Rousseau [28] La langue originelle devait "persuader sans convaincre et peindre sans raisonner"

Publié le par Maltern

~ Rousseau [28] La langue originelle devait "persuader sans convaincre et peindre sans raisonner"

Ce que l’articulation, convention, apporte au cri inarticulé et naturel

 

 « Les simples sons sortent naturellement du gosier, la bouche est naturellement plus ou moins ouverte ; mais les modifications de la langue et du palais, qui font articuler, exigent de l’attention, de l’exercice ; on ne les fait point sans vouloir les faire, tous les enfants ont besoin de les apprendre, et plusieurs n’y parviennent pas aisément.

 

Dans toutes les langues, les exclamations les plus vives sont inarticulées ; les cris, les gémissements sont de simples voix ; les muets, c’est-à-dire les sourds, ne poussent que des sons inarticulés : le père Lamy ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inventer d’autres, si Dieu ne leur eût expressément appris à parler. Les articulations sont en petit nombre ; les sons sont en nombre infini ; les accents qui les marquent peuvent se multiplier de même ; toutes les notes de la musique sont autant d’accents ; nous n’en avons, il est vrai, que trois ou quatre dans la parole ; mais les Chinois en ont beaucoup davantage ; en revanche ils ont moins de consonnes. À cette source de combinaisons ajoutez celle des temps ou de la quantité, et vous aurez non seulement plus de mots, mais plus de syllabes diversifiées que la plus riche des langues n’en a besoin.

 

 

 

Je ne doute point qu’indépendamment du vocabulaire et de la syntaxe, la première langue, si elle existait encore, n’eût gardé des caractères originaux qui la distingueraient de toutes les autres. Non seulement tous les tours de cette langue devraient être en images, en sentiments, en figures ; mais dans sa partie mécanique elle devrait répondre à son premier objet, et présenter aux sens ainsi qu’à l’entendement les impressions presque inévitables de la passion qui cherche à se communiquer.

 
 

Comme les voix naturelles sont inarticulées, les mots auraient peu d’articulations ; quelques consonnes interposées, effaçant l’hiatus des voyelles, suffiraient pour les rendre coulantes et faciles à prononcer. En revanche les sons seraient très variés, et la diversité des accents multiplierait les mêmes voix : la quantité, le rythme seraient de nouvelles sources de combinaisons ; en sorte que les voix, les sons, l’accent, le nombre, qui sont de la nature, laissant peu de chose à faire aux articulations qui sont de convention, l’on chanterait au lieu de parler ; la plupart des mots radicaux seraient des sons imitatifs, ou de l’accent des passions, ou de l’effet des objets sensibles : l’onomatopée s’y ferait sentir continuellement.

 

Cette langue aurait beaucoup de synonymes pour exprimer le même être par ses différents rapports ; elle aurait peu d’adverbes et de mots abstraits pour exprimer ces mêmes rapports. Elle aurait beaucoup d’augmentatifs, de diminutifs, de mots composés, de particules explétives pour donner de la cadence aux périodes et de la rondeur aux phrases ; elle aurait beaucoup d’irrégularités et d’anomalies, elle négligerait l’analogie grammaticale pour s’attacher à l’euphonie, au nombre, à l’harmonie et à la beauté des sons ; au lieu d’arguments elle aurait des sentences, elle persuaderait sans convaincre et peindrait sans raisonner ; elle ressemblerait à la langue chinoise à certains égards ; à la grecque, à d’autres ; à l’arabe, à d’autres. Étendez ces idées dans toutes leurs branches, et vous trouverez que le Cratyle de Platon n’est pas si ridicule qu’il paraît l’être. »

 
 

 
[Rousseau, Essai sur l’origine des langues, GF, 1993, p. 65-67].

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