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Publié le par Maltern


Attendre : un très beau texte de Malka paru dans un n° spécial du N Obs sur le Bonheur

Malka  [01] La promesse et l’attente

   

"Les Justes ne doivent pas se reposer, dit le maître, ils ne doivent pas s’endormir... Etre juste, c’est être en état de veille "
 
 

“ Il y avait toute la mise en scène préalable au cours. Le déplacement des chaises pour faire cercle autour du maître. L’attente entre l’office religieux et le cours lui-même, qui avait lieu, tous les samedis, dans ce lycée du seizième arrondissement à Paris. La ruée vers les in-folio et puis l’entrée d’Emmanuel Levinas, le “ professeur ”, avec son pas furtif, son costume croisé et sa pochette blanche sur le côté.

Face à lui, un des élèves à qui était confié le soin de préparer le passage biblique tiré de la péricope de la semaine. Cette semaine-là, c’était un passage de la Genèse : “ Jacob s’installa sur la terre de son père, sur la terre de Canaan. ” Rachi, exégète champenois, commente : “ Jacob a voulu connaître la tranquillité, c’est alors qu’ont commencé les ennuis avec Joseph. ”

Les Justes ne doivent pas se reposer, dit le maître, ils ne doivent pas s’endormir... Etre juste, c’est être en état de veille. Il insiste : cette idée qu’on puisse se laisser aller au sommeil, cesser d’attendre ! Le contraire de l’attente, ce ne serait pas le désespoir, ni même l’impatience, mais l’apaisement, la suffisance, l’engourdissement. Comme dans ce verset du Cantique des Cantiques : “ Je dors, mais mon cœur veille. ” L’attente comme une recherche éperdue, comme un désir d’être tenu en éveil par quelque chose ou quelqu’un. L’attente comme extrême conscience.

De mes jeunes années, élève dans ce même établissement, il me souvient d’un cours sur Proust (à l’époque, le philosophe nous parlait de Bible le samedi matin et de littérature le samedi après-midi). Il disait que les personnages aimés, dans la “ Recherche ”, étaient toujours insaisissables, qu’on ne pouvait jamais les atteindre, qu’ils étaient toujours ailleurs.

Que ce temps perdu s’éparpillait, se fractionnait en des grains infimes. Et aussi que l’amour, dans Proust, était vécu non pas comme un accord, mais comme une dissymétrie. Il n’est jamais réciproque. L’un des deux doit être prisonnier. L’un des deux est otage. L’un des deux attend l’autre toujours, indéfiniment, et sans l’espoir jamais de le saisir. C’est ce qui donne à la “ Recherche ” cette émotion si particulière. L’attente comme un instant gros de tous les possibles. Comme la promesse d’une aube à venir. Mais toute attente n’est-elle pas, à cette image, un rêve d’éternité ? Toute attente n’est-elle pas attente de quelque chose d’indéfini ?

Attendre l’autobus, attendre le cours, attendre l’être aimé ou attendre le salut, est-ce bien différent ?

Dans mon enfance, il y avait des bulles qu’on s’amusait à former en puisant dans de l’eau savonneuse et en soufflant dans une paille. Nous guettions leur naissance. Selon la puissance du souffle, la bulle était plus ou moins légère, aérienne, de forme changeante. Elle s’élevait très haut, dansait au-dessus de nos têtes et disparaissait comme par enchantement.

Il y a des choses qui ne naissent pas, qui ne parviennent pas à être. Elles sont là, au bord, ou à la surface, elles cherchent à prendre pied, mais une force obscure les empêche d’advenir tout à fait. Ou alors elles passent, furtives, délicates, sur la pointe des pieds, et avant qu’on s’en aperçoive elles se sont fondues dans l’air, en laissant derrière elles les traces d’un parfum fugace. Elles sont en pointillé. Comme de fines gouttelettes que le vent fait frissonner au-dessus de la rosée. Des bulles. De simples bulles. Pures. Belles. Et fugitives. Comme cette petite collectivité que nous formions tous les samedis autour du maître. Et que nous chérissions d’autant plus que chacun ressentait confusément et depuis très longtemps qu’elle était en train de s’éteindre lentement. Au fil des ans, le maître a cessé ses cours. Le petit clan que nous formions s’est disloqué. Et la bulle s’est évaporée comme elle était née. A moins qu’elle ne soit allée renaître ailleurs, autrement, dans un autre quartier, en un autre temps, avec d’autres figurants qui nous ressemblent ! Et si ces bulles ressemblaient à notre vie ? Si elles étaient le lot commun ? Et s’il n’y avait rien d’autre que ces moments de grâce brefs comme un clignement de paupière, et d’autant plus précieux qu’ils sont périssables ? Et si nous n’étions rien d’autre que des êtres toujours en attente ? ”

 

[Salomon Malka, Nouvel Observateur, Hors-série le bonheur]



Qu’est-ce que la création ? Quelques notes

 

Prendre en deux sens :

1 - Celui d’un acte qui donne existence (le processus de création)

2 - Celui du résultat de l’acte : (choses créées, créatures)

 

A - Je suis « produit » à l’existence : en effet production s’oppose à création comme une activité de transformation active d’une matière brute déjà donnée, préexistante, être du monde avant d’exister au monde : ensemble de conditions matérielles : on parle de "condition humaine" ( mon corps, et mon environnement social )

Si vivre c’st créer alors il faut savoir à partir de quoi je crée les matériaux dont je dispose, ceux que j’acquiers ensuite ou qui me sont donnés/imposés. je ne puis me céer ex-nihilo comme un Dieu. (Voir le démiurge de Platon Timée qui dispose d’une matière qu’il va produire pour organiser le monde : un Artisan, alors que la création des chrétiens va porter sur la matière et la forme : passage du néant à l’être.)

 

B - De quoi sui-je "fait" : Où, quand, comment suis-je mis au monde ?

 

Quels sont mes auteurs s’ils existent ? ( Si l’acte créateur a un auteur, ce créateur a un "projet" en me faisant : il veut me conférer une nature que je réaliserai : ma vie comme réalisation de ce projet. Je puis aussi poser que je suis "jeté" au monde sans projet préexistant et qu’il m’appartient d’en faire un ( créer ou être créé par l’environnement ou des maîtres anonymes, habitudes, modèles sociaux, ou que je choisis )

a) quel corps ? (Fille ou garçon par exemple)

b) quelle famille ? (ses désirs : la matière de rêve ou de cauchemar dont je fût fait : penser aux enfant des femmes violées de la guerre... orphelins réfugiés...)

c) quel milieu social ? (quelle langue y parle-t-on ? Quelle est sa culture ? Ses idéaux s’il en a, quels « projets » puis-je y former ? soc. traditionnelle ou non ?

d ) Quelle époque ?

e ) Quels enseignements et quels maîtres ?

 

C - Produit, Producteur ou Créateur ? Ce sont trois attitudes que je puis adopter

 

a -face à moi-même : qui suis-je ? ou qu’est-ce que je veux devenir ? (me laisser faire, faire quelque chose de ma vie , m’inventer une vie )

 

b -face aux autres, proches ou lointains, le privé et le social, (consommateur, acteur avec les autres, auteur ou co-auteur)

 

- dans le domaine de la connaissance : que puis-savoir ? (apprendre et rester acheteur consommateur, produire du savoir à mon tour - acteur, ou interroger le savoir et peut-être créer, - auteur  ? )

 

- dans le domaine de l’action : que dois-je faire ? (subir et me conformer, m’adapter dans les actions auxquelles je crois et que j’ai choisis, interroger l’action et chercher des valeurs ? )

 

-Face aux espoirs et projets que je puis faire et partager : que m’est-il permis d’espérer ? (je puis aussi me bercer d’illusions - être fasciné par de faux espoirs et fausses peurs être endoctriné, - croire à des valeurs et   m’engager , m’interroger sur les valeurs pour savoir ce que je crois et sinon créer du moins transformer ou renouveler  le rapport que j’entretiens avec elles et ma manière de les "agir" )

Voir toujours : Etre produit, produire, créer ou se mettre dans une recherche de création.

 

D - A partir du constat que je suis  un ensemble de conditions et de possibles se demander si l’acte de vivre peut s’apparenter à une activité de création artistique.

 

Des questions se posent alors qui peuvent se nouer ou dénouer dans une problématique qui donne du sens.

I - Si l’art de vivre est l’analogue  de la production artistique en ce qu’elle s’oppose à la production naturelle (naturel/artificiel) : cela présuppose une « nature » humaine ....un point de départ qui soit « plastique »

 

2 - Une activité ayant une puissance ou force d’agir (désirs et moyens)

 

3 - Plus ou moins Consciente d’elle même et de ce qu’elle poursuit sous forme d’un projet préexistant (esquissé, révélé, entrevu, ou recherché)

 

4 - Nécessitant des moyens

 

5 - Et qui  puisse se réaliser (passage possible/réel) dans la production d’une oeuvre ou d’un produit, d’un nouvel état de chose utile (voir en quel sens l’art est inutile et en même temps on parle d’un besoin d’art)  ou supposé utiles aux autres en ce qu’il marque un progrès par rapport à l’état antérieur.

 

 

 

Soit la nature est un « modèle » perdu  (faute – cf les religions, société – cf Rousseau, pesanteurs diverses) et je me règle pour retrouver ce modèle, et retrouver le naturel, mon oeuvre est de chercher le modèle, le retrouver et imiter la nature perdue et ses plans.(Cf INSJ…)  Imitation ou respect de la nature : l’artiste créateur est en ce sens l’illusionniste qui nous éloigne de la nature.

 

Il faudra se demander alors quels plans, quels projets, qui en est l’auteur ? Les dieux, Dieu, les hommes ?

 

Il faudra aussi se demander si cette notion de nature et ces plans ne sont pas eux-mêmes des artifices s’ils sont réductibles à une nature sans auteur, une donnée brutale et sans auteur qui donne du sens et ayant un projet ? 

 

La question se pose de savoir s’il existe une nature humaine, ou non.  

 

 

* Si l’art de vivre est l’analogue de la création d’une oeuvre originale et unique ( l’art opposé à l’artisanat ), non seulement cela « pré-suppose » une nature donnée plastique, un passage à l’acte présupposant une force d’agir, une orientation par un désir de complétude, cherchant à construire un projet ( le culte de l’action pour l’action, du changement pour le changement, du mouvement pour le mouvement peuvent n’être que de l’activisme)

 

Cela présuppose également que

 

a - l’on accepte de s’exposer et d’entreprendre (se détacher, s’aventurer, risquer de ne pas trouver ou d’échouer) en n’étant pas au départ entièrement consciente de ses buts. L’idée de péril est présente plus que celle de sécurité… (Cf « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire… »)

 

b – l’on accepte d’être engagée par le retentissement de ses actes et de se découvrir autre et changé et/ou  producteur de changement.

 

c - Il faut se demander si le neuf est forcément du nouveau, si créer se fait ex nihilo, si le goût du public et de l’opinion ne contribuent pas à confondre création et nouveauté, véritables novateurs et petits maître. Se demander si la création est inscrite dans une histoire ou s’offre comme une rupture.  Enfin quelles valeurs s’inscrivent dans cette création et quel projet de l’homme elle véhicule.

 

 

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Songez aux expressions : « être l’artisan de sa réussite » (objectifs, moyens, parcours sont clairs) Il s’agit de données objectives, et sociales. Par contre peut-on dire « être artisan de son bonheur ? » ici il semble que la démarche dans sa « recherche de… » soit plus proche d’une activité artistique, imprévisible. 

 

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Divers domaines : création artistique, récit de la Genèse, création continuée, oeuvre recréée ( remake ), créativité (!) etc

 

Les paronymes : (merci Word synonymes ! )

 
Créer / fabriquer

Créer / produire

Créer / réaliser

Créer / concevoir

Créer / adapter

Créer / transformer

 


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