître, porta encore plus loin que lui ces deux excellentes parties. De là vient qu’ Apollodore, indigné contre son disciple de cette espèce de larcin qui lui était si honorable, ne put s’ empêcher de le lui reprocher fort aigrement dans une satyre en vers, et de le traiter de voleur, qui, non content de lui avoir dérobé son art, osait encore s’ en parer en tous lieux comme d’ un bien légitime.

 

Toutes ces plaintes ne touchèrent point l’imitateur, et ne servirent qu’à lui faire faire encore de plus grands efforts, pour tâcher de se surpasser lui-même après avoir surpassé son maître. Il y réussit parfaitement par les excellents ouvrages qu’il mit au jour, qui lui acquirent en même tems une grande réputation et de grandes richesses. Ce n’est pas ici le bel endroit de Zeuxis. Il fit ostentation de ces richesses d’une manière puérile. Il aima à paraître, et à se donner de grands airs, sur tout dans les occasions éclatantes, comme dans les jeux olympiques, où il se faisait voir à toute la Grèce couvert d’ une robe de pourpre, avec son nom en lettres d’ or sur l’ étoffe même.

 

Quand il fut devenu fort riche, il commença à donner libéralement ses ouvrages, sans en recevoir de récompense. Il en apportait une raison, qui ne fait pas beaucoup d’honneur à sa modestie. S’il donnait gratuitement ses ouvrages, c’est, disait-il, qu’aucun prix ne les pouvait payer. J’aurais mieux aimé le laisser dire aux autres.

 

Une inscription qu’il mit à un de ses tableaux, ne marque pas plus de modestie. C’était un athlète, dont il fut si content, qu’il ne pouvait s’empêcher de l’admirer, et de s’en applaudir comme d’un chef-d’œuvre inimitable. Il écrivit au bas du tableau un vers grec, dont le sens revient à ceci :

 

À l’aspect du lutteur dans lequel je m’admire,

 

En vain tous mes rivaux voudront se tourmenter.

 

Ils pourront peu-être en médire,

 
 
 

Sans pouvoir jamais l’imiter

 

Le vers grec se trouve dans Plutarque, mais il est appliqué aux ouvrages d’Apollodore. Le voici :

On le critiquera plus facilement qu’on ne l’imitera.

Zeuxis avait plusieurs rivaux, dont les plus illustres étaient Timanthe et Parrhasius.

 

Ce dernier entra en concurrence avec lui dans une dispute publique où l’on distribuait les prix de peinture. Zeuxis avait fait une pièce, où il avait si bien peint des raisins, que dès qu’elle fut exposée, les oiseaux s’en approchèrent pour en becqueter le fruit. Sur quoi, transporté de joie, et tout fier du suffrage de ces juges non suspects et non récusables, il demanda à Parrhasius qu’il fît donc paraître incessamment ce qu’il avait à leur opposer.

 

Parrhasius obéit, et produisit sa pièce, couverte, comme il semblait, d’une étoffe délicate en manière de rideau. Tirez ce rideau, ajouta Zeuxis, et que nous voyions ce beau chef-d’œuvre. Ce rideau était le tableau même. Zeuxis avoua qu’il était vaincu. Car, dit-il, je n’ai trompé que des oiseaux, et Parrhasius m’a trompé moi-même qui suis peintre.

Le même Zeuxis, quelque temps après, peignit un jeune homme, qui portait une corbeille de raisins : et voyant que les oiseaux les venaient aussi becqueter, il avoua, avec la même franchise, que si les raisins étaient bien peints, il fallait que la figure le fût bien mal, puisque les oiseaux n’en avaient aucune peur.

Quintilien nous apprend que les anciens peintres s’étaient assujettis à donner à leurs dieux et à leurs héros la physionomie et le même caractère que Zeuxis leur avait donné, ce qui lui attira le nom de législateur.

 
 
 

 Festus rapporte que le dernier tableau de ce peintre fut le portrait d’une vieille, et que cet ouvrage le fit tant rire, qu’il en mourut. Il est étonnant que nul autre auteur que Verrius Flaccus, cité par Festus, n’ait rapporté ce fait. Quoique la chose soit difficile à croire, dit M. de Piles, elle n’est pas sans exem

 
 
 
PARRHASIUS

 

 

Parrhasius, natif d’Éphèse, fils et disciple d’Événor, était, comme on l’a vu, émule de Zeuxis. Ils passaient tous deux pour les plus habiles de leur temps, qui était le beau temps de la peinture ; et Quintilien dit, qu’ils l’ont portée à un haut degré de perfection, Parrhasius pour le dessin ; et Zeuxis pour le coloris.

 
 
 

 Pline fait un éloge et trace un caractère de Parrhasius qui ne laisse rien à désirer. Si on l’en croit, c’est à ce peintre qu’on devait l’observation exacte de la symétrie, c’est-à-dire des proportions : outre cela, les airs de tête spirituels, délicats, et passionnés ; la distribution élégante des cheveux ; la beauté et la dignité des visages et des personnes ; et enfin, du consentement des plus grands maîtres, le finissement et l’arrondissement des figures, en quoi il a surpassé tous ses prédécesseurs, et égalé tous ceux qui l’ont suivi. Pline considère cette partie comme la plus difficile et la plus importante de la peinture. Car, dit-il, encore qu’il soit toujours avantageux de bien peindre le milieu des corps, c’est pourtant une chose où plusieurs ont réussi. Mais d’en tracer les contours, les faire fuir, et par le moyen de ces affaiblissements faire en sorte qu’il semble qu’on aille voir d’une figure ce qui en est caché, c’est en quoi consiste la perfection de

Parrhasius avait été formé dans la peinture par Socrate, à qui un tel disciple ne fit pas peu d’honneur.

Xénophon nous a conservé un entretien court à la vérité, mais bien sensé, où ce philosophe, qui avait été sculpteur dans sa jeunesse, donne à Parrhasius des leçons, qui font voir qu’il possédait parfaitement la connaissance de toutes les règles de la peinture.

 

On convient que Parrhasius excellait dans ce qui regarde les mœurs et les passions de l’âme, ce qui parut bien dans un de ses tableaux, qui fit beaucoup de bruit, et lui acquit beaucoup de réputation. C’était une peinture fidèle du peuple d’Athènes, qui brillait de mille traits savants et ingénieux, et montrait dans le peintre une richesse d’imagination inépuisable : car, ne voulant rien oublier touchant le caractère de cette nation, il la représenta, d’un côté, bizarre, colère, injuste, inconstante ; et, de l’autre, humaine, clémente, sensible à la pitié ; et avec tout cela, fière, hautaine, glorieuse, féroce ; et quelquefois même basse, fuyarde, et timide. Voilà un tableau peint certainement d’après nature. Mais comment le pinceau peut-il rassembler et réunir tant de traits différents ? C’est la merveille de l’art. C’était apparemment un tableau allégorique.

 

Différents auteurs ont peint aussi d’après nature le portrait de notre peintre. C’était un artisan d’un vaste génie et d’une fertilité d’inventions universelle, mais dont jamais personne n’a approché en fait de présomption, ou plutôt de cette arrogance, qu’une gloire justement acquise, mais mal soutenue, inspire quelquefois aux meilleurs ouvriers. Il s’habillait de pourpre ; il portait une couronne d’or ; il avait une canne fort riche, les attaches de ses souliers étaient d’or, et ses brodequins superbes ; enfin il était magnifique en tout ce qui environnait sa personne.

 

Il se donnait à lui-même libéralement les épithètes les plus flatteuses et les noms les plus relevés, qu’il ne rougissait point d’inscrire au bas de ses tableaux : le délicat, le poli, l’élégant Parrhasius ; le consommateur de l’art ; sorti originairement d’Apollon, et né pour peindre les dieux mêmes. Il ajoutait, qu’à l’égard de son hercule, il l’avait représenté précisément, et trait pour trait, tel qu’il lui était souvent apparu en songe. Avec tout ce faste et toute cette vanité, il ne laissait pas de se donner pour un homme vertueux ; moins délicat en ce point que M. Despréaux, qui se disait :

 

Ami de la vertu, plutôt que vertueux.

 
 Le succès de la dispute qu’eut Parrhasius avec Timanthe dans la ville de Samos, fut bien humiliant pour le premier, et dut coûter beaucoup à son amour propre. Il s’agissait d’un prix pour celui qui aurait le mieux réussi. La matière du tableau et du combat, était un Ajax outré de colère contre les grecs de ce qu’ils avaient adjugé les armes d’Achille à Ulysse.
 
 
Ici, à la pluralité des meilleurs suffrages, la victoire fut adjugée à Timanthe. Le vaincu, couvrit sa honte et se dédommagea de sa défaite par un bon mot, qui sent un peu la rodomontade. Voyez, dit-il, mon héros ! Son sort me touche encore plus que le mien propre. Il est vaincu une seconde fois par un homme qui ne le vaut pas.

[Charles Rollin, Histoire ancienne des Egyptiens, des Carthaginois, des Assyriens, des Babyloniens, des Mèdes et des Perses, des Macédoniens, des Grecs, T 5, p. 639 sq Gallica]


Louis Viardot [01] Zeuxis l’inventeur du coloris et du clair-obscur et la représentation l’hippocentaure femelle

 

 «Des rivaux de Parrhasius le plus illustre fut Zeuxis, d'Héraclée. Je ne raconterai point leur bizarre dispute pour le prix de peinture, les raisins becquetés par des oiseaux, le rideau si parfaitement imité que les spectateurs demandèrent qu'il fût tiré pour voir ce qu'il cachait, etc. Bien que des hommes graves, Cicéron et Pline, rapportent tous deux cette anecdote, ce sont là des puérilités qu'il faut laisser aux recueils de contes, mais qui rabaisseraient l'art si l'on rabaissait l'histoire en les reproduisant. Veut-on comparer ces deux grands artistes contemporains? Alors il faut dire, avec Aristote et Quintilien, que Parrhasius l'emporta par l'expression, Zeuxis par le coloris. En effet., si ce dernier inventa réellement la manière de ménager les jours et les ombres (luminum umbrarumque invenisse rationem traditur), c'est du clair-obscur qu'il est l'inventeur, dernière et plus haute qualité de la peinture pour le rendu des objets, celle qui fait surtout sa supériorité, qui l'élève au-dessus des autres arts. Zeuxis, comme Parrhasius, fut célèbre, riche, orgueilleux. Il avait fini par ne plus vouloir vendre ses ouvrages, disant que nul prix n'en égalait la valeur, mais il en faisait payer la vue, et, par exemple, il montra pour de l'argent cette admirable Hélène, dans laquelle il avait rassemblé les traits et les formes des cinq belles jeunes filles que lui envoyèrent les habitants de Crotone, et qui fut dès lors appelée Hélène la courtisane. Verrius Flaccus rapporte qu'ayant peint une vieille femme, Zeuxis fut pris d'un tel accès de fou rire devant ce portrait qu'il en mourut: autre conte digne d'accompagner ceux de Cicéron et de Pline sur les raisins et le rideau.»

 

 

 

 

« Le fameux Zeuxis, cet admirable artiste, n'exerçait jamais son talent sur des sujets communs ou vulgaires. Il était rare, du moins, qu'il peignît des héros, des dieux, des batailles. Il cherchait toujours quelque chose de nouveau, une conception extraordinaire et étrange, et c'était là qu'il déployait toute la puissance de son talent. Parmi les oeuvres les plus hardies de Zeuxis, on peut citer le tableau qui représente une hippocentaure femelle, allaitant deux petits qui viennent de naître. Athènes en possède aujourd'hui une copie fort exacte. L'original fut, dit-on, envoyé à Rome par Sylla, général des Romains, mais on raconte que le vaisseau qui transportait ce tableau périt, ainsi que le tableau même, à la hauteur du cap Malée. Je vais cependant essayer de vous donner une idée de la copie, que j'ai eue dernièrement sous les yeux, non que je sois, ma foi, bon connaisseur en peinture, mais parce que j'en ai le souvenir bien présent, pour l'avoir vue à Athènes chez un peintre. La vive admiration dont m'a frappé alors ce chef-d’œuvre m'en facilitera beaucoup maintenant la description.

 

 

 

4. Sur un épais gazon est représentée la centauresse. La partie chevaline de son corps est couchée à terre, les pieds de derrière étendus, sa partie supérieure, qui est toute féminine, est appuyée sur le coude, ses pieds de devant ne sont point allongés comme ceux d'un animal qui repose sur le flanc, mais l'une de ses jambes, imitant le mouvement de cambrure d'une personne qui s'agenouille, a le sabot recourbé, l'autre se dresse et s'accroche à la terre, comme font les chevaux quand ils essayent de se relever. Elle tient entre ses bras un de ses deux petits et lui donne à téter, comme une femme, en lui présentant la mamelle. L'autre tette sa mère à la manière des poulains. Vers le haut du tableau, est placé, comme en sentinelle, un hippocentaure, époux sans nul doute de celle qui allaite les deux petits. Il se penche en souriant. On ne le voit pas tout entier, mais seulement à mi-corps. De la main droite, il tient un lionceau qu'il élève au-dessus de sa tête, et semble s'amuser à faire peur aux deux enfants.

 

 

 

5. Toutes les autres beautés de ce tableau, qui échappent en partie à l’œil d'un ignorant tel que moi, bien qu'elles réalisent la perfection de la peinture, je veux dire la correction exquise du dessin, l'heureuse combinaison des couleurs, les effets de saillie et d'ombre ménagés avec art, le rapport exact des parties avec l'ensemble, l'harmonie générale, je les laisse à louer aux fils des peintres, qui ont mission de les comprendre. Pour moi, j'ai surtout loué Zeuxis pour avoir déployé dans un seul sujet les trésors variés de son génie, en donnant au centaure un air terrible et sauvage, une crinière jetée avec fierté, un corps hérissé de poils, non seulement dans la partie chevaline, mais dans celle qui est humaine. A ses larges épaules, à son regard tout à la fois riant et farouche, on reconnaît un être sauvage, nourri dans les montagnes, et qu'on ne saurait apprivoiser.

 

6. Tel est le centaure. La femelle ressemble à ces superbes cavales de Thessalie, qui n'ont point encore été domptées et qui n'ont pas fléchi sous l'écuyer. Sa moitié supérieure est d'une belle femme, à l'exception des oreilles qui se terminent en pointe comme celles des Satyres, mais le mélange, la fusion des deux natures, à ce point délicat où celle du cheval se perd dans celle de la femme, est ménagée par une transition si habile, par une transformation si fine, qu'elle échappe à l’œil et qu'on ne saurait y voir d'intersection. Quant aux deux petits, on remarque dans leur physionomie, malgré leur tout jeune âge, je ne sais quoi de sauvage mêlé à la douceur, et ce qu'il y a d'admirable, selon moi, c'est que leurs regards d'enfant se tournent cers le lionceau, sans qu'ils abandonnent la mamelle et sans qu'ils cessent de s'attacher à leur mère.

 

7. Zeuxis, en exposant ce tableau, crut que son talent allait enlever tous les spectateurs, et, en effet, ils se récrièrent. Car que faire autre chose à la vue d'un pareil chef-d'œuvre ? Mais ils ne louaient tous que ce que vous avez aussi applaudi en moi, l'étrangeté de l'invention, l'idée singulière d'un tableau traité comme on n'en avait point encore vu. Aussi, Zeuxis s'apercevant que cette nouveauté seule les occupait, et ne leur faisait considérer que comme un accessoire l'art exquis des détails : "Allons, Micion, dit-il à son élève, roule cette toile et reportons-la chez nous. Ces gens-là ne louent que la boue du métier, ils ne se soucient pas de l'essence même du beau, de ce qui fait l'art réel. Le talent de l'exécution disparaît à leurs yeux devant la singularité du motif."

 

8. Ainsi parla Zeuxis, avec un peu trop de dépit peut-être.

 
 

[Louis Viardot, in  Merveilles de la peinture, 1868]

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