Jean-Pierre Vernant 1914 [04] L’Amitié et l’engagement ces familles que l’on se choisit

Publié le par Maltern

Jean-Pierre Vernant 1914 [04] L’Amitié et l’engagement ces familles que l’on se choisit

 

* Tisser l’amitié : « s’accorder avec quelqu’un qui est différent de soi pour construire quelque chose de commun. » Famille choisie et engagements.

 

 

 

« Le sentiment de communauté qui est au cœur de l’amitié se retrouve également dans le lien familial. Pour un Grec, il y a dans l’amitié civique quelque chose d’assez semblable à la famille. Les membres d’une même famille se disputent, se font les pires coups, mais ils sont unis en même temps par une sorte de solidarité fondamentale. J’ai souvent dit que, dans la Résistance aussi, il y avait quelque chose de ce type. Quand je rencontre quelqu’un que je ne connais pas et dont je sais qu’il a été un résistant actif, même si c’est un adversaire politique, j’éprouve un sentiment d’appartenance analogue à celui que je peux avoir en retrouvant un arrière-cousin : « Il est des nôtres...». Dans une famille, les histoires qui circulent, les traditions qu’on a entendues raconter, les souvenirs d’enfance forment une espèce d’horizon commun que l’on partage. Quand quelqu’un s’y inscrit, cela ne signifie pas que ce soit un ami ou un copain, ni qu’on ait envie de se précipiter dans ses bras, mais on l’embrasse quand même sur les deux joues, ce qui est une façon de le reconnaître comme proche. Les racines communes, les liens familiaux viennent tout d’un coup renforcer votre identité et on se reconstruit soi-même en retrouvant des membres de la famille à laquelle on appartient. Les sentiments qu’on éprouve à l’égard de soi et à l’égard des autres sont liés à ce qu’on a ressenti autrefois. C’est, au fond, le problème du temps : on n’est plus le même, les choses se défont, et on refait son tissu personnel avec la présence de ceux qu’on n’a pas vus depuis longtemps, quand on peut évoquer avec eux toute une série de souvenirs auxquels on ne pense jamais. Le passé revient, et revient partagé. Si on y pense tout seul, on ne sait même pas s’il est vrai, mais, à partir du moment où il est intégré au folklore familial, il devient une partie de votre histoire.

 

D’un autre côté, la solidarité familiale évoque aussi l’idée de clan, et le clan suppose l’exclusion, le secret; les parties rapportées ne sont pas dans le coup. Dans l’amitié, c’est autre chose, puisqu’il ne s’agit pas d’un rapport généalogique, mais d’un choix. Certes, il y a toujours dans le choix un élément qui ne dépend pas de soi, mais des hasards de la vie ou de pressions de toutes sortes; malgré tout, on a quand même le sentiment de choisir ses amis. Les parents, au contraire, on ne les a pas choisis, on les a reçus. Il est vrai que les amis peuvent constituer une espèce de famille et qu’on peut faire avec eux ce qu’on ne ferait pas avec d’autres, y compris, parfois, des choses qu’on n’approuve pas. Mais l’amitié implique toujours des affinités relatives aux choses essentielles.

 

[...]   L’amitié a aussi ceci de particulier qu’elle nous change. Pour revenir à la Résistance, c’est une expérience qui a changé ceux qui l’ont vécue. Avant-guerre, j’avais mes groupes d’amis qui pensaient comme moi. Pendant la guerre, je me suis trouvé proche de gens qui étaient des militants catholiques, ou même qui avaient été membres de l’Action française. Le fait d’avoir pris ensemble, avec passion, des risques très grands m’a conduit à ne plus les voir de la même façon, et moi, je ne suis plus exactement le même depuis. Je n’ai plus porté le même regard sur les chrétiens ni même sur les nationalistes, à certains égards, dès lors qu’ils sont devenus presque automatiquement mes amis, c’est-à-dire mes proches de par notre engagement commun dans des choses d’une importance affective considérable. De même, ceux qui étaient communistes et qui ont participé activement à la Résistance à côté de non-communistes ont été profondément modifiés dans leur façon d’être communistes; ils ont, à mes yeux, cessé de croire qu’il s’agissait soit de conquérir les autres, soit de les éliminer. Ils ont été amenés à penser qu’il devait exister un moyen de s’entendre avec les autres pour créer quelque chose ensemble. Et l’amitié, c’est aussi cela : s’accorder avec quelqu’un qui est différent de soi pour construire quelque chose de commun. C’est la raison pour laquelle la plupart des communistes qui ont été dans la Résistance, spécialement dans la Résistance non communiste, se sont trouvés exclus assez rapidement dans les années qui ont suivi : ils ne pouvaient plus voir les choses comme auparavant. Mais ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas changer, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes politiques ou sociaux, ceux qui n’acceptent pas l’idée que le changement est une manière de constituer sa propre identité édifient autour d’eux des murs de Berlin. »

 

 

 

[Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique, 1996]

 

 

Publié dans 22 - La société

Commenter cet article