Lévi Primo 1919-1987 [02], « la douleur sans espoir de l’exode que chaque siècle renouvelle… » [ la morale, l'histoire]

Publié le par Maltern

Lévi Primo 1919-1987 [02], « la douleur sans espoir de l’exode que chaque siècle renouvelle… »

 

« En tant que juif, on m’envoya à Fossoli, près de Modène, dans un camp d’internement d’abord destiné aux prisonniers de guerre anglais et américains, qui accueillait désormais tous ceux ‑ et ils étaient nombreux ‑ qui n’avaient pas l’heur de plaire au gouvernement de la toute nouvelle république fasciste.

 

[…] Le 20 février, les Allemands avaient effectué dans le camp une inspection en règle, allant jusqu’à signifier publiquement au commissaire italien leur vif mécontente­ment pour la mauvaise organisation des cuisines et l’insuf­fisance du bois de chauffage; à quoi ils avaient ajouté qu’une infirmerie entrerait sous peu en service. Mais le 21 au matin, on apprit que les juifs partiraient le lendemain Tous sans exception. Même les enfants, même les vieux, même les malades. Destination inconnue. Ordre deux préparer pour un voyage de quinze jours. Pour tout juif manquant à l’appel, on en fusillerait dix.

 

 

 

Seule une minorité de naïfs et de dupes s’obstina à espérer : nous, nous avions eu de longues conversations avec les réfugiés polonais et croates, et nous savions ce que signifiait l’ordre de départ.   

 

 

 

A l’égard des condamnés à mort, la tradition prévoit un cérémonial austère, qui marque bien que toute colère et toute passion sont désormais sans objet, et que l’accom­plissement de la justice, n’étant qu’un triste devoir envers la société, peut admettre de la part du bourreau un sentiment de pitié envers la victime. Ainsi évite‑t‑on au condamné tout souci extérieur, il a droit à la solitude et s’il le désire, à toute espèce de réconfort spirituel ; bref, on, fait en sorte qu’il ne sente autour de lui ni haine ni arbitraire, mais la nécessité et la justice, et le pardon dont s’accompagne la punition.

 

 

 

Mais nous, nous n’eûmes rien de tout cela, parce que nous étions trop nombreux, et que le temps pressait. Et puis, finalement, de quoi aurions‑nous dû nous repentir ? Qu’avions‑nous à nous faire pardonner ? Le commissaire italien prit donc des dispositions pour que tous les services continuent à fonctionner jusqu’à l’ordre de départ défini­tif; les cuisines restèrent ouvertes, les corvées de net­toyage se succédèrent comme à l’accoutumée, et même les instituteurs et les professeurs de la petite école donnèrent leur cours du soir, comme chaque jour. Mais ce soir‑là les enfants n’eurent pas de devoirs à faire.

 

 

 

La nuit vint, et avec elle cette évidence : jamais être humain n’eût dû assister, ni survivre, à la vision de ce que fut cette nuit‑là. Tous en eurent conscience : aucun des gardiens, ni italiens ni allemands, n’eut le courage de venir voir à quoi s’occupent les hommes quand ils savent qu’ils vont mourir.

 

Chacun prit congé de la vie à sa façon. Certains prièrent, d’autres burent outre mesure, d’autres encore s’abandonnèrent à l’ivresse d’un ultime, inexprimable moment de passion. Mais les mères, elles, mirent tous leurs soins à préparer la nourriture pour le voyage; elles lavèrent les petits, firent les bagages, et à l’aube les barbelés étaient couverts de linge d’enfant qui séchait au vent ; et elles n’oublièrent ni les ]anges, ni les jouets, ni les coussins ni les mille petites choses qu’elles connaissent si bien et dont les enfants ont toujours besoin. N’en feriez-­vous pas autant vous aussi ? Si on devait vous tuer demain avec votre enfant, refuseriez‑vous de lui donner à manger aujourd’hui ?

 

 

 

La baraque 6 A comptait parmi ses occupants le vieux Gattegno, accompagné de sa femme et d’une tribu d’en­fants, de petits‑enfants, de gendres et d’infatigables belles-­filles. Tous les hommes de la famille étaient menuisiers; ils étaient arrivés de Tripoli au terme de longues et nom­breuses pérégrinations, et partout où ils passaient ils emportaient avec eux leurs outils, leur batterie de cuisine, et même leurs accordéons et leurs violons pour en jouer et danser le soir, après le travail, car c’étaient des hommes aussi gais que pieux. Leurs femmes, silencieuses et rapides, eurent fini avant toutes les autres les préparatifs de voyage, afin qu’il restât du temps pour célébrer le deuil; et lorsque tout fut prêt, les galettes cuites et les paquets ficelés, alors elles se déchaussèrent et dénouèrent leurs cheveux; elles disposèrent sur le sol les cierges funéraires, les allumèrent selon le rite des ancêtres et s’assirent en rond par terre pour les lamentations, et toute la nuit elles prièrent et pleurèrent. Nous demeurâmes nombreux à leur porte, et nous sentîmes alors descendre dans notre âme, nouvelle pour nous, l’antique douleur du peuple qui n’a pas de patrie, la douleur sans espoir de l’exode que chaque siècle renouvelle.

 

 

 

L’aube nous prit en traître; comme si le soleil naissant se faisait le complice de ces hommes qui avaient résolu de nous exterminer. Les divers sentiments qui nous agitaient, l’acceptation consciente, la révolte sans issue, l’abandon à Dieu, la peur, le désespoir, se fondaient maintenant, après une nuit d’insomnie, en une irrépressible folie collective. Il n’était plus temps ni de réfléchir ni de décider, et toute velléité de raisonnement sombrait dans un tumulte d’émo­tions désordonnées d’où émergeaient par éclairs, doulou­reux comme des coups d’épée, si proches encore dans le temps et dans l’espace, les souvenirs heureux de nos foyers.

 

 

 

Bien des mots furent alors prononcés bien des gestes accomplis, dont il vaut mieux taire le souvenir.

 

Avec la précision absurde à laquelle nous devions plus tard nous habituer, les Allemands firent l’appel. A la fin l’officier demanda . « Wieviel Stück ? »; et le caporal répondit en claquant les talons que les « pièces » étaient au nombre de six cent cinquante et que tout était en ordre. On nous fit alors monter dans des autocars qui nous conduisirent à la gare de Carpi. C’est là que nous attendaient le train et l’escorte qui devait nous accompa­gner durant le voyage. C’est là que nous reçûmes les premiers coups : et la chose fut si inattendue, si insensée, que nous n’éprouvâmes nulle douleur ni dans le corps ni dans l’âme, mais seulement une profonde stupeur comment pouvait‑on frapper un homme sans colère ?

 

 

 

Il y avait douze wagons pour six cent cinquante per­sonnes. Dans le mien nous n’étions que quarante‑cinq, mais parce que le wagon était petit. Pas de doute, ce que nous avions sous les yeux, ce que nous sentions sous nos pieds, c’était un de ces fameux convois allemands, de ceux qui ne reviennent pas, et dont nous avions si souvent entendu parler, en tremblant, et vaguement incrédules, C’était bien cela, très exactement : des wagons de mar­chandises, fermés de l’extérieur, et dedans, entassés sans pitié comme un chargement en gros, hommes, femmes et enfants, en route pour le néant, la chute, le fond. Mais cette fois c’est nous qui sommes dedans.

 

 

 

Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connais­sance toujours imparfaite de l’avenir; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur dura­ble, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.

 

Ce sont justement les privations, les coups, le froid, la soif qui nous ont empêchés de sombrer dans un désespoir sans fond, pendant et après le voyage. Il n’y avait là de notre part ni volonté de vivre ni résignation consciente : rares sont les hommes de cette trempe, et nous n’étions que des spécimens d’humanité bien ordinaires.

 

 

 

[…] Rares sont les hommes capables d’aller dignement à la mort, et ce ne sont pas toujours ceux auxquels on s’attendrait. Bien peu savent se taire et respecter le silence d’autrui. Notre sommeil agité était souvent interrompu par des querelles futiles et bruyantes, des imprécations, des coups de pied et de poing décochés à l’aveuglette pour protester contre un contact fastidieux et inévitable. Alors quelqu’un allumait une bougie, et la lugubre clarté de la flamme laissait apparaître, sur le plancher du wagon un enchevêtrement uniforme et continu de corps étendus, engourdis et souffrants, que soulevaient çà et là de brusques convulsions aussitôt interrompues par la fatigue. De la lucarne, on voyait défiler des noms connus et inconnus de villes autrichiennes ‑ Salzbourg, Vienne puis tchèques, et enfin polonaises. »

 

 

Publié dans 26 - LA MORALE

Commenter cet article