Freud [09] « Je l’aime » : quatre manière d’interpréter la proposition dans les délires de jalousie. [désir, inconscient]

Publié le par Maltern

Freud [09] « Je l’aime » : quatre manière d’interpréter la proposition dans les délires de jalousie.

 

« Cette proposition « je l’aime » (lui, l’homme) est contredite par :

 

a) Le délire de persécution en tant qu’il proclame très haut : je ne l’aime pas, je le hais. Cette contradiction qui dans l’inconscient ne saurait s’exprimer autrement ne peut cepen­dant pas chez un paranoïaque devenir consciente sous cette forme. Le mécanisme de la formation des symptômes dans la paranoïa exige que les sentiments, la perception internes, soient remplacés par une perception venant de l’extérieur. C’est ainsi que la proposition « je le hais» se transforme grâce à la projection en cette autre : « Il me hait (ou il me persé­cute») ce qui alors justifie la haine que je lui porte. Ainsi, le sentiment interne, qui est le véritable promoteur fait son apparition à titre de conséquence d’une perception extérieure: « Je ne l’aime pas, je le hais ‑ parce qu’il me persécute[1] ».

L’observation ne permet aucune doute à cet égard : le persécuteur n’est jamais qu’un homme auparavant aimé.

 

b) L’érotomanie qui, en dehors de notre hypothèse, demeure absolument incompréhen­sible, s’en prend à un autre élément de la même proposition « Ce n’est pas lui que j’aime, c’est elle que j’aime»  Et, en vertu du même besoin de projection, la proposition est trans­formée comme suit: « Je m’en aperçois, elle m’aime. » Ce n’est pas lui que j’aime ‑ c’est elle que j’aime ‑ parce qu’elle m’aime. »

Bien des cas d’érotomanie sembleraient s’expliquer par des fixations hétérosexuelles exagérées ou déformées, sans qu’il soit besoin de chercher plus loin, si notre attention n’était pas attirée par ce fait que toutes ces « amours » ne débutent pas par la perception interne que l’on aime, mais par la perception, venue de l’extérieur, que l’on est aimé. Dans cette forme de paranoïa, la proposition intermédiaire : « C’est elle que j’aime », peut également devenir consciente, parce qu’elle ne s’oppose pas diamétralement à la première comme lorsqu’il s’agit de haine ou d’amour. Il est après tout possible d’aimer à la fois lui et elle. C’est ainsi que la proposition substituée due à la projection : « Elle m’aime », peut refaire place à cette proposition même de la langue fondamentale : « C’est elle que j’aime. »

 

c) Le troisième mode de contradiction est donné par le délire de jalousie, que nous pou­vons étudier sous les formes caractéristiques qu’il affecte chez l’homme et chez la femme. 

1 ° Envisageons d’abord le délire de jalousie alcoolique. Le rôle de l’alcool dans cette af­fection est des plus compréhensibles. Nous le savons: l’alcool lève les inhibitions et annihile les sublimations. Bien souvent, c’est après avoir été déçu par une femme que l’homme en vient à boire, mais cela revient à dire qu’en général il recourt au cabaret et à la compagnie des hommes qui lui procurent alors la satisfaction émotionnelle lui ayant fait défaut à domicile, auprès d’une femme. Ces hommes deviennent‑ils, dans l’inconscient, l’objet d’un investissement libidinal plus fort, il s’en défendra alors au moyen du troisième mode de la contradiction « Ce n’est pas moi qui aime l’homme ‑ c’est elle qui l’aime » ‑ et il suspecte la femme d’aimer tous les hommes qu’il est lui‑même tenté d’aimer.

 

La déformation de la projection n’a pas à jouer ici, puisque le changement dans la qualité de la personne qu’il aime suffit à projeter le processus entier hors du moi. Que la femme aime les hommes, voilà qui est le fait de la perception extérieure, tandis que soi‑même on n’aime point, mais qu’on haïsse, que l’on n’aime point telle personne, mais telle autre, voilà qui reste par contre le fait de la perception interne.

 

2° Le délire de jalousie de la femme se présente de façon tout à fait analogue.

« Ce n’est pas moi qui aime les femmes, c’est lui qui les aime. » La femme jalouse soup­çonne l’homme d’aimer toutes les femmes qui lui plaisent à elle‑même, en vertu de son homosexualité, et de son narcissisme prédisposant exacerbé. Dans le choix des objets qu’elle attribue à l’homme se manifeste clairement l’influence de l’âge où s’était autrefois effectuée la fixation : ce sont souvent des femmes âgées, impropres à l’amour réel, des réé­ditions des nurses, servantes, amies de son enfance, ou bien de ses sueurs et rivales.

On devrait croire qu’à une proposition composée de trois termes, telle que « je l’aime », il ne puisse être contredit que de trois manières. Le délire de jalousie contredit le sujet, le délire de persécution le verbe, l’érotomanie le complément. Mais il est pourtant encore une quatrième manière de contredire à cette proposition, c’est de rejeter la proposition tout entière : « Je n’aime pas du tout et personne». Or, comme il faut bien que la libido d’un chacun se porte quelque part, cette proposition semble psychologiquement équivaloir à la suivante : « Je n’aime que moi. » Ce mode de contradiction donnerait le délire des grandeurs... »

 

[Freud, Cinq psychanalyses, pp. 308‑310, P.U.F.]



[1] Freud déclare plus loin, dans le même sens : «En ce qui concerne la formation des symptômes dans la paranoïa, le trait le plus frappant est ce processus qu’il convient de qualifier de projection. Une perception interne est réprimée et en son lieu et place, son contenu, après avoir subi une cer­taine déformation parvient à la conscience sous forme de perception venant de l’extérieur. Dans le délire de persécution, la déformation consiste en un retournement de l’affect; ce qui devait être ressenti intérieurement comme de l’amour est perçu extérieurement comme de la haine. »

 

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