Kant [57] Le plaisir de communiquer à tous notre plaisir face au Beau : signe de notre désir de communiquer universellement

Publié le par Maltern

~ Kant [57] Le plaisir de communiquer à tous notre plaisir face au Beau : signe de notre désir de communiquer universellement

 
 

 
[Si nous étions seuls éprouverions nous le besoin d’embellir les choses ? Cette exigence commune de raffinement et d’échange de plaisirs esthétiques est une des marques de notre sociabilité et de notre inclination à une communication universelle]   

 

 

 

« Le beau n’intéresse empiriquement que dans la société ; et si l’on convient que ce qui pousse l’homme vers la société lui est naturel, mais que l’aptitude et le penchant à y vivre, c’est-à-dire la sociabilité, sont nécessaires à l’être humain en tant que créature destinée à vivre en société, et constituent par conséquent une propriété appartenant à l’humanité, on ne peut manquer de considérer aussi le goût comme un pouvoir d’apprécier tout ce qui permet de communiquer même son sentiment à tout autre, donc comme un moyen d’accomplir ce qu’exige l’inclination naturelle de chacun.

 
 

Pour lui seul, un homme abandonné sur une île déserte ne chercherait à embellir ni sa hutte ni lui-même, et il n’irait pas chercher des fleurs, encore moins songerait-il à en planter pour s’en faire une parure ; c’est uniquement dans la société qu’il lui vient à l’esprit de n’être pas simplement homme, mais d’être aussi à sa manière un homme raffiné (c’est là le début de la civilisation) : car tel est le jugement que l’on porte sur celui qui possède l’inclination et l’aptitude à communiquer son plaisir à d’autres et qu’un objet ne saurait satisfaire quand il ne peut ressentir en commun avec d’autres la satisfaction qu’il y prend.

 

En outre, chacun attend et exige de chacun qu’il prenne en compte cette communication universelle, pour ainsi dire comme si elle résultait d’un contrat originaire dicté par l’humanité elle-même ; et sans doute ne s’est-il ainsi agi au commencement que d’attraits, par exemple des couleurs pour se peindre (le rocou chez les Caraïbes et le cinabre chez les Iroquois), ou des fleurs, des coquillages, de plumes d’oiseaux joliment colorées, mais avec le temps ce sont aussi de belles formes (comme celles des canots, des vêtements, etc.), ne procurant aucun contentement, c’est-à-dire aucune satisfaction de jouissance, qui prirent de l’importance dans la société et se trouvèrent liées à un grand intérêt ; jusqu’à ce qu’enfin la civilisation, parvenue à son plus haut degré, fasse de ces formes presque le but principal de l’inclination raffinée et n’accorde de valeur aux sensations que dans la mesure où elles se peuvent universellement communiquer ; car à partir de là, quand bien même le plaisir que chacun éprouve en présence d’un tel objet serait négligeable et n’aurait en lui-même aucun intérêt digne d’être noté, l’idée de sa communicabilité universelle en accroît pourtant la valeur presque infiniment. »

 

Critique de la faculté de juger, § 41, tr. A. Renaut, Paris, Aubier, 1995, p. 282-283.

 

 

Publié dans 10 - L'art

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