Rousseau [29] La morale à l’école de la pitié instinctive

Publié le par Maltern

~ Rousseau [29] La morale à l’école de la pitié instinctive

 

 

« Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires et faciles à saisir.

 
 

PREMIÈRE MAXIME

 
 

 Il n’est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.

 

Si on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l’on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s’attache ; même en s’attachant sincèrement, on ne fait que s’approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l’aime dans ses malheurs ; mais, tant qu’il prospère, il n’a de véritable ami que celui qui n’est pas la dupe des apparences, et qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgré sa prospérité. [...]

 
 
 

 
DEUXIÈME MAXIME

 
 

 On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.

 

[...] Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets ? C’est qu’ils comptent de n’être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres ? C’est qu’ils n’ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple ? C’est qu’un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous ? C’est que, dans leur gouvernement tout à fait arbitraire, la grandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaires et chancelantes, ils ne regardent point l’abaissement et la misère comme un état étranger à eux ; chacun peut être demain ce qu’est aujourd’hui celui qu’il assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre sèche morale.

 

N’accoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés, les travaux des misérables ; et n’espérez pas lui apprendre à les plaindre, s’il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événements imprévus et inévitables peuvent l’y plonger d’un moment à l’autre [...]. Surtout n’allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme ; qu’il voie, qu’il sente les calamités humaines : ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné. [...]

 

 

 

TROISIÈME MAXIME

 
 

 La pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu’on prête à ceux qui le souffrent.

 

On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on croit qu’il se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borné qu’il ne semble ; mais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité, c’est par l’imagination qui les étend sur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà, je pense, une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. »

 
 

 [Rousseau, Émile ou de l’éducation, Livre IV.]

Publié dans 26 - LA MORALE

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