Le Mythe de Tristan et Iseut : l’amour entre féodalité et courtoisie, l’invention de l’amour passion

Publié le par Maltern

  Le Mythe de Tristan et Iseut : l’amour entre féodalité et courtoisie, l’invention de l’amour passion
(Désir/besoin/raison)


I - Ce que dit la légende bretonne, son contenu manifeste...

 

- L’Orphelin : Tristan naît orphelin : son père vient de mourir, sa mère Blanchefleur ne survit pas à sa naissance, d’où « Tristan ».

 

- L’orphelin recueilli par son oncle : Il est recueilli par le roi Marc de Cornouailles son oncle ( frère de Blanchefleur ) qui l’éduque.

 

- Le preux et la mort annoncée : Tristan accomplit sa première prouesse : on lui permet de combattre peu avant qu’il devienne chevalier le Morholt, géant Irlandais qui demande son tribut de jeunes filles et jeunes gens de Cornouailles. Il tue le géant mais reçoit un coup d’épée empoisonnée. Promis à la mort il s’embarque dans un bateau sans voile ni rames, avec son épée et sa harpe.

 

- Iseut celle qui guérit Tristan l’assassin de son oncle : Il aborde l’Irlande. La Reine d’Irlande connaît le remède qui peut le sauver mais c’est la soeur de Morholt. Tristan cache son identité et l’origine de son mal. Iseut la Blonde, princesse, fille de la reine le soigne et le guérit.

 
 

- Le roi Marc envoie Tristan chercher une belle inconnue : Quelques années plus tard Marc décide d’épouser la femme dont un oiseau lui apportera un cheveu d’or. Il envoie Tristan à la quête de l’inconnue. Une tempête rejette Tristan sur les côtes Irlandaises. Il combat et tue un dragon qui menace la capitale, blessé il est à nouveau soigné par Iseut qui découvre un jour qu’il est le meurtrier de son oncle Morholt.

 
 

- Iseut aime-t-elle Tristan ou veut-elle épouser le roi Marc ? Elle saisit l’épée de Tristan et menace de le tuer dans son bain ; Tristan lui révèle la mission dont le Roi Marc l’a chargé. Iseut ne le tue pas car elle veut être reine et... sans doute est-elle amoureuse de Tristan.

 
 

- Le philtre d’amour opère : Tristan et Iseut s’aiment : Tristan ramène Iseut la Blonde vers le royaume de Marc. En mer le vent tombe, le chaleur est pesante et la servante Brangien leur donne à boire par erreur « le vin herbé » destiné aux époux et préparé par la Reine. Ils boivent ce philtre d’amour , « ils ont bu leur destruction et leur mort », ils s’avouent leur amour et ils y cèdent. L’adultère et la faute est consommée. ( Dans certaines versions l’action du philtre est illimitée, pour d’autres c’est trois ans, d’autres présentent l’attachement d’ Iseut dès la scène du bain...)

 
 

- La servante Brangien se substitue à Iseut lors de la nuit de noce avec le roi Marc : Tristan se sent lié par la mission qu’il a reçue du roi et il conduit Iseut à Marc malgré leur trahison. Brangien la servante sera substituée par ruse à Iseut lors de la nuit de noce : elle expie ainsi sa faute et sauve aussi sa maîtresse du déshonneur.

 
 

- Les barons « félons » dévoilent la vérité au roi Marc : ils dénoncent à Marc l’amour de Tristan et Iseut. Tristan est banni mais par ruse convainc Marc de son innocence et revient à la cour.

 
 

- La preuve de l’adultère : Mais Frocine le nain, complice des barons tend un piège. Entre le lit de Tristan et celui de la Reine Iseut il sème de la fleur de blé. Tristan avant de partir pour une mission confiée par Marc veut rejoindre une dernière fois Iseut, il franchit d’un saut l’espace qui sépare les deux lits : une blessure récente s’ouvre : Alertés par Frocine, le roi Marc et les barons accourent pour voir les traces de sang dans la fleur de blé. La preuve de l’adultère est faite.

 
 

- Les amants démasqués s’échappent : Iseut la Blonde est livrée à une troupe de lépreux, Tristan condamné à mort arrive à s’échapper, à délivrer Iseut et tous deux s’enfoncent dans la forêt de Morrois. Pendant trois ans ils y mènent une vie « aspre et dure ».

 
 

- L’épée entre les amants et le pardon du roi Marc : Un jour le Roi Marc les surprend endormis, Tristan a déposé son épée entre leur corps et Marc ému les épargne croyant que cette barrière est un signe de chasteté. Sans les réveiller il prend l’épée de Tristan et dépose la sienne à la place en signe de pardon.

 

Le philtre d’amour cesse d’agir et ...Tristan se reprend tandis qu’Iseut regrette la cour. Ils demandent à L’Ermite Ogrin de jouer les intermédiaires pour rendre sa femme à Marc. Le Roi promet son pardon. A l’approche du cortège royal Iseut supplie Tristan de rester dans le pays jusqu’à ce qu’elle soit certaine que Marc la traite bien...tout en lui promettant qu’ elle le rejoindrait au premier signal de sa part sans que rien ne la retienne « ni tour, ni mur, ni fort chastel ». L’aime-t-elle envers et contre tout ?

 
 

- Iseut fait appel au jugement de Dieu pour convaincre Marc de son innocence : les amants ont plusieurs rendez-vous clandestins chez Orri le forestier, mais les barons félons veillent sur la vertu de la reine.

 

Pour prouver son innocence Iseut demande un « jugement de Dieu ». Elle triomphe de l’épreuve en jurant avant de saisir le fer rouge qui laisse intacte la main qui n’a pas menti qu’elle n’a jamais été dans les bras d’aucun homme, hors ceux du Roi et du manant qui vient de l’aider à descendre de sa barque qui n’est autre que...Tristan déguisé !

 

 - Tristan en route vers de nouvelles aventures se marie avec Iseut aux blanches mains : il croit que la reine a cessé de l’aimer. Au-delà des mers il épouse « pour son nom et pour sa beauté » une autre Iseut, « Iseut aux blanches mains ». Il la laissera vierge, car son coeur est resté auprès d’Iseut la blonde.

 

 - Retour d’Iseut la blonde, vengeance d’Iseut aux blanches mains et mort des amants : Blessé à mort et empoisonné par sa blessure, Tristan fait appeler Iseut la Blonde, Reine de Cornouailles, la seule qui peut encore le guérir. Elle accourt et arbore sur son vaisseau une voile blanche signe d’espoir. Iseut aux blanches mains, jalouse vient au lit de Tristan pour lui dire que la voile est noire. Tristan meurt de désespoir. Iseut la Blonde débarque, embrasse le corps de son amant mort et meurt de désespoir.  

 

 II - L’invention de l’Amour-courtois par les bretons ... substitution à l’honneur féodal :

 

 De nouvelles règles naissent et de nouveaux codes amoureux : l’amour chevaleresque se substitue à l’amour féodal, l’amour-passion est en train de naître, au nom de l’amour on peut trahir, mais le grand amour est malheureux et en fin de compte mène à la mort des amants. Le romantisme n’est pas loin…

 

 1- Tristan est physiquement plus fort que ses adversaires, le roi y compris. Or les moeurs du temps légitiment le droit du plus fort et le divinisent même dans les tournois : pourquoi Tristan se sent-il lié par un serment et ramène-t-il Iseut à Marc ?

 

 2 - Si Tristan et Iseut éprouvent un repentir sincère pourquoi continuent-ils à se revoir en acceptant de se quitter et bien que le philtre n’agisse plus ?

 

 
3 - Iseut la Blonde en proposant un « jugement de Dieu » sait que cette épreuve la perdra : ce n’est que par une ruse in extremis qu’elle s’en sort et ... en trompant Dieu lui-même dans son mensonge. Pourquoi un tel risque ? ne croit-on plus à la justice divine ?

 

 4 - Après le jugement de Dieu, Tristan et Iseut sont innocents pour la galerie, Tristan pourrait rester et continuer à tromper en secret : pourquoi part-il ?

 

 5 - Les cinq auteurs des versions de la légende au 13ème s. qui ne devraient pas transiger sur l’honneur présentent comme des héros, et sans le moindre commentaire Tristan qui trompe son Roi, qui trompe Iseut la Blonde en épousant Iseut aux Blanches Mains, qu’il trompe aussi puisqu’il ne l’aime pas et que son cœur reste aec Iseut la blonde ! Iseut est aussi une héroïne alors qu’elle trompe Marc avec Tristan, Tristan avec Marc et Dieu lui-même, dans la ruse du jugement de Dieu ! Quant aux barons, défenseurs de l’honneur traditionnel, ils sont présentés par les auteurs comme « félons »... !

 
 

Les romans bretons dès le 13ème s. opposent dans la conception de la passion amoureuse et les règles chevaleresques aux anciennes règles féodales .

 

 

 

 Tristan : héros de l’amour courtois en rupture de féodalité : il vit le conflit entre deux devoirs :

 

- Respecter la fidélité à son Suzerain : les conventions et la tradition, le mariage de « raison »

 

- Respecter la fidélité à sa Suzeraine élue de cœur, le mariage d’amour.

 

Conséquence : l’amour-passion, vrai, est conflictuel : sa fidélité est infidélité aux conventions, il s’accomplit contre la loi . Il est vécu comme bonheur dans le malheur accepté, ne peut se réaliser ou s’accomplir dans le cadre institutionnel. Idéal inaccessible donc source de malheur et d’opprobre.

 

 III - L’Amour- passion saurait-il être heureux ? Le « vrai » bonheur n’est-il pas toujours ailleurs... ?

 

 

 

La question se pose car Tristan et Iseut pourraient vivre leur amour sans entrave. Or ils s’inventent et se créent des difficultés qui amènent à des rebondissements et font de leur passion une histoire ou un « roman ».

 

On peut alors se demander si le but de la passion est dans sa satisfaction, un bonheur dont le calme est suppression de toute tension ou si au contraire son essence est de s’inventer des tourments pour se survivre. Ce qui amène à la question centrale : les amants s’aiment-ils eux, ou aiment-ils l’état amoureux, la tension, n’aiment-ils pas l’amour plus qu’eux-mêmes ?

 

 

 

Question brutale : Tristan et Iseut s’aiment-ils ? Quand ils vont voir l’ ermite Ogrin ils disent que non. « Il ne m’aime pas ni moi, c’est à cause du vin herbé que nous avons bu que nous avons péché ». De plus Iseut est contente de quitter la forêt et de retourner à la cour auprès de Marc, tout en promettant à Tristan de répondre à ses appels.

 
 

C’est donc le philtre qui est cause de tout, eux n’ont rien voulu, ils aiment sans s’aimer, ils sont victimes d’une fatalité, leur responsabilité n’est pas en cause.

 

Ils sont « ravis » par une sorte de transcendance, un absolu indicible (thème de l’ensorcellement et du philtre) qui les jette l’un contre l’autre malgré eux. Leur souffrance est dans un domaine qui est au-delà du bien et du mal et de tout jugement moral. En effet : ils ne répondent plus de ce qu’ils font. C’est un amour qui s’apparente à la folie : perte de tout « bon sens »… Est-ce du bon sens que de faire tout le contraire de se satisfaire et de vivre dans le malheur des contradictions ? La passion est nettement située comme puissance étrangère, destin fatal, indépendante de leurs désirs, au moins conscients.

 

L’un et l’autre aiment aimer, l’état amoureux qui ne vit que de la présence d’obstacles à la réalisation. Si la passion a un objet elle ne veut pas le posséder car elle s’éteindrait. (On n’imagine pas le bonheur conjugal d’une « Madame Tristan » !

 
 

Les Obstacles qui donnent du prix à l’amour passion sont de plusieurs nature :

 
 

- Circonstances sociales : la loi et le contrat de mariage s’opposent à la réalisation de leur amour.

 
 

- La séparation voulue : la passion se vit dans le rêve et la tension. L’absence de l’autre la nourrit plus que sa présence effective : Iseut la Blonde est lointaine et c’est un mariage blanc, - non consommé - avec Iseut aux Blanches mains. La chasteté comme épreuve et témoignage d’amour ?

 

- L’obstacle absolu : la mort ou ses prémisses la maladie. Tristan est mourant quand Iseut la Blonde le guérit de sa blessure, et il meurt quand elle accourt pour la dernière fois.

 
 
 

IV - l’Amour passion ne serait-il qu’une figure de l’amour de soi ?

 
 

Si l’amour passion porte plus sur l’épreuve et l’état de la passion, le désir exacerbé, que sur l’objet de la passion, on peut dire que le fondement de la passion est un irrémédiable égoïsme.

 

Tristan et Iseut s’aiment réciproquement, sont d’une fidélité exemplaire, mais chacun n’aime l’autre qu’à partir de soi et non de l’autre. Leur malheur provient d’une fausse réciprocité qui est un double narcissisme. L’Isolde de Wagner va jusqu’à avouer une espèce de haine de Tristan dans l’excès de sa passion : « Elu par moi, perdu par moi ! »  

 
 

V - .... un amour de soi qui tendrait à l’affrontement ou au désir d’affrontement avec la mort ? L’épreuve de vivre , la mort délivrance : naissance d’un thème romanesque et romantique ...

 
 

L’amour plus fort que la mort ? et cherchant donc à la « provoquer » à la défier pour la gloire de l’amant ? On observe que la passion de Tristan cherche le péril pour lui-même, l’invente quand il n’existe pas, et non pour les fruits de sa victoire.

 

Irrationnel ? Non si l’on interprète les prouesses du passionné comme la preuve à ses yeux de sa propre valeur : il s’agit d’ être le plus fort ou le plus rusé : d’affirmer sa puissance. Or l’obstacle le plus fort est bien la mort et c’est donc à un affrontement avec elle que tend toute passion.

 

Face à la tradition celtique qui affirme l’orgueil de vivre, le désir animal et actif, l’idéal Courtois exalte comme une purification le triomphe de la mort sur la vie : se consumer et ne pas consommer. Renouveler sans cesse les épreuves jusqu’à l’épreuve finale qui est de mourir d’amour, moment où l’amant est transfiguré : valorisé absolument.

 

Mais la question peut être brutalement posée : aimer jusqu’à la mort est-ce aimer quelqu’un ou aimer la mort ? Question qui dévoile la puissance du mythe jusqu’aux héros romantiques qui se suicident pour prouver la force de leur passion.

 

Comment expliquer cette volonté de mort inavouée dans la passion ? Denis de Rougemont[1] y voit une volonté d’échapper au destin humain des passions-subies, passives, symbolisées par le philtre. Vouloir mourir c’est la passion fondamentale, active mais secrète, inavouable que chercheraient les amants.

 
 
 

VI - ... inavouable désir ? Déguiser en "fatalité" ou "destin" l’amour malheureux est-ce désirer inconsciemment la mort ? L’amour passion une pathologie ?

 
 

Se représenter la passion comme fatalité subie et valoriser les tourments et les épreuves jusqu’à la mort ? Ne serait-ce qu’ une manière d’exprimer symboliquement le désir de mort censuré par la raison et l’église mais dont Freud fera une des tendances fondamentale du psychisme inconscient livré aux tensions des pulsions de vie et de mort, d’Eros et Thanatos ?

 

Le mythe permet de croire que c’est la passion qui nous expose à tous les périls et toutes les épreuves, et que ce n’est pas nous qui le désirons. La joie morbide de l’inaccomplissement de soi, le plaisir dans la souffrance jusqu’à l’extinction de soi, cela ne vient pas de nous, mais d’une passion surhumaine que nous subissons.

 

L’amour passion fatal ne serait-il qu’un alibi pour ceux qui veulent leur malheur et leur mort sans se l’avouer ? D’où la puissance fascinante du Mythe de Tristan ? Le « philtre d’amour » est symbole du destin qui nous soumet aux épreuves et à la souffrance jusqu’à la mort fatale, mais n’est-il pas le masque de notre volonté réelle bien que censurée de malheur et de mort ? L’idée de passion en Occident serait donc une dissimulation du goût de la mort.

 
 

Ce désir de mort est clairement avoué par le Tristan de Wagner qui avoue au moment de sa mort « Quand mon père m’engendra et mourut, quand ma mère me donna le jour en expirant, la vieille mélodie arrivait aussi à leurs oreilles, languissante et triste. Elle m’a interrogé un jour, et voici qu’elle me parle encore. Pour quel destin suis-je né ? La vieille mélodie me répète : Pour désirer et pour mourir ! Pour mourir de désirer ! Ce terrible philtre qui me condamne au supplice, c’est moi, moi-même qui l’ai composé... Et je l’ai bu à long traits de délice ! »

 
 

VII - L’amour passion comme ascèse et connaissance de soi ? Eros et Agapè, l’amour païen et l’amour chrétien... union mystique et communion

 
 
 

La passion peut figurer une des voies de l’ascèse, dans la mesure où elle est mépris des réalités terrestres et des jouissances. C’est une des voies de la connaissance de soi en Occident : se connaître à travers les épreuves et la souffrance On peut dire que l’épreuve passionnelle nous révèle à nous-mêmes.

 
 

Dans une conception dualiste absolue la vie corporelle est malheur. Désirs et passions étant liées au corps sont des maladies ou des prisons, c’est en s’en séparant qu’on se reconquiert. S’y livrer c’est expérimenter la souffrance qui nous révèle notre véritable destinée qui est de nous en délivrer : c’est la voie de l’ascèse, ascension graduelle, mort progressive, et volontaire, où l’âme se soustrait aux désirs et aux erreurs pour rejoindre son origine bienheureuse, ciel des Idées vraies, belles et bonnes, ou Dieu. Nous sommes dans la problématique inaugurée par Platon.

 
 

La vraie vie est donc ailleurs, la mort en est le seuil, la souffrance et la passivité passionnelles temporelles sont l’envers du bonheur éternel. Eros notre désir suprême, désir d’Absolu, enthousiasme sacré [2] sacrifie les désirs relatifs, circonstanciels. Autrement dit l’accomplissement de l’Amour serait le sacrifice des amours terrestres. C’est une des dimensions du mythe de Tristan et de l’amour courtois : l’amour est fatal, il est irréalisable, invivable dans la vie. Malheur de vivre.

 
 

L’Agapè ou amour selon la religion chrétienne et ses croyances opère un renversement des propositions. Il réintègre le bonheur sur terre et dans l’amour terrestre. Il faut se référer au prologue de l’Evangile de Jean qui indique que le Logos[3] s’est fait chair : mystère de l’ « in-carnation »[4], du Christ et de la présence de l’Esprit Saint dans les Personnes. Aimer n’est ce n’est plus se perdre mais se retrouver, ce n’est plus passivité mais action : présence du Verbe en nous. « Au commencement était le Verbe, et le verbe était avec Dieu, et il était Dieu... En lui était la vie et la vie était la lumière des homes.(...) Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité, et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »

 

 

 

Le christianisme des textes de Jean, - contrairement au courant de l’idéologie dominante de l’institution chrétienne de l’époque[5] -, place à travers cette notion d’incarnation le début d’une vie nouvelle dans l’ici-bas, et le maintenant, autrement dit l’infini dans le fini. Si le Dieu des chrétiens s’est fait homme en Jésus-Christ lequel est pleinement « homme-Dieu » et modèle d’humanité, alors l’amour qu’il témoigne au prochain, la charité chrétienne est modèle à portée de l’homme. L’ amour de l’Absolu ne s’oppose plus dès lors à l’amour du prochain puisque que ce prochain comme chacun contient Dieu. L’amour du prochain des chrétiens, n’est plus signe de séparation de Dieu ( aimer soit Dieu, soit les hommes) mais au contraire action de Dieu en nous et rapprochement de Dieu dans le prochain.

 

L’amour, ainsi conçu et spiritualisé, peut être vécu comme Bonheur dès le présent de l’ici-bas. L’amour de l’autre, du prochain, n’est plus une passion qui nous perd, une passivité mortifère, ou une captivité. L’amour concret du prochain est un rapprochement de Dieu et non un égarement. L’amour n’est plus passion qui entraîne perte de soi en l’autre ou de l’autre en soi. Un tel amour fait que les aimants communient ensemble dans l’Esprit qui est en l’un et l’autre. La communion amoureuse et ses moments privilégiés, est l’expérience heureuse de ce bonheur absolu dans le relatif de la vie, elle n’est pas expropriation de soi. S’aimer soi, aimer l’autre et aimer Dieu ou l’absolu ne sont plus inconciliables [6].

 
 

Le mystère de cet amour chrétien n’est donc plus celui qui partirait d’un homme vers un Dieu lointain et muet, mais en sens inverse il vient d’un Dieu qui présent en chacun, se met à la portée de chacun. Il n’y a plus d’exclusions ou d’exclusivité entre l’amour de soi, celui des autres et celui de Dieu, mais au contraire réconciliation. L’amour de Dieu, des autres et de soi sont posés comme le même geste. La formule « Tu aimeras le seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même » renvoie à ce mystère de l’Agapè chrétienne qui bien entendu dépasse le simple plaisir.

 
 

La vision chrétienne est donc en rupture avec la vision païenne : l’amour heureux est donc possible !

 

La vision païenne et courtoise, survit cependant. Au sein de l’Eglise l’hérésie Cathare proche de l’amour courtois conserve l’idée de l’amour passion fatal et voie de perdition. On peut résumer :

 

a / L’amour vrai est hors du mariage et de l’union des corps.

 

b / Il est chaste et s’adresse à l’âme, la chair est condamnée.

 

c / L’homme s’éprouve et prouve son amour dans des séries d’épreuves.

 

d / La femme est « idéalisé », elle est inaccessible.

 
 

La femme ou l’être aimé sont divinisés et la rhétorique de l’amour passion est celle de la mystique religieuse. Un désir d’union 1 / spirituelle, 2 / absolue, 3 / qui ne peut s’accomplir que lorsque l’âme est délivrée de la prison du corps. Ainsi Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) s’écrie : « Je Meurs de ne pas Mourir ! » La mort est transfigurée et certains mystiques souhaitent mourir d’Amour pour un Dieu qui promet sa grâce. Ici le désir de mort associé à l’amour mystique est un désir de s’unir à nouveau au principe d’Amour pur et de vie, la vie terrestre étant conçue comme séparation.

 

 
 

Pour le plaisir de lire : Denis de Rougemont 1906-1885 : Cet essayiste né en Suisse a participe aux grands débats d’idées du siècle dernier en développant les thèses d’un personnalisme engagé (au côtés de Mounier en particulier) En 1938 paraît L’Amour et l’Occident (remanié jusqu’en 72). Dans cet essai il s’appuie sur le mythe de Tristan et Iseut qu’il considère comme un archétype de la culture de la sensibilité en occident pour analyser la valorisation de l’amour-passion dont les héros malheureux transgressent les conventions sociales. Valorisation de l’ Eros (désir sensuel,sans limites, source d’excès) face à l’Agapè ( affection spiritualisée, sociable et proche de la charité des chrétiens amour). L’opposition va sous tendre le conflit entre passion et mariage en occident. D’un côté l’institution du lien socialement reconnu, à la fois « norme » (au sens de valeur) et « normalité » (au sens sociologique) conforme à la raison , - fidèle à ses engagements et à ses « liens ». D’un autre côté une valorisation de l’amour passion de l’infidélité, de la transgression des règles sociales. La passion devient valeur de vérité face à la convention frappée de fausseté.

 

La puissance du mythe se révèle dans l’opposition qu’elle suscite entre la sincérité de la passion et la fausseté des conventions. On assiste à une étonnante inversion. Le « cocu » devient dérisoire, au sens propre : objet de rire (Cf. le Cocu magnifique de Molière, et l’immense production romanesque et théâtrale du « triangle » de boulevard…) alors que l’amant devient héros positif. L’amour passion devient vertu, et la transgression noblesse. « Seigneurs, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort ? » c’est ainsi que commence le roman de Tristan. L’amour heureux n’a pas d’histoire, donc seul l’amour malheureux mériterait d’être conté : amour contrarié, ou menacé ( par la maladie mortelle cf Love Story ). Ce qui compte n’est plus l’amour comblé, la quiétude semble frappée du sceau de l’ennui, on cherche l’intensité et Emma Bovary rêvant aux romans d’amour à l’eau de rose tombe dans les bras de Rodolphe !

 


[1] Cf. L’Amour et l’Occident.
[2] Enthousiasme : en-theos = dans le divin, en pourrait dire qu’être enthousiaste c’est être « endiviné » !
[3] C’est-à-dire Dieu, la Parole, le Verbe ou Raison de toutes choses, au sens ou la raison veut dire la cause. Cf. l’expression la raison des choses = la cause d’existence des choses, pour quelle raison as-tu agit ? synonyme de pour quelle cause as-tu agis ?.
[4] Carnis lat. = la chair ; incarnation = « se faire chair » et donc visible. Penser à l’acteur qui incarne un rôle : il rend visible le rôle qui jusqu’ici n’était qu’écrit.
[5] Il tendait à déprécier la vie terrestre insistant sur ses malheurs et la « vallée de larmes » et plaçait le bonheur dans l’au-delà, se faisant ainsi un puissant outil de soumission au malheur… et au pouvoir.
[6] Le langage amoureux parle d’amour qui élève, d’amour qui les dépasse ou les fait se dépasser.

 

Règles féodales

( Chanson de geste )

 

Règles chevaleresques ( courtoises )

( Roman breton )

 

Chevalier vassal d’un Suzerain

Chevalier vassal d’une Dame Suzeraine Elue et en même temps d’un Suzerain, d’où conflits de devoirs

Les vassaux sont tenus de dénoncer au seigneur ce qui lèse son droit et son honneurs : être « féal » ou « loyal ».

Dénoncer l’amour-passion c’est « félonie ».

Est félon celui qui dénonce les secrets de l’amour courtois.

L’institution du mariage : s’enrichir, annexer des terres données en dot, ou espérées en héritage. La répudiation est possible : il suffit d’alléguer une parenté au quatrième degré pour dissoudre le mariage devant l’Eglise

L’amour courtois oppose une « fidélité » indépendante de l’institution du mariage. Allant jusqu’à déclarer l’amour incompatible avec le mariage : institution d’intérêt. L’adultère excusable et magnifiés comme fidélité aux lois de l’amant-vassal et de sa dame de coeur

Le mariage : institution sociale injuste et intéressée.

L’amour vrai hors mariage : pur et fidèle contre l’institution. Les droits supérieurs de la passion justifient la trahison des conventions.

Publié dans 05 - Le désir

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