Ricœur [03] 1913 * Marx, Nietzsche, Freud les « maîtres du soupçon » sur les fondements de la morale. Freud « interprète » Kant et l’origine des religions. [morale, religion]

Publié le par Maltern

Ricœur  [03] 1913  * Marx, Nietzsche, Freud les « maîtres du soupçon » sur les fondements de la morale. Freud « interprète » Kant et l’origine des religions. [morale, religion]
Exemple d’une herméneutique à l’œuvre. [Morale un a priori ou un produit ?]

 

[Face au problème moral on peut avoir deux attitudes. Celle de Kant : la morale est une exigence a priori constitutive de la nature humaine, ou suivre les leçons de Marx, Nietzsche ou Freud les morales peuvent être « réduites » à des faits socio-psychologiques ou historiques. Il s’agit donc d’interprétations généalogiques et réductrices, - elles réduisent ce qui se présente comme supérieur à de l’inférieur. Les trois penseurs se trouvent ainsi réunis dans la formule de « maîtres du soupçon ».)

 

 

 

 

 

«II s’est constitué à la suite de la critique hégélienne de la vision morale du monde, ce qu’on pourrait appeler une accusation de l’accusation. Elle se déploie à travers Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud.

 

[…] Ce que je retiendrai en effet de l’énorme dossier freudien, qui va de Totem et Tabou à Malaise dans la civilisation, c’est le choc en retour de la psychanalyse du surmoi sur la critique de l’obligation. Je partirai du divorce méthodologique entre Freud et Kant.

 

C’est à mon sens le bénéfice fondamental de la psychanalyse d’inaugurer ce que l’on pourrait tenir pour impossible, à savoir une généalogie du soi‑disant principe de la mora­lité. Là où la méthode kantienne discerne une structure primitive, irréductible, une autre méthode discerne une instance dérivée, acquise. Ce qui est premier ‑ et c’est cela que signifie principe ‑ pour une analyse régressive des conditions formelles de la bonne volonté, ne l’est plus pour une analyse d’un autre genre. Or, cette autre méthode, qui s’appelle aussi analyse, n’est plus une réflexion sur les conditions de possibilité, mais une interprétation, une herméneutique portant sur les figures dans lesquelles s’investit l’ins­tance de la conscience jugeante.

 

[…] On ne saurait donc séparer la généalogie freudienne ‑ pas plus d’ailleurs que la généalogie nietzschéenne qui lui sert de modèle ‑ de la méthode herméneutique qui suscite une structure de double sens, là où une simple axiomatique de l’intention volontaire ne discerne qu’une forme simple, la forme de la moralité en général.

 

Cette opposition entre méthode généalogique et méthode formelle se poursuit en pro­fondeur; le recours à la philologie est en même temps la mise en oeuvre d’un soupçon qui déplace le sens apparent vers un autre texte que le premier dissimule. L’introduction de la dissimulation dans la sphère de la bonne conscience marque un retournement décisif. La conscience jugeante devient conscience jugée; le tribunal est soumis à une critique du second degré qui replace la conscience jugeante dans le champ du désir, d’où l’analyse formelle de Kant avait tenté de l’éloigner. L’obligation, interprétée comme accusation, devient une fonction du désir et de la crainte.

 

 

 

La démystification de l’accusation est d’abord obtenue par la convergence de quelques analogies cliniques; entre crainte de conscience et crainte tabou, entre remords et mélan­colie; entre sévérité morale et masochisme. Ce réseau d’analogies dessine une pathologie du devoir, la même où Kant parlait seulement de pathologie du désir. Selon cette nou­velle pathologie, l’homme est un être malade du sublime.

 

 

 

[…] [Ce] qui distingue le génétisme freudien de tout autre c’est qu’il s’élabore au niveau du fantasme par le jeu de substitutions figurées; au centre de ce système symbolique domine la figure du père du complexe d’Œdipe ; Freud l’appelle souvent le complexe paternel; l’institution de la loi se trouve ainsi couplée à un système figuratif, disons même à une « scène primitive » ‑ le meurtre du père ‑ qui, aux yeux de Kant ne pouvait apparaître que comme constitution empirique de l’homme; c’est précisément cette constitution contingente qui se révèle être, pour une méthode exégétique, structure fondatrice et finalement destin irréductible, comme l’atteste la parenté avec la tragédie de Sophocle.

 

Là donc où Kant dit : loi, Freud dit père. La différence entre formalisme et exégèse est ici criante. Pour l’herméneutique de l’accusation, la loi formelle est une rationalisation seconde, finalement un substitut abstrait où se dissimule le drame concret, souligné par quelques signifiants clefs en nombre limité : naissance, père, mère, phallus, mort .

 

 

 

[...] L’instance de l’accusation, nous l’appellerons maintenant surmoi, afin de la traiter comme une différenciation du monde intérieur; le surmoi, aime à dire Freud est plus près du monde obscur des pulsions que ne l’est le moi dont la fonction de conscience, fonction essentiellement superficielle, représente le monde extérieur.

 

[…] l’hypothèse d’une répartition économique de l’énergie libidinale entre le ça et le surmoi a une signification profonde : c’est de l’étoffe de nos désirs que sont fait nos renoncements; l’analogie entre conscience morale et structure mélancolique est à cet égard très éclairante : elle permet de rapprocher, au point de vue économique, l’instance morale de l’objet archaïque perdu et installé dans l’intériorité du moi.

 

 

 

Dernier trait : dans la figure surdéterminée et ambivalente du père, se croisent deux fonc­tions : la fonction de répression et la fonction de consolation. C’est la même figure qui menace et qui protège; sur la même figure se nouent la crainte de la punition et le désir de la consolation. C’est ainsi que pourra dériver par une suite de substitutions et d’équiva­lences la figure cosmique du dieu, dispensateur de la consolation, à l’égard d’un homme resté enfant et livré à la dureté de la vie. C’est pourquoi le « renoncement au père » sera aussi renoncement à la consolation. Ce renoncement n’est pas le moindre car nous pré­férons la condamnation morale à l’angoisse d’une existence non protégée et non consolée. Tous ces traits ‑ et le dernier plus que tous ‑ font que la démystification de l’accusa­tion ressemble à un travail de deuil. »

 

 

 

[Paul Ricœur, «Démystification de l’accusation », in Démythisation et morale, (1966) pp. 51-53 ; Montaigne]

Commenter cet article