Stendhal La passion illusion : le phénomène de « cristallisation » amoureuse.

Publié le par Maltern

  Stendhal (Henri Beyle) 1783-1842 [01] La passion illusion : le phénomène de « cristallisation » amoureuse.

 

 « Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections »

 

[En 1818 Stendhal a 35ans , il rencontre Mathilde Dembowski une jeune bourgeoise milanaise. Un   « amour fou » mais non  partagé. En 1822 il fait paraître De l’Amour où il développe la célèbre théorie de la cristallisation. L’essai selon ses dires ne connaîtra qu’une centaine de lecteurs. Stendhal  y classe et analyse les différentes catégories de l’amour.

L’amour est présenté comme un produit imaginaire et une illusion en attente de désillusion. Il n’est pas « parfois » dans l’erreur ; l’erreur est constitutive de sa naissance et de son essence. Le terme est à rapprocher de la notion de « projection » en psychanalyse dans la mesure ou le sujet épris d’amour, « projette » sur l’objet aimé des qualités que lui aime, mais que l’objet n’a pas. La thèse explique fort bien l’échec amoureux mais faut-il l’étendre et en faire l’essence du sentiment amoureux et une règle générale ? L’amant peut être animé d’un désir de s’unir à un être non point parfait, mais supérieur dans un domaine, doué d’une perfection particulière qui l’amène à l’admiration et au dépassement de soi. Amour qui révèle et guide vers ce qui n’était pas ou mal connu, et non amour qui aveugle.]

 

 

« Voici ce qui se passe dans l’âme :

1°) L’admiration.

2°) On se dit : « Quel plaisir de lui donner des baisers, d’en recevoir, etc... »

3°) L’espérance.

 

On étudie les perfections ; c’est à ce moment qu’une femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l’espérance, la passion est si forte, le plaisir si vif, qu’il se trahit par des signes frappants.

 

4°) L’amour est né.

Aimer , c’est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d’aussi près que possible, un objet aimable et qui nous aime.

 

5°) La première cristallisation commence.

 

On se plaît à orner de mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré.

 

Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures et voici ce que vous trouverez :

Aux mines de sel de Salsbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver : deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grandes que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants . on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente, la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections

En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce que l’on aime.

 

Ce phénomène, que je me permet d’appeler la « cristallisation », vient de la nature qui nous commande d’avoir du plaisir et qui nous envoie le sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l’objet aimé, et de l’idée qu’elle est à moi. Le sauvage n’a pas le temps d’aller au-delà du premier pas.

A l’autre extrémité de la civilisation, je ne doute pas qu’une femme tendre n’arrive à ce point de ne trouver le plaisir physique qu’auprès de l’homme qu’elle aime. C’est le contraire du sauvage.

[…] Mais quittons ces forêts pour revenir à Paris. Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu’il aime ; cependant l’attention peut encore être distraite, car l’âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait.

Voici ce qui survient pour fixer l’attention :

 

6°) Le doute naît.

Après que dix ou douze regards ou toute une série d’actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d’abord donné, puis confirmé les espérances, l’amant, revenu de son premier étonnement, et s’étant accoutumé à son bonheur, […] l’amant, dis-je, demande des assurances plus positives et veut pousser son bonheur.

On lui oppose de l’indifférence, de la froideur ou même de la colère, s’il montre trop d’assurance ; en France, une nuance d’ironie qui semble dire : « vous vous croyez plus avancé que vous ne l’êtes ». Une femme se conduit ainsi, soit qu’elle se réveille d’un moment d’ivresse et obéisse à la pudeur, qu’elle tremble d’avoir enfreinte, soit simplement par prudence ou par coquetterie.

L’amant arrive à douter du bonheur qu’il se promettait, il devient sévère sur les raisons d’espérer qu’il a cru voir. Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d’un affreux malheur le saisit, et avec elle l’attention profonde.

 

7°) Seconde cristallisation.

Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des confirmations de cette idée :

Elle m’aime.

A chaque quart d’heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l’amant se dit : oui, elle m’aime ; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes ; puis le doute à l’oeil hagard s’empare de lui et l’arrête en sursaut. Sa poitrine oublie de respirer ; il se dit : mais, est-ce qu’elle m’aime ? Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement : elle me donnerait des plaisirs qu’elle seule au monde peut me donner.

C’est l’évidence de cette vérité, c’est ce chemin sur l’extrême bord d’un précipice affreux, et touchant de l’autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première.

L’amant erre sans cesse entre ces trois idées :

     1°) Elle a toutes les perfections ;

     2°) Elle m’aime ;

     3°) Comment faire pour obtenir d’elle la plus grande preuve d’amour possible ?

 

Le moment le plus déchirant de l’amour jeune encore est celui où il s’aperçoit qu’il a fait un faux raisonnement et qu’il faut détruire tout un pan de cristallisation.

On entre en doute de la cristallisation elle-même. »

 

[Stendhal, De l’Amour, Hypérion,1936 p.3-7]

 

 

♣ L’anecdote : comment est née cette « notion » : la passion d’un officier bavarois pour Mme. Gherardi (alis « la Chita ») dans les mines de Salzbourg

  

« Ce jeune officier, quoique très joli, n’était point fat et, au contraire, paraissait homme d’esprit; ce fut madame Gherardi qui fit cette découverte. Je voyais l’officier devenir amoureux à vue de la charmante Italienne qui était folle de plaisir de descendre dans une mine et à l’idée que bientôt nous nous trouverions à cinq cents pieds sous terre.

Madame Gherardi, uniquement occupée de la beauté des puits, des grandes galeries et de la difficulté vaincue, était à mille lieues de songer à plaire, et encore plus de songer à être charmée par qui que ce soit. Bientôt je fus étonné des étranges confidences que me fit, sans s’en douter, l’officier bavarois. Il était tellement occupé de la figure céleste, animée par un esprit d’ange, […] que souvent il parlait sans savoir à qui, ni ce qu’il disait.

J’avertis madame Gherardi qui, sans moi perdait ce spectacle, auquel une jeune femme n’est peut-être jamais insensible. Ce qui me frappait, c’était la nuance de folie qui, sans cesse, augmentait dans les réflexions de l’officier; sans cesse il trouvait à cette femme des perfections plus invisibles à mes yeux. A chaque moment, ce qu’il disait peignait d’une manière moins ressemblante la femme qu’il commençait à aimer.

Je me disais: « La Chita n’est assurément que l’occasion de tous les ravissements de ce pauvre Allemand. » Par exemple, il se mit à vanter la main de madame Gherardi, qu’elle avait eue frappée, d’une manière fort étrange, par la petite vérole, étant enfant, et qui en était restée très marquée et assez brune.

 

    « Comment expliquer ce que je vois ? me disais-je. Où trouver une comparaison pour rendre ma pensée plus claire? » A ce moment madame Gherardi jouait avec le joli rameau couvert de diamants mobiles que les mineurs venaient de lui donner, il faisait un beau soleil: c’était le 3 août, et les petits prismes salins jetaient autant d’éclat que la plus beaux diamants dans une salle de bal fort éclairée. L’officier bavarois à qui était échu un rameau plus singulier et plus brillant, demanda à madame Gherardi de changer avec lui. Elle y consentit; en recevant ce rameau, il le pressa sur son coeur avec un mouvement si comique que tous la Italiens se mirent à rire. Dans son trouble, l’officier adressa à madame Gherardi les compliments les plus exagérés et les plus sincères.

Comme je l’avais pris sous ma protection, je cherchais à justifier la folie de ses louanges. Je disais à Chita: « L’effet que produit sur ce jeune homme la noblesse de vos traits italiens, de ces yeux tels qu’il n’en a jamais vus, est précisément semblable à celui que la cristallisation a opéré sur la petite branche de charmille que vous tenez et qui vous semble si jolie. Dépouillée de ses feuilles par l’hiver, assurément elle n’était rien moins qu’éblouissante. La cristallisation du sel a recouvert les branches noirâtres de ce rameau avec des diamants si brillants et en si grand nombre, que l’on ne peut plus voir qu’à un petit nombre de places ses branches telles qu’elles sont

- Eh bien ! Que voulez-vous conclure de là? dit Madame Gherardi.

- Que ce rameau représente fidèlement la Chita, telle que l’imagination de ce jeune officier la voit.

- C’est-à-dire, Monsieur, que vous apercevez autant de différence entre ce que je suis en réalité et la manière dont me voit cet aimable jeune homme, qu’entre une petite branche de charmille desséchée et la jolie aigrette de diamants que ces mineurs m’ont offerte.

- Madame, le jeune officier découvre en vous des qualités que nous vos anciens amis, nous n’avons jamais vues. Nous ne saurions apercevoir, par exemple, un air de bonté tendre et compatissante. Comme ce jeune homme est Allemand, la première qualité d’une femme, à ses yeux, est la bonté, et, sur le champ, il aperçoit dans vos traits l’expression de la bonté, S’il était Anglais, il verrait en vous l’air aristocratique et lady like d’une duchesse; mais, s’il était moi, il vous verrait telle que vous êtes, parce que depuis longtemps et pour mon malheur je ne puis rien me figurer de plus séduisant.

-Ah! j’entends, dit Chita: au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l’il de ce jeune homme qui commence à aimer.

- C’est, repris-je, ce qui fait que les propos des amants semblent si ridicules aux gens sages, qui ignorent le phénomène de la cristallisation.

-Ah ! vous appelez cela cristallisation ! dit Chita, Eh bien ! monsieur, cristallisez pour moi ! »

 

[Stendhal, De l’Amour]

Publié dans 05 - Le désir

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