Kundera Milan 1929 [08] La fin des idéaux et des idéologies au profit de l’ « imagologie ». Les journalistes et le pouvoir. [ la politique]

Publié le par Maltern

Kundera Milan 1929 [08] La fin des idéaux et des idéologies au profit de l’ « imagologie ». Les journalistes et le pouvoir.

  

 

* Le onzième commandement.

 

 

« Autrefois, la gloire journalistique a pu trouver son symbole dans le grand nom d’Ernest Hemingway. Toute son oeuvre, de même que son style sobre et concis, s’enracine dans les reportages que le très jeune Hemingway envoyait aux journaux de Kansas City. Être journaliste signifiait alors s’approcher plus que tout autre de la vie réelle, fouiller ses recoins cachés, y plonger les mains et se les salir. Hemingway était fier d’avoir écrit des livres qui sont à la fois si terre à terre et si haut placés au firmament de l’art.

Quand Bernard pense au mot « journaliste » (titre qui aujourd’hui, en France, englobe aussi les gens de radio, de télévision et les photographes de presse), ce n’est pas à Hemingway qu’il songe, et le genre littéraire dans lequel il désire exceller n’est pas le reportage. Il rêve plutôt d’écrire, dans quelque hebdomadaire en vue, des éditoriaux qui feraient trembler tous les confrères de son père. Ou bien des interviews. Qui est, d’ailleurs, le pionnier du journalisme moderne ? Ce n’est pas un Hemingway racontant ses expériences vécues dans les tranchées, ni un familier des putains pragoises comme Egon Erwin Kisch, ni un Orwell qui a vécu toute une année avec les traîne-misère de Paris, mais Oriana Fallaci qui publia entre 1969 et 1972, dans le magazine italien Europeo, une série d’entretiens avec les hommes politiques les plus célèbres de l’époque. Ces entretiens étaient plus que des entretiens; c’étaient des duels. Avant d’avoir pu comprendre qu’ils se battaient à armes inégales - car c’était elle qui pouvait poser les questions, pas eux -, les tout-puissants politiciens roulaient K.-O. sur le plancher du ring.

 

Ces duels étaient un signe des temps : la situation avait changé. Les journalistes avaient compris que le questionnement n’était pas seulement la méthode de travail du reporter, poursuivant humblement une enquête son calepin à la main, mais bien une façon d’exercer le pouvoir. Le journaliste n’est pas celui qui pose des questions, mais celui qui détient le droit sacré de les poser, et de les poser à n’importe qui, sur n’importe quel sujet. Mais n’avons-nous pas tous ce droit ? Toute question n’est-elle pas une passerelle de compréhension jetée de l’homme à l’homme? Peut-être. Je précise donc mon affirmation : le pouvoir du journaliste ne se fonde pas sur le droit de poser une question, mais sur le droit d’exiger une réponse.

 

Veuillez observer, s’il vous plaît, que Moïse n’a pas rangé « Tu ne mentiras point » parmi les dix commandements de Dieu. Ce n’est pas un hasard ! Car celui qui dit « ne mens pas ! » a dû dire auparavant « réponds », alors que Dieu n’a accordé à personne le droit d’exiger d’autrui une réponse. « Ne mens pas !», « dis la vérité ! » sont ordres qu’un homme ne devrait pas adresser à un autre homme, tant qu’il le considère comme son égal. Dieu seul, peut-être, le pourrait mais il n’a aucune raison d’agir ainsi puisqu’il sait tout et n’a nul besoin de nos réponses.

 

Entre celui qui commande et celui qui doit obéir, l’inégalité n’est pas aussi radicale qu’entre celui qui a le droit d’exiger une réponse et celui qui a le devoir de répondre.  C’est pourquoi le droit d’exiger une réponse n’a jamais été accordé qu’exceptionnellement. Par exemple, au juge qui instruit une affaire criminelle. Au cours de notre siècle, les Etats communistes et fascistes se sont octroyé ce droit, à titre non plus exceptionnel, mais permanent. Les ressortissants de ces pays savaient qu’à tout moment on pouvait les obliger à répondre : qu’ont-ils fait la veille ? que pensent-ils au fond d’eux-mêmes ? de quoi parlent-ils avec A ? et ont-ils des rapports intimes avec B ? C’est justement cet impératif sacralisé, « ne mens pas ! dis la vérité ! », ce onzième commandement à la force duquel ils n’ont pas su résister, qui les a transformés en un cortège de pauvres types infantilisés. De temps à autre, toutefois, il s’est trouvé un C pour refuser obstinément de dire de quoi il avait parlé avec A; pour exprimer sa révolte (c’était souvent la seule révolte possible!) il a dit au lieu de la vérité un mensonge. Mais la police le savait et faisait installer des micros chez lui. Elle n’était pas poussée par quelque mobile condamnable, mais par le simple désir d’apprendre une vérité que le menteur C dissimulait. Elle tenait, tout simplement, à son droit sacré d’exiger une réponse.

Dans un pays démocratique, tout citoyen tirerait la langue au flic qui oserait lui demander de quoi il a parlé avec A et s’il entretient une relation intime avec B. Pourtant, ici aussi, s’exerce la puissance souveraine du onzième commandement. Après tout, il faut bien qu’un commandement s’exerce, en un siècle où le Décalogue est presque oublié ! Tout l’édifice moral de notre époque repose sur le onzième commandement, et le journaliste a bien compris que c’était à lui d’en assurer la gestion; ainsi le veut une secrète ordonnance de l’Histoire, qui confère aujourd’hui au journaliste un pouvoir dont aucun Hemingway, aucun Orwell n’a jusqu’ici osé rêver.

 

Voilà qui est devenu clair comme de l’eau de roche le jour où les journalistes américains Carl Bemstein et Bob Woodward ont démasqué, par leurs questions, les coupables agissements du président Nixon pendant la campagne électorale, contraignant ainsi l’homme le plus puissant de la planète d’abord à mentir publiquement, puis à avouer publiquement ses mensonges, enfin à quitter tête basse la Maison-Blanche. Nos applaudissements ont alors été unanimes, parce que justice était faite. Paul a applaudi de surcroît parce que dans cet épisode il pressentait un grand changement historique, le franchissement d’un seuil, le moment inoubliable d’une relève : une force nouvelle apparaissait capable de détrôner, le vieux professionnel du pouvoir qu’était jusqu’alors l’homme politique, détrôner non pas par les armes ou l’intrigue, mais par la simple force du questionnement.

« Dis la vérité ! » exige le journaliste, et nous pouvons bien sûr nous interroger quel est le contenu du mot « vérité » pour qui gère l’institution du onzième commandement ? Afin d’éviter tout malentendu, soulignons qu’il ne s’agit ni de la vérité de Dieu, qui a valu à Jan Hus le bûcher, ni de la vérité scientifique qui plus tard a valu à Giordano Bruno la même mort. La vérité qu’exige le onzième commandement ne concerne ni la foi ni la pensée, c’est la vérité de l’étage ontologique le plus bas, vérité purement positiviste des choses : ce que C a fait hier; ce qu’il pense vraiment au fond de lui-même; ce dont il parle quand il rencontre A; et s’il a des rapports intimes avec B. Pourtant, quoique située à l’étage ontologique le plus bas, c’est la vérité de notre époque et elle recèle la même force explosive que, jadis, la vérité de Jan Hus ou de Giordano Bruno. « Avez-vous des rapports intimes avec B ? » demande le journaliste. C répond par un mensonge, en affirmant n’avoir jamais connu B. Mais le journaliste rit sous cape, parce que depuis longtemps un reporter de son journal a secrètement photographié B toute nue dans les bras de C, et il ne dépend plus que de lui de rendre public le scandale, avec en prime les propos du menteur C qui aussi lâchement qu’effrontément persiste à nier qu’il connaît B.

 

Nous sommes en pleine campagne électorale, l’homme politique saute d’un avion dans un hélicoptère, de l’hélicoptère dans une voiture, il se démène, transpire, avale son déjeuner en courant, hurle dans des micros, prononce des discours de deux heures, mais pour finir c’est un Woodward ou un Bernstein qui décidera laquelle, parmi les cinquante mille phrases prononcées, paraîtra dans les journaux ou sera citée à la radio. D’où le désir qu’a l’homme politique de parler en personne à la radio ou à la télévision, mais il lui faut alors l’intermédiaire d’une Oriana Fallaci, qui garde la haute main sur le programme et qui pose les questions. Pour mettre à profit le bref moment où toute la nation peut le voir, l’homme politique voudra se hâter de dire tout ce qui lui tient à coeur, mais Woodward l’interrogera sur des sujets qui ne lui tiennent pas à coeur du tout et dont il aimerait mieux ne pas parler. Il se trouvera ainsi dans la situation classique du lycéen interrogé au tableau, et aura recours à un vieux truc : feignant de répondre à la question, il ressortira en réalité les phrases préparées chez lui pour l’émission. Mais si ce truc a pu autrefois abuser le professeur, il n’abusera pas Bernstein qui le houspillera sans pitié : « Vous n’avez pas répondu à ma question ! » Qui voudrait aujourd’hui faire une carrière politique? Qui voudrait se faire interroger toute sa  vie au tableau noir ? Certainement pas le fils du député Bertrand Bertrand.

 

 

 

L’ imagologie

 

 

 

L’homme politique dépend du journaliste. Mais les journalistes ? De ceux qui les  paient, ce sont les agences de publicité qui achètent pour leurs annonces des espaces dans les journaux, ou des temps à la radio.

 

A première vue, on pourrait croire qu’elles s’adresseront sans hésiter à tous les journaux dont la large diffusion peut promouvoir la vente d’un produit.  Mais c’est une idée naïve. La vente du produit a moins d’importance qu’on ne le pense. Il suffit de considérer ce qui se passe dans les pays communistes : après tout, on ne saurait affirmer que les millions d’affiches de Lénine partout collées sur votre passage puissent vous rendre Lénine plus cher. Les agences de publicité du parti communiste (les fameuses sections d’agitation et propagande) ont depuis longtemps oublié leur finalité pratique (faire aimer le système communiste) et sont devenues leur propre fin : elles ont créé un langage, des formules, une esthétique (les chefs de ces agences ont jadis été les maîtres absolus de l’art de leur pays), un style de vie particulier qu’elles ont ensuite développé, lancé et imposé aux pauvres peuples.

 

 

 

M’objecterez-vous que publicité et propagande n’ont pas de rapport entre elles, l’une étant au service du marché et l’autre de l’idéologie ? Vous ne comprenez rien. Voilà cent ans à peu près, en Russie, les marxistes persécutés formaient de petits cercles clandestins où l’on étudiait en commun le Manifeste de Marx; ils ont simplifié le contenu de cette idéologie pour la répandre dans d’autres cercles dont les membres, simplifiant à leur tour cette simplification du simple, l’ont transmise et propagée jusqu’au moment où le marxisme, connu et puissant sur toute la planète, s’est trouvé réduit à une collection de six ou sept slogans si chétivement liés ensemble qu’on peut difficilement le tenir pour une idéologie. Et comme tout ce qui est resté de Marx ne forme plus aucun système d’idées logique, mais seulement une suite d’images et d’emblèmes suggestifs (l’ouvrier qui sourit en tenant son marteau, le Blanc tendant la main au Jaune et au Noir, la colombe de la paix prenant son vol, etc.), on peut à juste titre parler d’une transformation progressive, générale et planétaire de l’idéologie en imagologie.

 

 

 

Imagologie ! Qui, le premier, a forgé ce magistral néologisme? Paul ou moi? N’importe. Ce qui compte, c’est qu’existe enfin un mot qui permette de rassembler sous un seul toit des phénomènes aux appellations si différentes : agences publicitaire conseillers en communication des hommes d’Etat ; dessinateurs projetant la ligne d’une nouvelle voiture ou l’équipement d’une salle de gymnastique ; créateurs de mode et grands couturiers; coiffeurs ; stars du show business dictant les normes de la beauté physique, dont s’inspireront toutes les branches, l’imagologie.

 

 

 

Les imagologues existaient, bien entendu, avant la création des puissantes institutions qu’on connaît aujourd’hui. Même Hitler a eu son imagologue personnel qui, planté devant le Führer, lui montrait patiemment les gestes qu’il devait effectuer à la tribune pour susciter, l’extase des foules.                           Mais si cet au cours d’une interview accordée à quelque journaliste, avait décrit aux Allemands un Führer incapable de bouger ses mains correctement, il n’aurait pas survécu plus d’une demi-journée à pareille indiscrétion. Aujourd’hui, l’imagologue ne dissimule plus son travail, il adore au contraire en parler, souvent au lieu et place de son homme d’Etat; il adore expliquer publiquement tout ce qu’il a essayé d’enseigner à son client, les mauvaises habitudes qu’il lui a fait perdre, les instructions qu’il lui a données, les slogans et les formules qu’il utilisera à l’avenir, la couleur de la cravate qu’il portera.  Tant de fierté n’a rien qui doive nous surprendre : l’imagologie a remporté, au cours des dernières décennies, une victoire historique sur l’idéologie.

 

 

 

Toutes les idéologies ont été vaincues : leurs dogmes ont fini par être démasqués comme illusions et les gens ont cessé de les prendre au sérieux. Par exemple, les communistes ont cru que l’évolution du capitalisme appauvrirait de plus en plus le prolétariat; découvrant un jour que tous les ouvriers d’Europe se rendaient en voiture à leur travail, ils eurent envie de crier que la réalité avait triché. La réalité était plus forte que l’idéologie. Et c’est précisément en ce sens-là que l’imagologie l’a dépassée : l’imagologie est plus forte que la réalité, laquelle d’ailleurs a depuis longtemps cessé de représenter pour l’homme ce qu’elle représentait pour ma grand-mère qui vivait dans un village morave et savait tout par expérience : comment on cuit le pain, comment on bâtit une maison, comment on tue le cochon et comment on en fait de la viande fumée, avec quoi on confectionne des édredons, ce que monsieur le curé pensait du monde et ce qu’en pensait monsieur l’instituteur; rencontrant chaque jour tous les habitants du village, elle savait combien de meurtres avaient été commis depuis dix ans dans la région; elle tenait pour ainsi dire la réalité sous son contrôle personnel, de sorte que nul n’aurait pu lui faire croire que l’agriculture morave prospérait s’il n’y avait pas eu de quoi manger à la maison. À Paris, mon voisin de palier passe le plus clair de son temps assis à son bureau, en face d’un autre employé, puis il rentre à la maison, allume le téléviseur pour apprendre ce qui se passe dans monde, et quand le présentateur, commentant le dernier sondage, l’informe que pour une majorité de Français la France est championne d’Europe en matière de sécurité (j’ai récemment lu ce sondage-là), fou de joie, il ouvre une bouteille de champagne et il n’apprendra jamais que le même jour, dans sa propre rue, ont été commis trois cambriolages et deux meurtres.

 

Les sondages d’opinion sont l’instrument décisif du pouvoir, imagologique, auquel ils permettent de vivre en en parfaite harmonie avec le peuple. L’imagologue bombarde les gens de questions - comment se porte l’économie française ? Y a-t-il du racisme en France ? Le racisme est-il une bonne ou une mauvaise chose ? Quel est le plus grand écrivain de tous les temps ? La Hongrie est-elle en Europe ou en Polynésie ? De tous les hommes d’Etat du monde, lequel est le plus sexy ? Comme la réalité, aujourd’hui, est un continent qu’on visite peu et qu’à juste titre d’ailleurs on n’aime guère, le sondage est devenu une sorte de réalité supérieure; ou pour le dire autrement, il est devenu la vérité. Le sondage d’opinion, c’est un parlement siégeant en permanence, qui a pour mission de produire la vérité, disons même la vérité la plus démocratique qu’on ait jamais connue. Comme il ne se trouvera jamais en contradiction avec le parlement de la vérité, le pouvoir des imagologues vivra toujours dans le vrai, et même si je sais que toute chose humaine est périssable, je ne saurais imaginer quelle force pourrait briser ce pouvoir.

 

À propos du rapport entre idéologie et imagologie, j’ajoute encore ceci : les idéologies étaient comme d’immenses roues, tournant en coulisse et déclenchant les guerres, les révolutions, les réformes. Les roues imagologiques tournent aussi, mais leur rotation n’a aucun effet sur l’Histoire. Les idéologies se faisaient la guerre et chacune était capable d’investir par sa pensée toute une époque. L’imagologie organise elle-même l’alternance paisible de ses systèmes au rythme allègre des saisons. Comme dirait Paul : les idéologies appartenaient à l’Histoire, le règne de l’imagologie commence là où l’Histoire finit.

 

 

 

Le mot changement, si cher à notre Europe, a pris un sens nouveau : il ne signifie plus une nouvelle phase dans une évolution continue (au sens d’un Vico, d’un Hegel ou d’un Marx), mais le déplacement d’un lieu à un autre, du côté gauche vers le côté droit, du côté droit vers l’arrière, de l’arrière vers le côté gauche (au sens des grands couturiers inventant la coupe de la prochaine saison). Dans le club que fréquente Agnès, si les imagologues avaient décidé d’installer aux murs d’immenses miroirs, ce n’était pas pour permettre aux gymnastes de mieux surveiller leurs exercices, mais parce que le miroir passait à ce moment-là pour un chiffre gagnant sur la roulette imagologique. Si tout le monde a décidé, au moment où j’écris ces lignes, qu’il faut considérer le philosophe Martin Heidegger comme un fumiste et un salaud, ce n’est pas que sa pensée ait été dépassée par d’autres philosophes, mais que, sur la roulette imagologique, il est devenu pour le moment le chiffre perdant un anti-idéal. Les imagologues créent des systèmes d’idéaux et d’anti-idéaux, systèmes qui ne dureront guère et dont chacun se bientôt remplacé par un autre, mais qui influent nos comportements, nos opinions politiques, goûts esthétiques, sur la couleur des tapis du salon comme sur le choix des livres, avec autant de force que les anciens systèmes des idéologues.

 

 

 

Après ces remarques, je peux en revenir au début de mes réflexions. L’homme politique dépend du journaliste. Et les journalites dépendent de qui ? Des imagologues. L’imagologue est un homme à convictions et à principes : il exige du journaliste que son journal (ou sa chaîne de télévision, ou sa station de radio) réponde à l’esprit du système imagologique d’un moment donné. Voilà ce que les imagologues vérifient de temps en temps, quand ils décident d’accorder ou non leur soutien a un journal. Un jour, ils examinèrent le cas d’une station de radio où Bemard était rédacteur et où Paul animait, chaque samedi, une chronique intitulée « Le droit et la loi ». Ils promirent d’offrir à la station beaucoup de contrats publicitaires et de lancer une grande campagne, avec des affiches dans tout Paris, mais en posant des conditions auxquelles le directeur des programmes, connu sous le sobriquet de Grizzly, ne pouvait que se soumettre : peu à peu, il entreprit de raccourcir tous les commentaires, pour éviter d’ennuyer l’auditeur par de longues réflexions; il laissa interrompre le discours des rédacteurs par les questions d’autres rédacteurs, transformant ainsi le monologue en conversation; il multiplia les intermèdes musicaux, au point même de garder souvent une musique de fond sous les paroles, et il recommanda à tous ses collaborateurs de donner à tout ce qu’ils diraient au micro une légèreté décontractée, jeune et insouciante, celle-là même qui a tant embelli mes rêves du petit matin en faisant de la météo une manière d’opéra-bouffe. Soucieux d’apparaître toujours à ses subordonnés comme un tout-puissant grizzly, il fit de son mieux pour garder à leur place tous ses collaborateurs. Il ne céda que sur un point. L’émission intitulée « Le droit et la loi » était considérée par les imagologues comme si évidemment assommante qu’ils refusèrent d’en discuter, se contentant, lorsque quelqu’un la mentionnait, d’éclater d’un grand rire qui montrait leurs dents trop blanches. Après leur avoir promis de supprimer cette chronique, Grizzly se sentit honteux d’avoir cédé. Sa honte était d’autant plus vive que Paul était son ami.

 

 

 

Le brillant allié de ses fossoyeurs

 

 

 

Le directeur des programmes avait pour surnom Grizzly et ne pouvait en avoir d’autre : il était costaud, lent, débonnaire, mais chacun savait que sa lourde patte pouvait frapper lorsqu’il était en colère. Les imagologues, assez effrontés pour prétendre lui apprendre son métier, vinrent à bout de toute sa patience d’ours.  Il était alors assis à table, dans une cantine de la radio, et il expliquait à quelques collaborateurs : « Ces imposteurs de la publicité, on dirait des Martiens. Ils ne se comportent pas comme des gens normaux. Quand ils vous assènent les remarques les plus désagréables, leur visage rayonne d’allégresse. Ils n’utilisent qu’une soixantaine de vocables et s’expriment par phrases brèves qui ne contiennent jamais plus de quatre mots. Leur discours, ponctué de deux ou trois termes techniques incompréhensibles, énonce une ou deux idées au maximum, vertigineusement primaires. Ces gens-là n’ont pas honte d’être eux-mêmes; ils n’ont aucun complexe d’infériorité. La voilà, la preuve de leur pouvoir. »

 

 

 

A peu près à ce moment, Paul apparut dans la cantine. En l’apercevant, le petit groupe fut d’autant plus gêné que Paul semblait d’excellente humeur. Il prit au comptoir une tasse de café et alla rejoindre ses confrères.

 

 

 

En présence de Paul, Grizzly se sentit mal à l’aise. Il s’en voulait de l’avoir laissé tomber et de ne pas même trouver le courage de le lui dire. Submergé par une nouvelle vague de haine pour les imagologues, il poursuivit : « Pour donner satisfaction à ces crétins, j’irais jusqu’à transformer la météo en dialogue de clowns, mais ça me gêne d’entendre, aussitôt après, Bernard annoncer la mort d’une centaine de personnes dans une catastrophe aérienne. Je suis prêt à donner ma vie pour qu’un Français s’amuse, mais les informations ne sont pas une clownerie. »

 

 

 

Tous paraissaient d’accord, sauf Paul. Avec le rire d’un joyeux provocateur, il intervint : « Grizzly ! Les imagologues ont raison ! Tu confonds les nouvelles avec les cours du soir ! »

 

 

 

Grizzly se rappela la chronique de Paul, parfois spirituelle mais toujours alambiquée et bourrée de mots inconnus, dont toute la rédaction cherchait ensuite en secret le sens dans un dictionnaire. Mais préférant éviter ce sujet pour le moment, il répondit en rassemblant toute sa dignité : « J’ai toujours fait le plus grand cas du journalisme et je n’ai pas l’intention de changer d’avis. »

 

 

 

Paul poursuivit « Ecouter les nouvelles, c’est comme fumer une cigarette qu’on jette ensuite.

 

- Voilà ce que j’ai du mal à admettre.

 

- Mais tu es un fumeur invétéré ! Pourquoi te plains-tu que les nouvelles ressemblent aux cigarettes? dit Paul en riant.  Si les cigarettes, sont nocives, les nouvelles sont sans danger et te procurent un agréable divertissement avant, une journée de labeur.

 

La guerre entre l’Iran et l’Irak, un divertissement ? » demanda Grizzly, et à sa compassion pour Paul se mêla un peu d’agacement : « La catastrophe ferroviaire d’aujourd’hui, tout ce carnage, tu trouves ça amusant ?

 

- Tu commets une erreur courante en voyant dans la mort une tragédie, dit Paul qui était décidément en grande forme.

 

- J’avoue, dit Grizzly d’une voix glaciale, que j’ai toujours vu dans la mort une tragédie.

 

- Voilà l’erreur, dit Paul. Une catastrophe ferroviaire est horrible pour qui voyage dans le train, ou sait que son fils y est monté. Mais dans les informations radiophoniques, la mort a exactement le même sens que dans les romans d’Agatha Christie qui est, d’ailleurs, la plus grande magicienne de tous les temps, parce qu’elle a su transformer le meurtre en divertissement, et pas seulement un meurtre, mais des dizaines de meurtres, des centaines de meurtres, des meurtres à la chaîne, perpétrés pour notre plus grande joie dans le camp d’extermination de ses romans. Auschwitz est oublié, mais les fours crématoires des romans d’Agatha envoient pour l’éternité leur fumée vers le firmament, et seul un homme très candide pourrait affirmer que c’est la fumée de la tragédie. »

 

 

 

Grizzly se souvint qu’avec de tels paradoxes Paul influençait depuis longtemps toute l’équipe qui, sous le regard maléfique des imagologues, apporta un assez piètre appui à son chef, secrètement persuadée qu’il était vieux jeu. Tout en se reprochant d’avoir cédé, Grizzly savait qu’aucun autre choix n’était possible. De tels compromis forcés avec l’esprit du temps ont quelque chose de banal et, en fin de compte, d’inévitable, si on ne veut pas appeler à la grève générale tous ceux qui ont pris notre siècle en dégoût. Mais dans le cas de Paul, on ne pouvait parler de compromis forcé. Il s’empressait de prêter à son siècle sa raison et ses brillants paradoxes en pleine connaissance de cause et, selon Grizzly, avec trop de zèle. Avec plus de froideur encore, Grizzly répondit donc : « Moi aussi, je lis Agatha Christie! Quand je me sens fatigué, quand je veux replonger dans l’enfance pour un moment. Mais si la vie entière devient un jeu d’enfants, le monde finira par périr sous les risettes et les gazouillis. »

 

 

 

Paul dit : « J’aime mieux périr sur fond de gazouillis qu’en écoutant la Marche funèbre de Chopin. Et j’ajouterai ceci : tout le mal vient de cette marche funèbre qui est glorification de la mort. S’il y avait moins de marches funèbres, on mourrait peut-être moins. Comprends ce que je veux dire : le respect qu’inspire la tragédie est beaucoup plus dangereux que l’insouciance d’un gazouillis d’enfant. Quelle est l’éternelle condition des tragédies ? L’existence d’idéaux, dont la valeur est réputée plus haute que celle de la vie humaine. Et quelle est la condition des guerres ? La même chose. On t’oblige à mourir parce qu’il existe, paraît-il, quelque que chose de supérieur à ta vie. La guerre ne peut exister que dans le monde de la tragédie; dès le début de son histoire, l’homme n’a connu que le monde tragique et n’est pas capable d’en sortir. L’âge de la tragédie ne peut être clos, que par une révolte de la frivolité. Les gens ne connaissent plus, de la Neuvième de Beethoven, que les quatre mesures de l’hymne à la joie qui accompagnent la publicité des parfums Bella. Cela ne me scandalise pas. La tragédie sera bannie du monde comme une vieille cabotine, qui la main sur le coeur déclame d’une voix rocailleuse. La frivolité est une cure d’amaigrissement radical. Les choses perdront quatre-vingt-dix pour cent de leur sens et deviendront légères. Dans cette atmosphère raréfiée, le fanatisme disparaîtra. La guerre deviendra impossible.

 

- Je suis heureux de voir que tu as enfin trouvé le moyen de supprimer les guerres, dit Grizzly.

 

- Imagines-tu la jeunesse française prête à combattre pour la patrie ? En Europe, la guerre est déjà devenue impensable. Nonn pas politiquement, mais anthropologiquement impensable. En Europe, les gens ne sont plus capables de faire la guerre. »

 

 

 

N’allez pas me dire que deux hommes en profond désaccord puissent s’aimer; ce sont des contes pour les enfants. Peut-être pourraient-ils s’aimer s’ils gardaient pour eux leurs opinions, ou n’en parlaient que sur un ton badin pour en minimiser l’importance (c’est ainsi, d’ailleurs, que Paul et Grizzly s’étaient parlé jusqu’alors). Mais une fois que la dispute a éclaté, il est trop tard. Non qu’ils croient tellement aux opinions qu’ils défendent, mais ils ne supportent pas de ne pas avoir raison. Regardez ces deux-là. Après tout, leur dispute ne changera rien à rien, elle n’aboutira à aucune décision, n’influencera nullement la marche des choses, elle est parfaitement stérile, inutile, limitée au périmètre de cette cantine et à son atmosphère fétide, avec laquelle elle disparaîtra quand les femmes de ménage ouvriront les fenêtres. Et pourtant, voyez l’air concentré du petit groupe d’auditeurs, serrés autour de la table ! Ils écoutent tous en silence, oubliant même de siroter leur café. Et les deux adversaires s’accrochent à cette minuscule opinion publique, qui va désigner l’un ou l’autre comme le détenteur de la vérité : pour chacun d’eux, être désigné comme celui qui ne la détient pas équivaut à perdre l’honneur. Ou à perdre une parcelle de son moi. De fait, peu leur importe l’opinion qu’ils défendent. Mais comme ils en ont fait un attribut de leur moi, chaque atteinte à cette opinion est une piqûre dans leur chair.

 

 

 

Quelque part dans les profondeurs de son âme, Grizzly éprouvait une satisfaction à l’idée que Paul ne débiterait plus de commentaires sophistiqués à la radio; sa voix, pleine d’un orgueil d’ours, se faisait plus basse, plus glaciale. Paul, au contraire, haussait le ton et les idées qui lui passaient par la tête étaient de plus en plus outrées et provocantes. « La grande culture dit-il, est fille de cette perversion Européenne qu’on appelle l’Histoire : je veux dire cette manie d’aller toujours de l’avant, de considérer la suite des générations comme une course de relais où chacun devance son prédécesseur pour être devancé par son successeur. Sans cette course de relais qu’on appelle l’Histoire, il n’y aurait pas d’art européen, ni ce qui le caractérise : le désir d’originalité, le désir de changement. Robespierre, Napoléon, Beethoven, Staline, Picasso sont autant de coureurs de relais, ils courent tous dans le même stade.

 

Crois-tu vraiment qu’on puisse comparer Beethoven à Staline? demanda Grizzly avec une ironie appuyée.

 

- Bien sûr, même si cela te choque. La guerre et la culture sont les deux pôles de l’Europe, son ciel et son enfer, sa gloire et sa honte, mais on ne peut les dissocier. Quand c’en sera fait de l’une, c’en sera fait de l’autre, elles disparaîtront ensemble. Le fait qu’il n’y ait plus de guerre en Europe depuis cinquante ans est mystérieusement lié au fait que nous ne connaissons, depuis cinquante ans, aucun Picasso.

 

- Je vais te dire quelque chose, Paul », dit Grizzly avec une inquiétante lenteur, et l’on aurait dit qu’il levait sa lourde patte avant de frapper : « Si la grande culture est foutue, tu es foutu aussi, et tes idées paradoxales avec toi, parce que le paradoxe en tant que tel relève de la grande culture et non du gazouillis des enfants. Tu me fais penser à ces jeunes gens qui adhéraient autrefois aux mouvements nazis ou communistes, non par désir de faire le mal ni par arrivisme, mais par excès d’intelligence. Rien, en effet, n’exige plus d’effort de pensée que l’argumentation destinée à justifier la non-pensée. J’ai pu le constater de mes propres yeux, après la guerre, quand les intellectuels et les artistes entraient comme des veaux au parti communiste qui ensuite, avec grand plaisir, les liquidait tous systématiquement. Tu fais exactement la même chose. Tu es le brillant allié de tes propres fossoyeurs. »

 

 

 

[Kundera, L’immortalité, p 165-186]

Publié dans 14 - RAISON et le REEL

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