Zola [OC] le Roman expérimental 1890 (extraits)

Publié le par Maltern

Zola [OC] le Roman expérimental 1890

 

LE ROMAN EXPERIMENTAL

 

(Paris: Charpentier, 1890).

 
« Dans mes études littéraires, j’ai souvent parlé de la méthode expérimentale appliquée au roman et au drame. Le retour à la nature, l’évolution naturaliste qui emporte le siècle, pousse peu à peu toutes les manifestations de l’intelligence humaine dans une même voie scientifique. Seulement, l’idée d’une littérature déterminée par la science, a pu surprendre, faute d’être précisée et comprise. Il me paraît donc utile de dire nettement ce qu’il faut entendre, selon moi, par le roman expérimental.

 

 

 

Je n’aurai à faire ici qu’un travail d’adaptation, car la méthode expérimentale a été établie avec une force et une clarté merveilleuses par Claude Bernard, dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Ce livre, d’un savant dont l’autorité est décisive, va me servir de base solide. Je trouverai là toute la question traitée, et je me bornerai, comme arguments irréfutables, à donner les citations qui me seront nécessaires. Ce ne sera donc qu’une compilation de textes; car je compte, sur tous les points, me retrancher derrière Claude Bernard. Le plus souvent, il me suffira de remplacer le mot "médecin" par le mot "romancier", pour rendre ma pensée claire et lui apporter la rigueur d’une vérité scientifique.

 

 

 

Ce qui a déterminé mon choix et l’a arrêté sur l’Introduction, c’est que précisément la médecine, aux yeux d’un grand nombre, est encore un art, comme le roman. Claude Bernard a, toute sa vie, cherché et combattu pour faire entrer la médecine dans une voie scientifique. Nous assistons là aux balbutiements d’une science se dégageant peu à peu de l’empirisme pour se fixer dans la vérité, grâce à la méthode expérimentale. Claude Bernard démontre que cette méthode appliquée dans l’étude des corps bruts, dans la chimie et dans la physique, doit l’être également dans l’étude des corps vivants, en physiologie et en médecine. Je vais tâcher de prouver à mon tour que, si la méthode expérimentale conduit à la connaissance de la vie physique, elle doit conduire aussi à la connaissance de la vie passionnelle et intellectuelle. Ce n’est là qu’une question de degrés dans la même voie, de la chimie à la physiologie, puis de la physiologie à l’anthropologie et à la sociologie. Le roman expérimental est au bout.

 

 

 

Pour plus de clarté, je crois devoir résumer brièvement ici l’Introduction,. On saisira mieux les applications que je ferai des textes, en connaissant le plan de l’ouvrage et les matières dont il traite.

 

 

 

Claude Bernard, après avoir déclaré que la médecine entre désormais dans la voie scientifique en s’appuyant sur la physiologie, et grâce à la méthode expérimentale, établit d’abord les différences qui existent entre les sciences d’observation et les sciences d’expérimentation. Il en arrive à conclure que l’expérience n’est au fond qu’une observation provoquée. Tout le raisonnement expérimental est basé sur le doute, car l’expérimentateur doit n’avoir aucune idée préconçue devant la nature et garder toujours sa liberté d’esprit. Il accepte simplement les phénomènes qui se produisent, lorsqu’ils sont prouvés.

 

 

 

Ensuite, dans la deuxième partie, il aborde son véritable sujet, en démontrant que la spontanéité des corps vivants ne s’oppose pas à l’emploi de l’expérimentation. La différence vient uniquement de ce qu’un corps brut se trouve dans le milieu extérieur et commun, tandis que les éléments des organismes supérieurs baignent dans un milieu intérieur et perfectionné, mais doué de propriétés physico-chimiques constantes, comme le milieu extérieur. Dès lors, il y a un déterminisme absolu dans les conditions d’existence des phénomènes naturels, aussi bien pour les corps vivants que pour les corps bruts. Il appelle "déterminisme" la cause qui détermine l’apparition des phénomènes. Cette cause prochaine, comme il la nomme, n’est rien autre chose [sic] que la condition physique et matérielle de l’existence ou de la manifestation des phénomènes. Le but de la méthode expérimentale, le terme de toute recherche scientifique, est donc identique pour les corps vivants et pour les corps bruts: il consiste à trouver les relations qui rattachent un phénomène quelconque à sa cause prochaine, ou, autrement dit, à déterminer les conditions nécessaires à la manifestation de ce phénomène. La science expérimentale ne doit pas s’inquiéter du pourquoi des choses; elle explique le comment, pas davantage.

 

 

 

Après avoir exposé les considérations expérimentales communes aux êtres vivants et aux corps bruts, Claude Bernard passe aux considérations expérimentales spéciales aux êtres vivants. La grande et unique différence est qu’il y a, dans l’organisme des êtres vivants, à considérer un ensemble harmonique des phénomènes. Il traite ensuite de la pratique expérimentale sur les êtres vivants, de la vivisection, des conditions anatomiques préparatoires, du choix des animaux, de l’emploi du calcul dans l’étude des phénomènes, enfin du laboratoire du physiologiste.

 

 

 

Puis, dans la dernière partie de l’Introduction, Claude Bernard donne des exemples d’investigation expérimentale physiologique, pour appuyer les idées qu’il a formulées. Il fournit ensuite des exemples de critique expérimentale physiologique. Et il termine en indiquant les obstacles philosophiques que rencontre la médecine expérimentale. Au premier rang, il met la fausse application de la physiologie à la médecine, l’ignorance scientifique, ainsi que certaines illusions de l’esprit médical. D’ailleurs, il conclut en disant que la médecine empirique et la médecine expérimentale, n’étant point incompatibles, doivent être, au contraire, inséparables l’une de l’autre. Le dernier mot du livre est que la médecine expérimentale ne répond à aucune doctrine médicale ni à aucun système philosophique.

 

 

 

Telle est, en très gros, la carcasse de l’Introduction, dépouillée de sa chair. J’espère que ce rapide exposé suffira pour combler les trous que me façon de procéder va fatalement produire; car, naturellement, je ne prendrai à l’œuvre que les citations nécessaires pour définir et commenter le roman expérimental. Je le répète, ce n’est ici qu’un terrain sur lequel je m’appuie, et le terrain le plus riche en arguments et en preuves de toutes sortes. La médecine expérimentale qui bégaye peut seule nous donner une idée exacte de la littérature expérimentale qui, dans l’œuf encore, n’en est pas même au bégaiement.

 

 

 

I

 

 

 

Avant tout, la première question qui se pose est celle-ci : en littérature, où jusqu’ici l’observation paraît avoir été seule employée, l’expérience est-elle possible?

 

 

 

Claude Bernard discute longuement sur l’observation et sur l’expérience. Il existe d’abord une ligne de démarcation bien nette. La voici: "On donne le nom d’observateur à celui qui applique les procédés d’investigations simples ou complexes à l’étude des phénomènes qu’il ne fait pas varier et qu’il recueille par conséquent tels que la nature les lui offre; on donne le nom d’expérimentateur à celui qui emploie les procédés d’investigations simples ou complexes pour faire varier ou modifier, dans un but quelconque, les phénomènes naturels et les faire apparaître dans des circonstances ou dans des conditions dans lesquelles la nature ne les présentait pas." Par exemple, l’astronomie est une science d’observation, parce qu’on ne conçoit pas un astronome agissant sur les astres; tandis que la chimie est une science d’expérimentation car le chimiste agit sur la nature et la modifie. Telle est, selon Claude Bernard, la seule distinction vraiment importante qui sépare l’observateur de l’expérimentateur.

 

 

 

Je ne puis le suivre dans sa discussion des différentes définitions données jusqu’à ce jour. Comme je l’ai dit, il finit par conclure que l’expérience n’est au fond qu’une observation provoquée. Je cite : "Dans la méthode expérimentale, la recherche des faits, c’est-à-dire l’investigation, s’accompagne toujours d’un raisonnement, de sorte que, le plus ordinairement, l’expérimentateur fait une expérience pour contrôler ou vérifier la valeur d’une idée expérimentale. Alors, on peut dire que, dans ce cas, l’expérience est une observation provoquée dans un but de contrôle."

 

 

 

Du reste, pour arriver à déterminer ce qu’il peut y avoir d’observation et d’expérimentation dans le roman naturaliste, je n’ai besoin que des passages suivants:

 

 

 

"L’observateur constate purement et simplement les phénomènes qu’il a sous les yeux... Il doit être le photographe des phénomènes; son observation doit représenter exactement la nature... Il écoute la nature, et il écrit sous sa dictée. Mais une fois le fait constaté et le phénomène bien observé, l’idée arrive, le raisonnement intervient, et l’expérimentateur apparaît pour interpréter le phénomène. L’expérimentateur est celui qui, en vertu d’une interprétation plus ou moins probable, mais anticipée, des phénomènes observés, institue l’expérience de manière que, dans l’ordre logique des prévisions, elle fournisse un résultat qui serve de contrôle à l’hypothèse ou à l’idée préconçue... Dès le moment où le résultat de l’expérience se manifeste, l’expérimentateur se trouve en face d’une véritable observation qu’il a provoquée, et qu’il faut constater, comme toute observation, sans idée préconçue. L’expérimentateur doit alors disparaître ou plutôt se transformer instantanément en observateur; et ce n’est qu’après qu’il aura constaté les résultats de l’expérience absolument comme ceux d’une observation ordinaire, que son esprit reviendra pour raisonner, comparer, et juger si l’hypothèse expérimentale est vérifiée ou infirmée par ces mêmes résultats."

 

 

 

Tout le mécanisme est là. Il est un peu compliqué, et Claude Bernard est amené à dire: "Quand tout cela se passe à la fois dans la tête d’un savant qui se livre à l’investigation dans une science aussi confuse que l’est encore la médecine, alors il y a un enchevêtrement tel, entre ce qui résulte de l’observation et ce qui appartient à l’expérience, qu’il serait impossible et d’ailleurs inutile de vouloir analyser dans leur mélange inextricable chacun de ces termes." En somme, on peut dire que l’observation "montre" et que l’expérience "instruit".

 

 

 

Eh bien! en revenant au roman, nous voyons également que le romancier est fait d’un observateur et d’un expérimentateur. L’observateur chez lui donne les faits tels qu’il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes. Puis, l’expérimentateur paraît et institue l’expérience, je veux dire fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des faits y sera telle que l’exige le déterminisme des phénomènes mis à l’étude. C’est presque toujours ici une expérience "pour voir" comme l’appelle Claude Bernard. Le romancier part à la recherche d’une vérité. Je prendrai comme exemple la figure du baron Hulot, dans la Cousine Bette, de Balzac. Le fait général observé par Balzac est le ravage que le tempérament amoureux d’un homme amène chez lui, dans sa famille et dans la société. Dès qu’il a eu choisi son sujet, il est parti des faits observés, puis il a institué son expérience en soumettant Hulot à une série d’épreuves, en le faisant passer par certains milieux, pour montrer le fonctionnement du mécanisme de sa passion. Il est donc évident qu’il n’y a pas seulement là observation, mais qu’il y a aussi expérimentation, puisque Balzac ne s’en tient pas strictement en photographe aux faits recueillis par lui, puisqu’il intervient d’une façon directe pour placer son personnage dans ses [sic] conditions dont il reste le maître. Le problème est de savoir ce que telle passion, agissant dans tel milieu et dans telles circonstances, produira au point de vue de l’individu et de la société; et un roman expérimental, la Cousine Bette par exemple, est simplement le procès-verbal de l’expérience, que le romancier répète sous les yeux du public. En somme, toute l’opération consiste à prendre les faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits, en agissant sur eux par les modifications des circonstances et des milieux, sans jamais s’écarter des lois de la nature. Au bout, il y a la connaissance de l’homme, la connaissance scientifique, dans son action individuelle et sociale.

 

 

 

Sans doute, nous sommes loin ici des certitudes de la chimie et même de la physiologie. Nous ne connaissons point encore les réactifs qui décomposent les passions et qui permettent de les analyser. Souvent, dans cette étude, je rappellerai ainsi que le roman expérimental est plus jeune que la médecine expérimentale, laquelle pourtant est à peine née. Mais je n’entends pas constater les résultats acquis, je désire simplement exposer clairement une méthode. Si le romancier expérimental marche encore à tâtons dans la plus obscure et la plus complexe des sciences, cela n’empêche pas cette science d’exister. Il est indéniable que le roman naturaliste, tel que nous le comprenons à cette heure, est une expérience véritable que le romancier fait sur l’homme, en s’aidant de l’observation.

 

 

 

D’ailleurs, cette opinion n’est pas seulement la mienne, elle est également celle de Claude Bernard. Il dit quelque part : "Dans la pratique de la vie, les hommes ne font que faire des expériences les uns sur les autres." Et, ce qui est plus concluant, voici toute la théorie du roman expérimental. "Quand nous raisonnons sur nos propres actes, nous avons un guide certain, parce que nous avons conscience de ce que nous pensons et de ce que nous sentons. Mais si nous voulons juger les actes d’un autre homme et savoir les mobiles qui le font agir, c’est tout différent. Sans doute, nous avons devant les yeux les mouvements de cet homme et ses manifestations qui sont, nous en sommes sûrs, les modes d’expression de sa sensibilité et de sa volonté. De plus, nous admettons encore qu’il y a un rapport nécessaire entre les actes et leur cause; mais quelle est cette cause? Nous ne la sentons pas en nous, nous n’en avons pas conscience comme quand il s’agit de nous-mêmes; nous sommes donc obligés de l’interpréter, de la supposer d’après les mouvements que nous voyons et les paroles que nous entendons. Alors nous devons contrôler les actes de cet homme les uns par les autres; nous considérons comment il agit dans telle circonstance, et en un mot, nous recourons à la méthode expérimentale." Tout ce que j’ai avancé plus haut est résumé dans cette dernière phrase, qui est d’un savant.

 

 

 

Je citerai encore cette image de Claude Bernard, qui m’a beaucoup frappé: "L’expérimentateur est le juge d’instruction de la nature." Nous autres romanciers, nous sommes les juges d’instruction des hommes et de leurs passions.

 

 

 

Mais voyez quelle première clarté jaillit, lorsqu’on se place à ce point de vue de la méthode expérimentale appliquée dans le roman, avec toute la rigueur scientifique que la matière supporte aujourd’hui. Un reproche bête qu’on nous fait, à nous autres écrivains naturalistes, c’est de vouloir être uniquement des photographes. Nous avons beau déclarer que nous acceptons le tempérament, l’expression personnelle, on n’en continue pas moins à nous répondre par des arguments imbéciles sur l’impossibilité d’être strictement vrai, sur le besoin d’arranger les faits pour constituer une œuvre d’art quelconque. Eh bien! avec l’application de la méthode expérimentale au roman, toute querelle cesse. L’idée d’expérience entraîne avec elle l’idée de modification. Nous partons bien des faits vrais, qui sont notre base indestructible; mais, pour montrer le mécanisme des faits, il faut que nous produisions et que nous dirigions les phénomènes; c’est là notre part d’invention, de génie dans l’œuvre. Ainsi, sans avoir à recourir aux questions de la forme, du style, que j’examinerai plus tard, je constate dès maintenant que nous devons modifier la nature, sans sortir de la nature, lorsque nous employons dans nos romans la méthode expérimentale. Si l’on se reporte à cette définition: "L’observation montre, l’expérience instruit", nous pouvons dès maintenant réclamer pour nos livres cette haute leçon de l’expérience.

 

 

 

L’écrivain, loin d’être diminué, grandit ici singulièrement. Une expérience, même la plus simple, est toujours basée sur une idée, née elle-même d’une observation. Comme le dit Claude Bernard: "L’idée expérimentale n’est point arbitraire ni purement imaginaire; elle doit toujours avoir un point d’appui dans la réalité observée, c’est-à-dire dans la nature." C’est sur cette idée et sur le doute qu’il base toute la méthode. "L’apparition de l’idée expérimentale, dit-il plus loin, est toute spontanée, et sa nature est toute individuelle; c’est un sentiment particulier, un quid proprium, qui constitue l’originalité, l’invention ou le génie de chacun." Ensuite, il fait du doute le grand levier scientifique. "Le douteur est le vrai savant; il ne doute que de lui-même et de ses interprétations, mais il croit à la science; il admet même, dans les sciences expérimentales, un critérium ou un principe absolu, le déterminisme des phénomènes, qui est absolu aussi bien dans les phénomènes des corps vivants que dans ceux des corps bruts." Ainsi donc, au lieu d’enfermer le romancier dans des liens étroits, la méthode expérimentale le laisse à toute son intelligence de penseur et à tout son génie de créateur. Il lui faudra voir, comprendre, inventer. Un fait observé devra faire jaillir l’idée de l’expérience à instituer, du roman à écrire, pour arriver à la connaissance complète d’une vérité. Puis, lorsqu’il aura discuté et arrêté le plan de cette expérience, il en jugera à chaque minute les résultats avec la liberté d’esprit d’un homme qui accepte les seuls faits conformes au déterminisme des phénomènes. Il est parti du doute pour arriver à la connaissance absolue; et il ne cesse de douter que lorsque le mécanisme de la passion, démontée et remontée par lui, fonctionne selon les lois fixées par la nature. Il n’y a pas de besogne plus large ni plus libre pour l’esprit humain. Nous verrons plus loin les misères des scolastiques, des systématiques et des théoriciens de l’idéal, à côté du triomphe des expérimentateurs.

 

 

 

Je résume cette première partie en répétant que les romanciers naturalistes observent et expérimentent, et que toute leur besogne naît du doute où ils se placent en face des vérités mal connues, des phénomènes inexpliqués, jusqu’à ce qu’une idée expérimentale éveille brusquement un jour leur génie et les pousse à instituer une expérience, pour analyser les faits et s’en rendre les maîtres.

 

 

 

II

 

 

 

Telle est donc la méthode expérimentale. Mais on a nié longtemps que cette méthode pût être appliquée aux corps vivants. C’est ici le point important de la question, que je vais examiner avec Claude Bernard. Le raisonnement sera ensuite des plus simples: si la méthode expérimentale a pu être portée de la chimie et de la physique dans la physiologie et la médecine, elle peut l’être de la physiologie dans le roman naturaliste.

 

 

 

Cuvier, pour ne citer que ce savant, prétendait que l’expérimentation, applicable aux corps bruts, ne l’était pas aux corps vivants; la physiologie, selon lui, devait être purement une science d’observation et de déduction anatomique. Les vitalistes admettent encore une force vitale, qui serait, dans les corps vivants, une lutte incessante avec les forces physico-chimiques et qui neutraliserait leur action. Claude Bernard, au contraire, nie toute force mystérieuse et affirme que l’expérimentation est applicable partout. "Je me propose, dit-il, d’établir que la science des phénomènes de la vie ne peut avoir d’autres bases que la science des phénomènes des corps bruts, et qu’il n’y a, sous ce rapport, aucune différence entre les principes des sciences biologiques et ceux des sciences physico-chimiques. En effet, le but que se propose la méthode expérimentale est le même partout; il consiste à rattacher par l’expérience les phénomènes naturels à leurs conditions d’existence ou à leurs causes prochaines."

 

 

 

Il me paraît inutile d’entrer dans les explications et les raisonnements compliqués de Claude Bernard. J’ai dit qu’il insistait sur l’existence d’un milieu intérieur chez l’être vivant. "Dans l’expérimentation sur les corps bruts, dit-il, il n’y a à tenir compte que d’un seul milieu, c’est le milieu cosmique extérieur; tandis que, chez les êtres vivants élevés, il y a au moins deux milieux à considérer: le milieu extérieur ou extra-organique, et le milieu intérieur ou intra-organique. La complexité due à l’existence d’un milieu organique intérieur est la seule raison des grandes difficultés que nous rencontrons dans la détermination expérimentale des phénomènes de la vie et dans l’application des moyens capables de la modifier." Et il part de là pour établir qu’il y a des lois fixes pour les éléments physiologiques plongés dans le milieu intérieur, comme il y a des lois fixes pour les éléments chimiques qui baignent dans le milieu extérieur. Dès lors, on peut expérimenter sur l’être vivant comme sur le corps brut; il s’agit seulement de se mettre dans les conditions voulues.

 

 

 

J’insiste, parce que, je le répète, le point important de la question est là. Claude Bernard, en parlant des vitalistes, écrit ceci: "Ils considèrent la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle qui agit arbitrairement en s’affranchissant de tout déterminisme et ils taxent de matérialistes tous ceux qui font des efforts pour ramener les phénomènes vitaux à des conditions organiques et physico-chimiques déterminées. Ce sont là des idées fausses qu’il n’est pas facile d’extirper une fois qu’elles ont pris droit de domicile dans un esprit; les progrès seuls de la science les feront disparaître." Et il pose cet axiome : "Chez les êtres vivants aussi bien que dans les corps bruts, les conditions d’existence de tout phénomène sont déterminées d’une façon absolue."

 

 

 

Je me borne pour ne pas trop compliquer le raisonnement. Voilà donc le progrès de la science. Au siècle dernier, une application plus exacte de la méthode expérimentale, crée la chimie et la physique, qui se dégagent de l’irrationnel et du surnaturel. On découvre qu’il y a des lois fixes, grâce à l’analyse; on se rend maître des phénomènes. Puis, un nouveau pas est franchi. Les corps vivants, dans lesquels les vitalistes admettaient encore une influence mystérieuse, sont à leur tour ramenés et réduits au mécanisme général de la matière. La science prouve que les conditions d’existence de tout phénomène sont les mêmes dans les corps vivants que dans les corps bruts; et dès lors, la physiologie prend peu à peu les certitudes de la chimie et de la physique. Mais va-t-on s’arrêter là? Évidemment non. Quand on aura prouvé que le corps de l’homme est une machine, dont on pourra un jour démonter et remonter les rouages au gré de l’expérimentateur, il faudra bien passer aux actes passionnels et intellectuels de l’homme. Dès lors, nous entrerons dans le domaine qui, jusqu’à présent, appartenait à la philosophie et à la littérature; ce sera la conquête décisive par la science des hypothèses des philosophes et des écrivains. On a la chimie et la physique expérimentales; on aura la physiologie expérimentale; plus tard encore, on aura le roman expérimental. C’est là une progression qui s’impose et dont le dernier terme est facile à prévoir dès aujourd’hui. Tout se tient, il fallait partir du déterminisme des corps bruts, pour arriver au déterminisme des corps vivants; et, puisque des savants comme Claude Bernard démontrent maintenant que des lois fixes régissent le corps humain, on peut annoncer, sans crainte de se tromper, l’heure où les lois de la pensée et des passions seront formulées à leur tour. Un même déterminisme doit régir la pierre des chemins et le cerveau de l’homme.

 

 

 

Cette opinion se trouve dans l’Introduction. Je ne saurais trop répéter que je prends tous mes arguments dans Claude Bernard. Après avoir expliqué que des phénomènes tout à fait spéciaux peuvent être le résultat de l’union ou de l’association de plus en plus complexe des éléments organisés, il écrit ceci: "Je suis persuadé que les obstacles qui entourent l’étude expérimentale des phénomènes psychologiques sont en grande partie dus à des difficultés de cet ordre; car, malgré leur nature merveilleuse et la délicatesse de leurs manifestations, il est impossible, selon moi, de ne pas faire rentrer les phénomènes cérébraux, comme tous les phénomènes des corps vivants, dans les lois d’un déterminisme scientifique." Cela est clair. Plus tard, sans doute, la science trouvera ce déterminisme de toutes les manifestations cérébrales et sensuelles de l’homme.

 

 

 

Dès ce jour, la science entre donc dans notre domaine, à nous romanciers, qui sommes à cette heure des analystes de l’homme, dans son action individuelle et sociale. Nous continuons, par nos observations et nos expériences, la besogne du physiologiste, qui a continué celle du physicien et du chimiste. Nous faisons en quelque sorte de la psychologie scientifique, pour compléter la physiologie scientifique; et nous n’avons, pour achever l’évolution, qu’à apporter dans nos études de la nature et de l’homme l’outil décisif de la méthode expérimentale. En un mot, nous devons opérer sur les caractères, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme le chimiste et le physicien opèrent sur les corps bruts, comme le physiologiste opère sur les corps vivants. Le déterminisme domine tout, C’est l’investigation scientifique, c’est le raisonnement expérimental qui combat une à une les hypothèses des idéalistes, et qui remplace les romans de pure imagination par les romans d’observation et d’expérimentation.

 

 

 

Certes, je n’entends pas ici formuler des lois. Dans l’état actuel de la science de l’homme, la confusion et l’obscurité sont encore trop grandes pour qu’on se risque à la moindre synthèse. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a un déterminisme absolu pour tous les phénomènes humains. Dès lors, l’investigation est un devoir. Nous avons la méthode, nous devons aller en avant, si même une vie entière d’efforts n’aboutissait qu’à la conquête d’une parcelle de vérité. Voyez la physiologie: Claude Bernard a fait de grandes découvertes, et il est mort en avouant qu’il ne savait rien ou presque rien. A chaque page, il confesse les difficultés de sa tâche, "Dans les relations phénoménales, dit-il, telles que la nature nous les offre, il règne toujours une complexité plus ou moins grande. Sous ce rapport, la complexité des phénomènes minéraux est beaucoup moins grande que celle des phénomènes vitaux; c’est pourquoi les sciences qui étudient les corps bruts sont parvenues plus vite à se constituer. Dans les corps vivants, les phénomènes sont d’une complexité énorme, et de plus la mobilité des propriétés vitales les rend beaucoup plus difficiles à saisir et à déterminer." Que dire alors des difficultés que doit rencontrer le roman expérimental, qui prend à la physiologie ses études sur les organes les plus complexes et les plus délicats, qui traite des manifestations les plus élevées de l’homme, comme individu et comme membre social? Évidemment, l’analyse se complique ici davantage. Donc, si la physiologie se constitue aujourd’hui, il est naturel que le roman expérimental en soit seulement à ses premiers pas. On le prévoit comme une conséquence fatale de l’évolution scientifique du siècle; mais il est impossible de le baser sur des lois certaines. Quand Claude Bernard parle "des vérités restreintes et précaires de la science biologique", on peut bien confesser que les vérités de la science de l’homme, au point de vue du mécanisme intellectuel et passionnel, sont plus précaires et plus restreintes encore. Nous balbutions, nous sommes les derniers venus; mais cela ne doit être qu’un aiguillon de plus pour nous pousser à des études exactes, du moment que nous avons l’outil, la méthode expérimentale, et que notre but est très net, connaître le déterminisme des phénomènes et nous rendre maîtres de ces phénomènes.

 

 

 

Sans me risquer à formuler des lois, j’estime que la question d’hérédité a une grande influence dans les manifestations intellectuelles et passionnelles de l’homme. Je donne aussi une importance considérable au milieu. Il faudrait sur la méthode aborder les théories de Darwin; mais ceci n’est qu’une étude générale expérimentale appliquée au roman, et je me perdrais, si je voulais entrer dans les détails. Je dirai simplement un mot des milieux. Nous venons de voir l’importance décisive donnée par Claude Bernard à l’étude du milieu intra-organique, dont on doit tenir compte, si l’on veut trouver le déterminisme des phénomènes chez les êtres vivants. Eh bien! dans l’étude d’une famille, d’un groupe d’êtres vivants je crois que le milieu social a également une importance capitale. Un jour, la physiologie nous expliquera sans doute mécanisme de la pensée et des passions; nous saurons comment fonctionne la machine individuelle de l’homme, comment il pense, comment il aime, comment il va de la raison à la passion et à la folie; mais ces phénomènes, ces faits du mécanisme des organes agissant sous l’influence du milieu intérieur, ne se produisent pas au dehors isolément et dans le vide. L’homme n’est pas seul, il vit dans une société, dans un milieu social, et dès lors pour nous, romanciers, ce milieu social modifie sans cesse les phénomènes. Même notre grande étude est là, dans le travail réciproque de la société sur l’individu et de l’individu sur la société. Pour le physiologiste, le milieu extérieur et le milieu intérieur sont purement chimiques et physiques, ce qui lui permet d’en trouver les lois aisément. Nous n’en sommes pas à pouvoir prouver que le milieu social n’est, lui aussi, que chimique et physique. Il l’est à coup sûr, ou plutôt il est le produit variable d’un groupe d’êtres vivants, qui, eux, sont absolument soumis aux lois physiques et chimiques qui régissent aussi bien les corps vivants que les corps bruts. Dès lors, nous verrons qu’on peut agir sur le milieu social, en agissant sur les phénomènes dont on se sera rendu maître chez l’homme. Et c’est là ce qui constitue le roman expérimental: posséder le mécanisme des phénomènes chez l’homme, montrer les rouages des manifestations intellectuelles et sensuelles telles que la physiologie nous les expliquera, sous les influences de l’hérédité et des circonstances ambiantes, puis montrer l’homme vivant dans le milieu social qu’il a produit lui-même, qu’il modifie tous les jours, et au sein duquel il éprouve à son tour une transformation continue. Ainsi donc, nous nous appuyons sur la physiologie, nous prenons l’homme isolé des mains du physiologiste, pour continuer la solution du problème et résoudre scientifiquement la question de savoir comment se comportent les hommes, dès qu’ils sont en société.

 

 

 

Ces idées générales suffisent pour nous guider aujourd’hui. Plus tard, lorsque la science aura marché, lorsque le roman expérimental aura donné des résultats décisifs, quelque critique précisera ce que je ne fais qu’indiquer aujourd’hui.

 

 

 

D’ailleurs, Claude Bernard confesse combien est difficile l’application de la méthode expérimentale aux êtres vivants. "Le corps vivant, dit-il, surtout chez les animaux élevés, ne tombe jamais en indifférence physico-chimique avec le milieu extérieur, il possède un mouvement incessant, une évolution organique en apparence spontanée et constante, et bien que cette évolution ait besoin des circonstances extérieures pour se manifester, elle en est cependant indépendante dans sa marche et dans sa modalité." Et il conclut comme je l’ai dit. "En résumé, c’est seulement dans les conditions physico-chimiques du milieu intérieur que nous trouverons le déterminisme des phénomènes extérieurs de la vie." Mais quelles que soient les complexités qui se présentent, et lors même que des phénomènes spéciaux se produisent, l’application de la méthode expérimentale reste rigoureuse. "Si les phénomènes vitaux ont une complexité et une apparence différentes de ceux des corps bruts, ils n’offrent cette différence qu’en vertu des conditions déterminées ou déterminables qui leur sont propres. Donc, si les sciences vitales doivent différer des autres par leurs applications et par leurs lois spéciales, elles ne s’en distinguent pas par la méthode scientifique."

 

 

 

Il me faut dire encore un mot des limites que Claude Bernard trace à la science. Pour lui, nous ignorerons toujours le pourquoi des choses; nous ne pouvons savoir que le comment. C’est ce qu’il exprime en ces termes: "La nature de notre esprit nous porte à chercher l’essence ou le pourquoi des choses. En cela, nous visons plus loin que le but qu’il nous est donné d’atteindre; car l’expérience nous apprend bientôt que nous ne devons pas aller au delà du comment, c’est-à-dire au delà de la cause prochaine ou des conditions d’existence des phénomènes." Plus loin il donne cet exemple: "Si nous ne pouvons savoir pourquoi l’opium et ses alcaloïdes font dormir, nous pourrons connaître le mécanisme de ce sommeil et savoir comment l’opium ou ses principes font dormir; car le sommeil n’a lieu que parce que la substance active va se mettre en contact avec certains éléments organiques qu’elle modifie." Et la conclusion pratique est celle-ci: "La science a précisément le privilège de nous apprendre ce que nous ignorons, en substituant la raison et l’expérience au sentiment, et en nous montrant clairement la limite de notre connaissance actuelle. Mais, par une merveilleuse compensation, à mesure que la science rabaisse ainsi notre orgueil, elle augmente notre puissance." Toutes ces considérations sont strictement applicables au roman expérimental. Pour ne point s’égarer dans les spéculations philosophiques, pour remplacer les hypothèses idéalistes par la lente conquête de l’inconnu, il doit s’en tenir à la recherche du pourquoi [sic, probablement erreur typographique pour "comment"] des choses. C’est là son rôle exact, et c’est de là qu’il tire, comme nous allons le voir, sa raison d’être et sa morale.

 

 

 

J’en suis donc arrivé à ce point : le roman expérimental est une conséquence de l’évolution scientifique du siècle; il continue et complète la physiologie, qui elle-même s’appuie sur la chimie et la physique; il substitue à l’étude de l’homme abstrait, de l’homme métaphysique, l’étude de l’homme naturel, soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les influences du milieu; il est en un mot la littérature de notre âge scientifique, comme la littérature classique et romantique a correspondu à un âge de scolastique et de théologie. Maintenant, je passe à la grande question d’application et de morale.

 

 

 

III

 

 

 

Le but de la méthode expérimentale, en physiologie et en médecine, est d’étudier les phénomènes pour s’en rendre maître. Claude Bernard, à chaque page de l’Introduction, revient sur cette idée. Comme il le déclare : "Toute la philosophie naturelle se résume en cela: connaître la loi des phénomènes. Tout le problème expérimental se réduit à ceci: prévoir et diriger les phénomènes." Plus loin, il donne un exemple: "Il ne suffira pas au médecin expérimentateur comme au médecin empirique de savoir que le quinquina guérit la fièvre; mais ce qu’il lui importe surtout, c’est de savoir ce que c’est que la fièvre et de se rendre compte du mécanisme par lequel le quinquina la guérit. Tout cela importe au médecin expérimentateur, parce que, dès qu’il le saura, le fait de guérison de la fièvre par le quinquina ne sera plus un fait empirique et isolé, mais un fait scientifique. Ce fait se rattachera alors à des conditions qui le relieront à d’autres phénomènes, et nous serons conduits ainsi à la connaissance des lois de l’organisme et à la possibilité d’en régler les manifestations." L’exemple devient frappant dans le cas de la gale. "Aujourd’hui que la cause de la gale est connue et déterminée expérimentalement, tout est devenu scientifique et l’empirisme a disparu... On guérit toujours et sans exception quand on se place dans les conditions expérimentales connues pour atteindre ce but."

 

 

 

Donc tel est le but, telle est la morale, dans la physiologie et dans la médecine expérimentales: se rendre maître de la vie pour la diriger. Admettons que la science ait marché, que la conquête de l’inconnu soit complète: l’âge scientifique que Claude Bernard a vu en rêve sera réalisé. Dès lors, le médecin sera maître des maladies; il guérira à coup sûr, il agira sur les corps vivants pour le bonheur et pour la vigueur de l’espèce. On entrera dans un siècle où l’homme tout-puissant aura asservi la nature et utilisera ses lois pour faire régner sur cette terre la plus grande somme de justice et de liberté possible. Il n’y a pas de but plus noble, plus haut, plus grand. Notre rôle d’être intelligent est là: pénétrer le pourquoi [ou le comment? - voir ci-dessus] des choses, pour devenir supérieur aux choses et les réduire à l’état de rouages obéissants.

 
 

Eh bien! ce rêve du physiologiste et du médecin expérimentateur est aussi celui du romancier qui applique à l’étude naturelle et sociale de l’homme la méthode expérimentale. Notre but est le leur; nous voulons, nous aussi, être les maîtres des phénomènes des éléments intellectuels et personnels, pour pouvoir les diriger. Nous sommes, en un mot, des moralistes expérimentateurs, montrant par l’expérience de quelle façon se comporte une passion dans un milieu social.

 

 

 


Publié dans 10 - L'art

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