☼ Julien Cheverny [01] Que sont les « cadres » * Etre quelque chose ou être quelqu’un ? [ société, travail, personne]

Publié le par Maltern

Julien Cheverny [01] Que sont les « cadres »  * Etre quelque chose ou être quelqu’un ? [ société, travail, personne]

 

 

[Ancien de l’ ENA, et haut fonctionnaire, Julien Cheverny bénéficie d’un point de vue privilégié pour juger de la nature des « cadres » de haut niveau de  la fonction publique ou de l’entreprise privée ou nationalisée. En 1967, il signe sur ce sujet un essai retentissant, très renseigné et ironique.]

 

 

 

« Les cadres ont en commun l’absence de solidarité et l’épaisseur de l’isolement, l’agrégation des conformismes et des solitudes. Ils ont moins conscience de ce qu’ils sont que de ce qu’ils ne sont pas; ils existent dans la mesure où ils sont l’enjeu d’un combat entre les autres groupes sociaux qui à des titres divers prétendent les annexer. Et de les rattacher d’autorité tantôt à l’oligarchie technocratique, tantôt aux classes moyennes, tantôt à la classe ouvrière baptisée salariale pour la circonstance; et de les tirer du côté des fonctionnaires publics ou des professions libérales alors que s’ils manifestent bien des ressemblances avec chacun des groupes sociaux de leur périphérie, ils ne s’identifient néanmoins à aucun et se distinguent de tous. Les cadres sont cernés et leur cohésion procède de cette pression qu’exercent sur eux des groupes sociaux dont ils paraissent se rapprocher tandis qu’ils s’en éloignent.

 

 

 

Salariés, leur niveau de vie les sépare de la classe ouvrière, leurs tâches de la moyenne bourgeoisie industrielle et commerciale, leurs préoccupations et leurs manières des professions libérales et des métiers artisanaux. Aux étages supérieurs, ils vivent en osmose avec les catégories dirigeantes, aux étages inférieurs, ils se différencient assez peu d’ouvriers qui par ailleurs s’embourgeoisent. Ils sont présents à tous les postes-frontières; hors la paysannerie, ils cousinent avec tous les groupes sociaux. Ils ne sont pas des technocrates, quand bien même ils seraient des techniciens, car le pouvoir leur fait défaut; ils ne sont pas des notables bien qu’ils prétendent à l’élite car il leur manque la tradition. Leur genre de vie les caractérise sans les individualiser, puisqu’il vulgarise et banalise le style de la bourgeoisie dirigeante. Les cadres, qui ont conscience de ce qu’ils ne sont pas, sont d’abord tout ce qu’ils ne sont pas.

 

 

 

Les cadres ne relèvent pas d’un système de prestige dont ils seraient les bénéficiaires égaux. Le propre de leurs strates est de multiplier à l’infini les imperceptibles différences de sorte que chacun puisse à la fois jouir de l’envie qu’il suscite et souffrir d’avoir à envier. Et de déambuler dans la galerie des glaces; l’oeil vissé sur le voisin, heureux de la considération de l’inférieur, avide de copier le supérieur, chacun se gobergera d’imitations et de comparaisons. Ce que les cadres ont en commun, ce n’est pas un prestige semblable mais l’importance équivalente qu’ils accordent à la notion de prestige, à l’interpsychologie de la condescendance cordiale et de la déférence rétive. Malraux faisait dire à l’un de ses héros que les hommes définissent l’intelligence par l’expression de leurs désirs et de leurs passions. De même, la sociologie nord-américaine insiste sur les éléments psychologiques dans ses essais de classification des classes et des groupes parce qu’elle décrit le spectacle qu’elle a sous les yeux, le monde du « Standing » et de Vance Packard; si les cadres sont en France les plus américanisés des êtres, les schémas nord-américains seront naturellement les plus aptes à rendre compte de leur réalité.

 

 

 

Des plus sensibles aux valeurs artificielles des distinctions de toutes sortes, les cadres s’épuisent en vain à les pourchasser pour échapper aux puissances massives de la conformité. Ni solidarité comme chez les ouvriers, ni rivalités dynamiques à l’exemple des minorités de la bourgeoisie dirigeante, ils vivent en état d’agitation et d’émulation perpétuelle; ils étagent des prestiges voués à d’incessantes modifications. La course d’obstacles, l’assaut du cocotier et la dégringolade éventuelle, le grouillement des hostilités larvées, telle est leur condition; la crainte et la vigilance toujours en éveil, le culte de l’extériorisation et l’exhibition des futilités, le maniement hors pair des opinions toutes faites, tel est leur lot. Ils entendent être quelque chose et non quelqu’un. Etre un objet de considération mais ne pas se faire remarquer. Ils participent à des couches différentes ou à des milieux divers selon le revenu perçu, les tâches accomplies, le degré de qualification atteint, les diplômes et les relations personnelles, ils demeurent cependant d’accord pour respecter l’ordre hiérarchique qui régit leurs strates, pour saisir l’opportunité offerte en permanence de grimper aux barreaux de la même échelle. Salariés d’une intelligentsia de masse, les cadres sont la plus vivante illustration d’un regroupement de métis sociaux. »

 

 

 

[Julien Cheverny : Les cadres, Julliard, 1967]

 

 

Publié dans 22 - La société

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