Char René [03] sur l’ Esprit de la Résistance

Publié le par Maltern

René Char [03] sur l’ Esprit de la Résistance

 

La liberté passe en trombe

 

« Quel étrange sentiment que celui de se pencher sur une époque révolue, comme engloutie déjà de tout son poids de diamant, alors que nous ne touchons pas encore à la fin du jour dont elle fut le matin !

Deux années de clarté incertaine, de formes difficiles à fixer faisant suite à un espoir qui ne connut jamais, je crois, d’équivalent dans le long cheminement de la volonté et du courage des hommes, s’estompent dans notre dos en même temps que méritent d’être précisées les tâches de demain. Le haut rideau d’épines derrière lequel nous fûmes des acteurs à la langue coupée, acteurs sans identité définie, sans mérite particulier sinon celui de mourir parfois comme ne meurent pas les malfaiteurs, et sans autre preuve tangible de la vie que celle de ce sang répandu qui s’étirait vers l’avenir, ce haut rideau s’est abattu, voici deux ans, touché par la foudre de la Libération. C’est alors que les soldats interdits se sont comptés: il est apparu, sans démesure, que leur nombre était celui d’une nation rassemblée!

 

Mes camarades des Forces Françaises de l’Intérieur, des Forces Françaises Combattantes, je ne vous parle pas ce soir sous les arbres propices d’une forêt, ou à l’angle d’une rue empoisonnée par la présence de l’ennemi, ou encore au­-dessus du chiffre vrillant d’un code. Nous avons certainement parcouru du chemin depuis et notre route comptera encore plus d’un tournant, notre route de rochers noirs et de fontaines abruptes.

La vraie fraternité commande une extrême discrétion.

Aucun fardeau ne se soulève sans l’aide du cœur.

Nous avons appris entre‑temps à nous méfier de nos nerfs, à nous entendre avec nos douleurs, à nous supporter, à nous épauler, enfin à nous estimer un peu les uns les autres. La singularité de notre condition n’a eu d’égal que le climat dans lequel nous avons grandi.

Vous m’en voudriez, et vous auriez raison de m’en vouloir si je réclamais pour vous quelque gratitude, quelque considération eu égard à la longueur du cauchemar et des actions qui en ont précipité le dénouement. Mais qu’on ne nous prête pas, qu’on ne nous pare pas des défauts qui seraient issus d’une déformation «professionnelle» de l’habitude des ténèbres, si je puis dire. Nous aimions, nous aimons bien le bon soleil, le soleil non pervers, et justement nous l’avons affectionné et défendu face à ceux qui voulaient en faire l’auxiliaire de leur tyrannie diffuse.

 

Des mots échangés tout bas au lendemain de 1940 s’enfouissaient dans la terre patiente et fertile de la révolte contre l’oppresseur et devenaient progressivement des hommes debout... Miracle de la conscience, de cette sensation de l’évidence qui, selon Claude Bernard, a nom vérité. Vous saviez clairement que l’arbre donnerait son fruit, et vous aviez confiance en ceux qui poussaient en peinant à sa maturité, camarades dont vous ne verriez peut‑être jamais surgir devant vous le visage fraternel parce qu’à cet instant vous seriez morts.

 

J’aimerais que ceux que les circonstances ont empêchés d’être à vos côtés chaque heure de votre peine et de votre solitude, en refassent furtivement par le cœur et par la pensée le trajet, trajet dont on ne savait pas alors, tant les mots s’étaient compromis, s’il était vertigineux ou pitoyable. Certainement mon souhait a perdu aujourd’hui son sens. Ils connaissent le prix de ces deux mots: rendre justice. Mais, s’il vous plaît, qu’à tous ces bras avides de construire des images de bon vouloir on ne tende pas que des fantômes... »

 

[Texte lu à la radiodiffusion française le 15 août 46 ]

 

Feuillet d’Hypnos 87

 

 

(René Char tient un journal à partir de 43, il l’appelle Carnet d’ Hypnos. Dans le feuillet d’ « Hypnos 87», il adresse un message à Léon Saingermain, son lieutenant (alias Pierre Zyngerman) concernant le terrain dit « homodépôt Durance 12 ». Ce terrain est destiné à accueillir des parachutages d’hommes, muni d’une liaison radio sol‑air, il pouvait aussi aider les avions en difficulté. Dans ce texte « les rues de Duranceville » désigne Oraison. Le terrain dénommé Durance 12 est placé sous la responsabilité de Zvngerman et Chaudon qui est «l’ami des blés». Gabriel Besson est «le nageur», dans le langage codé du maquis, le terme désigne l’agent de liaison chargé d’une mission délicate.)

 

« LS [Léon Saingermain*] Je vous remercie pour l’homodépôt Durance 12. Il entre en fonction dès cette nuit. Vous veillerez à ce que la jeune équipe affectée au terrain ne se laisse pas entraîner à apparaître trop souvent dans les rues de Duranceville.

Filles et cafés dangereux plus d’une minute. Cependant ne tirez pas trop sur la bride.

Je ne veux pas de mouchard dans l’équipe. Hors du réseau, qu’on ne communique pas. Stoppez vantardise.

Vérifiez à deux sources corps renseignements. Tenez compte cinquante pour cent romanesque ans la plupart des cas. Apprenez à vos hommes à prêter attention, à rendre compte exactement, à savoir poser l’arithmétique des situations. Rassemblez les rumeurs et faites synthèse.

Point de chute et boîte à lettres chez l’ami des blés. Éventualité opération Waffen, camp des étrangers, les Mées, avec débordement sur Juifs et Résistance. Républicains espagnols très en danger. Urgent que vous les préveniez.

Quant à vous, évitez le combat. Homodépot sacré. Si alerte, dispersez‑vous.

Sauf pour délivrer camarade capturé, ne donnez jamais à l’ennemi signe d’existence. Interceptez suspects.

Je fais confiance à votre discernement. Le camp ne sera jamais montré. II n’existe pas de camp, mais des charbonnières qui ne fument pas. Aucun linge d’étendu au passage des avions, et tous les hommes sous les arbres et dans le taillis. Personne ne viendra vous voir de ma part, l’ami des blés et le Nageur exceptés.

Avec les hommes de l’équipe soyez rigoureux et attentionné. Amitié ouate discipline. Dans le travail, faites toujours quelques kilos de plus que chacun, sans en tirer orgueil. Mangez et fumez visiblement moins qu’eux. N’en préférez aucun à un autre. N’admettez qu’un mensonge improvisé et gratuit. Qu’ils ne s’appellent pas de loin. Qu’ils tiennent leur corps et leur literie propres. Qu’ils apprennent à chanter bas et à ne pas siffler d’air obsédant, à dire telle qu’elle s’offre la vérité. La nuit, qu’ils marchent en bordure des sentiers. Suggérez les précautions: laissez‑leur le mérite de les découvrir. Émulation excellente. Contrariez les habitudes monotones. Inspirez celles que vous ne voulez pas trop tôt voir mourir. Enfin, aimez au même moment qu’eux les êtres qu’ils aiment. Additionnez, ne divisez pas. Tout va bien ici. Affections. HYPNOS. »

 

[ Portraits de résistants par René Char ]

 

« Archiduc me confie qu’il a découvert sa vérité quand il a épousé la Résistance. Jusque‑là il était un acteur de sa vie, frondeur et soupçonneux. L’insincérité l’empoisonnait. Une tristesse stérile peu à peu le recouvrait. Aujourd’hui il aime, il se dépense, il est engagé, il va nu, il provoque. J’apprécie beaucoup cet alchimiste. »

 

feuillet d’Hypnos 1946

 

« La qualité des résistants n’est pas, hélas, toujours la même! À côté d’un Joseph Fontaine, d’une rectitude et d’une teneur de sillon, d’un François Cuzin, d’un Claude Dechavannes, d’un André Griller, d’un Marins Bardouin, d’un Gabriel Besson, d’un docteur Jean Roux, d’un Roger Chaudon aménageant le silo à blé d’Oraison en forteresse des périls, combien d’insaisissables saltimbanques plus soucieux de jouir que de produire! A prévoir que ces coqs du néant nous timbreront aux oreilles, la Libération venue... »

 

feuillet d’Hypnos 1946

 

Emile Cavagni

 

« Nous sommes tordus de chagrin à l’annonce de la mort de Robert G. (Émile Cavagni), tué dans une embuscade à Forcalquier, dimanche. Les Allemands m’enlèvent mon meilleur frère d’action, celui dont le coup de pouce faisait dévier les catastrophes, dont la présence ponctuelle avait une portée déterminante sur les défaillances possibles de chacun. Homme sans culture théorique mais grandi dans les difficultés, d’une bonté au beau fixe, son diagnostic était sans défaut. Son comportement était instruit d’audace attisante et de sagesse. Ingénieux, il menait ses avantages jusqu’à leur extrême conséquence. II portait ses quarante‑cinq ans verticalement, tel un arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusion, sans pesanteur inutile. Inébranlablement. »

 

[Feuillets d’Hypnos 157, 1946]

 

Roger Bernard

 

« Horrible journée! J’ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser, sur la gachette du fusil‑mitrailleur et il pouvait être sauvé!

Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là.

Aux yeux qui imploraient partout autour de moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête Le soleil de juin glissait un froid polaire dans mes os.

Il est tombé comme s’il ne distinguait pas ses bourreaux et si léger, il m’a semblé, que le moindre souffle de vent eût dû le soulever de terre.

Je n’ai pas donné le signal parce que ce village devait être épargné à tout prix. Qu’est‑ce qu’un village? Un village pareil à un autre ? Peut être l’a‑t‑il su, lui, à cet ultime instant?

 

[ Feuillets d’Hypnos 138, 1946 ]

 

François Cuzin

 

( professeur de philosophie au lycée de Digne, François Cuzin est exécuté à Signes.)

 

« En dure épreuve, comme on respire, on agit. François Cuzin fut, par nature et par sentiment, la Résistance même. Il n’eut pas comme d’autres à en apprendre le mot feutré. Dans les moindres actes il exprima que cette histoire‑là, bien de vie et de mort, n’était pas un tremplin pour s’élancer, mais un pas‑à‑pas, plein de difficultés et d’humilité, d’audace et d’ombre, où l’avenir, si l’on venait à faillir, ne serait qu’un enfant mort‑né. `fous ceux qui approchèrent alors François Cuzin l’ont su et ne l’en ont que plus aimé. »

 

[Le Monde juillet 1969]

 

 

[ Le portrait de Dominique Corti ]

 

[Sous lieutenant Jocco dans le réseau Marco-Polo, Dominique Corti est arrêté à 19 ans et déporté à Buchenwald puis Ellrich où il meurt. Char lui rend hommage dans ce texte publié en 47 dans le recueil Cinq parmi d’autres publié aux Editions de Minuit en 47]

 

« Dominique Cortiechiato

 

            Ceux qui pensent que l’exagération et l’outrance sont toujours de rigueur dans les comptes rendus de la vie politique des peuples ont, durant onze années, haussé les épaules quand on leur affirmait que dans le plus grand quartier de l’Europe (l’Allemagne) on s’occupait à dresser, on installait dans sa fonction un formidable abattoir humain tel que l’imagination biblique se serait montrée incapable de le concevoir pour y loger ses impérissables démons et leurs lamentables victimes. La réalité est la moins saisissable des vérités. Une sorte de vertu originelle pèse à ce point sur nous que nous accordons à l’instinct que le délire a consacré sous le nom de cruauté le bénéfice de la faute et, partant, du remords. Le bourreau ne sera qu’un passant d’exception. Rares seront ceux qui l’apercevront. À la main du diable préventivement, nous opposerons les deux doigts de Dieu... Mais LÀ‑BAS?

 

            Là‑bas triomphe une horreur qui atteint d’emblée son âge d’or par la chute calculée en poussières vivantes du corps de l’homme vivant et de sa conscience vivante. L’infaillible nouvelle nature d’une race de monstres a pris sa place parmi les mortels. Plus contagieuse que l’inondation, la chose court le monde, reconnaissant et annexant les siens. Cependant au cœur de notre brouillard, aussi peu discernable que les feux follets de la mousse, une poignée de jeunes êtres part à l’assaut de l’impossible. Dominique Corti est né à Paris, le 13 janvier 1925. Discrètement ce jeune homme, cet enfant, va atteindre l’âge d’homme avec déjà autour de lui cette fugue de lumière propre à ceux dont la mission ‑ qui prête à sourire ‑est d’«indiquer le chemin». II ose ce qu’il veut, il sent ce qu’il doit faire.

 

            À dix‑neuf ans, il agit. II habite Paris, où le risque est le même au soleil que dans l’ombre. Dominique Corti, qui a traduit Le Château d’ Orante de Walpole, qui a écrit, en anglais, un texte étonnant: « La Littérature terrifiante en Angleterre, De Horace Walpole à Ann Radcliffe », se détourne de la réussite littéraire et fixe les yeux sur l’occupant auquel il va porter ses coups. Il adhère au réseau «Marco‑Polo» et dès lors son destin est tracé. Son intelligence, son audace, son intuition militaire le font distinguer. Le 2 mai 1944, il est arrêté. Son père José Corti, et son admirable mère ne pourront désormais que tendre leurs mains vers la nuit où leur fils est enfermé. Fresnes, du 2 mai au 15 août. Puis Buchenvvald, Ellrich... Le dernier train de déportés parti de France a emporté dans ses wagons l’un des meilleurs fils du vieux pays disloqué...

 

Dominique Corti, toi sur qui l’avenir comptait tant, tu n’as pas craint de mettre le feu à ta vie... Nous errerons longtemps autour de ton exemple. II faut revenir.

‑ «J’adresse mon salut à tous les hommes libres», t’es‑tu écrié.

II faut revenir.

Tout est à recommencer. »

 

[ Cinq parmi d’autres 47]

 

 

[ Notes sur le Maquis]

 

« Montrer le côté hasardeux de l’entreprise, mais avec un art comme à dessein rétrospectif, sans sa nouveauté tirée de nos poitrines, dans sa vérité ou la sincère approximation de celle‑ci. Ce sont les «fautes » de l’ennemi, sa consigne d’humilier avant d’exterminer, qui surtout nous favorisèrent. Sans le travail forcé en Allemagne, les persécutions, la contamination et les crimes, un petit nombre de jeunes gens seulement aurait pris le maquis et les armes. La France de 1940  ne croyait pas, chez elle, ni à la cruauté ni à l’asservissement; cette France livrée au râteau fantastique de Hitler par la pauvreté d’esprit des uns, la trahison très préparée des autres, la toute‑puissante nocivité enfin d’intérêts adversaires. De plus, l’énigme des années 1939‑1940 pesait sur son insouciance de la veille comme une chape de plomb. Dans la rapide succession des espoirs et des déceptions, des soudains en‑avant suivis de déprimantes tromperies qui ont jalonné ces quarante dernières années, on peut discerner à bon droit la marque d’une fatalité maligne, la même dont on entrevoit périodiquement l’intervention au cours des tranches excessives de l’Histoire, comme si elle avait pour mission d’interdire tout changement autre que superficiel de la condition profonde des hommes. Mais je dois chasser cette appréhension. 1 ‘année qui accourt a devant elle le champ libre...

 

Contrairement à l’opinion avancée, le courage du désespoir fait peu d’adeptes. Une poignée d’hommes solitaires, jusqu’en 1942, tenta d’engager de près le combat. Le merveilleux est que cette cohorte disparate composée d’enfants trop choyés et mal aguerris, d’individualistes à tous crins, d’ouvriers par tradition soulevés, de croyants généreux, de garçons ayant l’exil du sol natal en horreur, de paysans au patriotisme fort obscur, d’imaginatifs instables, d’aventuriers précoces voisinant avec les vieux chevaux de retour de la Légion étrangère, les leurrés de la guerre d’Espagne ; ce conglomérat fut sur le point de devenir entre les mains d’hommes intelligents et clairvoyants un extraordinaire verger comme la France n’en avait connu que quatre ou cinq fois au cours de son existence et sur son sol. Mais quelque chose, qui était hostile, ou simplement étranger à cette espérance, survint alors et la rejeta dans le néant. Par crainte d’un mal dont les pouvoirs devaient justement s’accroître du temps mort laissé par cet abandon !

 

Pour élargir, jusqu’à la lumière ‑ qui sera toujours fugitive ‑, la lueur sous laquelle nous nous agitons, entreprenons, souffrons et subsistons, il faut l’aborder sans préjugés, allégée d’archétypes qui subitement sans qu’on en soit averti, cessent d’avoir cours. Pour obtenir un résultat valable de quelque action que ce soit, il est nécessaire de la dépouiller de ses inquiétantes apparences, des sortilèges et des légendes que l’imagination lui accorde déjà avant de l’avoir menée, de concert avec l’esprit et les circonstances, à bonne fin; de distinguer la vraie de la fausse ouverture par laquelle on va filer vers le futur. L’observer nue et la proue face au temps. L’évidence, qui n’est pas sensation mais regard que nous croisons au passage, s’offre souvent à nous, à demi dissimulée. Nous désignerons la beauté partout où elle aura une chance de survivre à l’espèce d’intérim qu’elle paraît assurer au milieu de nos soucis. Faire longuement rêver ceux qui ordinairement n’ont pas de songes, et plonger dans l’actualité ceux dans l’esprit desquels prévalent les jeux perdus du sommeil. »

 

[Recherche de la base et du sommet 1955]

Publié dans 26 - LA MORALE

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