Sartre Jean-Paul [27] Une conduite de mauvaise foi : les faux refus d’une coquette

Publié le par Maltern

Jean-Paul Sartre [27] Une conduite de mauvaise foi : les faux refus d’une coquette

 Peut-on se mentir à soi-même ?

[L’exemple est célèbre. La coquette à la fois veut et ne veut pas encourager le courtisan. La mauvaise foi, conduite qui consiste à se mentir à soi-même nous renseigne sur la nature de la conscience. On dit qu’être de mauvaise foi c’est se mentir à soi-même. Soit, mais est-ce possible ? Il y a apparemment mensonge puisque a / on cache quelque chose, b/ on gagne quelque chose et c / on prend le risque d’être démasqué. Or on oublie ce qui est évident : pour qu’il y ait mensonge il faut une dupe absolument ignorante et un menteur, qui lui, connaît la vérité. Donc on ne peut se mentir à soi-même, tendre le piège et tomber dedans… Freud explique ce dédoublement en invoquant une dualité conscient / inconscient dans le psychisme. Le « ça » tromperait le « moi » comme si le « ça » était extérieur au sujet… Impossible répond Sartre : l’inconscient ne peut servir d’excuse et un tel recours est une excuse, une conduite de mauvaise foi.  

La coquette cherche à être désirable et courtisée et en même temps elle fuit les conséquences. Elle provoque et se retire, à la fois, elle est et n’est pas ce qu’elle joue à être aux yeux de l’autre. En d’autres termes : être de mauvaise foi c’est croire que l’on « est » à la manière des choses, que nous sommes faits, factices, alors que nous savons que nous « existons » et que nous pouvons sans cesse faire et défaire nos choix, nous sommes en devenir. Quand on croit que l’on est « fait » ( !) « chosifiés » , - Sartre parle de ces « gros pleins d’être », on a beau jeu de croire à notre inconscient et de s’en servir d’alibi…]

 « Voici, par exemple, une femme qui s’est rendue à un premier rendez-vous. Elle sait fort bien les intentions que l’homme qui lui parle nourrit à son égard. Elle sait aussi qu’il lui faudra prendre tôt ou tard une décision. Mais elle n’en veut pas sentir l’urgence : elle s’attache seulement à ce qu’offre de respectueux et de discret l’attitude de son partenaire. Elle ne saisit pas cette conduite comme une tentative pour réaliser ce qu’on nomme « les premières approches », c’est-à-dire qu’elle ne veut pas voir les possibilités de développement temporel que présente cette conduite : elle borne ce comportement à ce qu’il est dans le présent, elle ne veut pas lire dans les phrases qu’on lui adresse autre chose que leur sens explicite, si on lui dit : « Je vous admire tant », elle désarme cette phrase de son arrière-fond sexuel, elle attache aux discours et à la conduite de son interlocuteur des significations immédiates qu’elle envisage comme des qualités objectives.

L’homme qui lui parle lui semble sincère et respectueux comme la table est ronde ou carrée, comme la tenture murale est bleue ou grise. Et les qualités ainsi attachées à la personne qu’elle écoute se sont ainsi figées dans une permanence chosiste qui n’est autre que la projection dans l’écoulement temporel de leur strict présent. C’est qu’elle n’est pas au fait de ce qu’elle souhaite : elle est profondément sensible au désir qu’elle inspire, mais le désir cru et nu l’humilierait et lui ferait horreur. Pourtant, elle ne trouverait aucun charme à un respect qui serait uniquement du respect. Il faut, pour la satisfaire, un sentiment qui s’adresse tout entier à sa personne, c’est-à-dire à sa liberté plénière, et qui soit une reconnaissance de sa liberté.

Mais il faut en même temps que ce sentiment soit tout entier désir, c’est-à-dire qu’il s’adresse à son corps en tant qu’objet. Cette fois donc, elle refuse de saisir le désir pour ce qu’il est, elle ne lui donne même pas de nom, elle ne le reconnaît que dans la mesure où il se transcende vers l’admiration, l’estime, le respect et où il s’absorbe tout entier dans les formes plus élevées qu’il produit, au point de n’y figurer plus que comme une sorte de chaleur et de densité.

Mais voici qu’on lui prend la main. Cet acte de son interlocuteur risque de changer la situation en appelant une décision immédiate : abandonner cette main, c’est consentir de soi-même au flirt, c’est s’engager. La retirer, c’est rompre cette harmonie trouble et instable qui fait le charme de l’heure. Il s’agit de reculer le plus loin possible l’instant de la décision. On sait ce qui se produit alors : la jeune femme abandonne sa main, mais ne s’aperçoit pas qu’elle l’abandonne. Elle ne s’en aperçoit pas parce qu’il se trouve par hasard qu’elle est, à ce moment, tout esprit. Elle entraîne son interlocuteur jusqu’aux régions les plus élevées de la spéculation sentimentale, elle parle de la vie, de sa vie, elle se montre sous son aspect essentiel : une personne, une conscience. Et pendant ce temps, le divorce du corps et de l’âme est accompli ; la main repose inerte entre les mains chaudes de son partenaire : ni consentante ni résistante - une chose.

Nous dirons que cette femme est de mauvaise foi. Mais nous voyons aussitôt qu’elle use de différents procédés pour se maintenir dans cette mauvaise foi. Elle a désarmé les conduites de son partenaire en les réduisant à n’être que ce qu’elles sont, c’est-à-dire à exister sur le mode de l’en-soi. Mais elle se permet de jouir de son désir, dans la mesure où elle le saisira comme n’étant pas ce qu’il est, c’est-à-dire où elle en reconnaîtra la transcendance. Enfin, tout en sentant profondément la présence de son propre corps - au point d’être troublée peut-être - elle se réalise comme n’étant pas son propre corps et elle le contemple de son haut comme un objet passif auquel des événements peuvent arriver, mais qui ne saurait ni les provoquer ni les éviter, parce que tous ses possibles sont hors de lui. Quelle unité trouvons-nous dans ces différents aspects de la mauvaise foi ? C’est un certain art de former des concepts contradictoires, c’est-à-dire qui unissent en eux une idée et la négation de cette idée ».

 [Sartre, La mauvaise foi, chap.2 de l’L’Etre et le Néant]

 

Publié dans 04- L'inconscient

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