Epicure 341-271 av. J-C [A01] Lettre à Ménécée. Le tetrapharmakon, de l’art de vivre…

Publié le par Maltern

Epicure 341-271 av. J-C [A01] Lettre à Ménécée. Le tetrapharmakon, de l’art de vivre…

Tetrapharmakon : quadruple remède de l’art de vivre en épicurien.

 

« Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter à philosopher et quand on est vieux, on ne doit pas se lasser de la philosophie, car personne n’est trop jeune ni trop vieux pour prendre soin de son âme. Dire qu’il est trop tôt ou trop tard pour faire de la philoso­phie, cela re­vient à dire que l’heure d’être heureux n’est pas venue encore ou qu’elle a déjà passé. Ainsi et le jeune homme et l’homme âgé doivent philosopher. Celui-ci afin de rajeunir au contact du bien, en rappelant à lui les jours passés, celui-là, exempt de crainte devant l’avenir malgré sa jeunesse, afin d’être serein comme un vieillard.

Dès lors il faut rechercher ce qui nous rend heureux, puisque avec le bon­heur nous avons tout ce qu’il nous faut et que si nous ne sommes pas heureux nous faisons tout pour l’avoir.

Suis et pratique l’enseignement que je ne laisse de te prodiguer et com­prends qu’il y va des principes de la vie heureuse.

| [1]|| Et d’abord songe qu’un dieu est un être immortel et bienheureux, confor­mément à l’idée que nous en avons. Ne lui attribue rien qui contredise cette immortalité et cette béatitude, par contre accorde-lui tout ce qui convient à l’immortalité et à la béatitude, car l’évidente connaissance que nous avons des dieux montre bien qu’ils existent.

Seulement ils ne sont pas comme le croit la multitude. Et nier les dieux de la multi­tude ce n’est pas être impie. L’impiété réside plutôt dans ce que la multitude prête aux dieux par ses opinions. Car ces dernières, loin d’être des intuitions justes, sont des imaginations fallacieuses,- d’où vient qu’on rend les dieux responsables du mal qui advient aux mé­chants et du bien répandu sur les bons. C’est que la multitude est pri­sonnière des idées qu’elle se fait de la vertu, elle veut des dieux qui s’y conforment et rejette tout ce qui est diffé­rent.

| [2]|| Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n’est rien pour nous, puisqu’il n’y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par consé­quent, si l’on considère avec justesse que la mort n’est rien pour nous, l’on pourra jouir de sa vie mortelle. On cessera de l’augmenter d’un temps infini et l’on supprimera le re­gret de n’être pas éter­nel. Car il ne reste plus rien d’affreux dans la vie quand on a parfai­tement compris qu’il n’y a pas d’affres après cette vie. Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu’elle serait un événement péni­ble, mais parce qu’on tremble en l’attendant. De fait, cette douleur, qui n’existe pas quand on meurt, est crainte lors de cette inutile attente !

Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n’est rien pour nous, puisque lors­que nous exis­tons la mort n’est pas là et lorsque la mort est là nous n’existons pas. Donc la mort n’est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu’elle n’a pas d’existence pour eux, et elle n’est rien pour les morts, puisqu’ils n’existent plus.

Mais la plupart des gens tantôt fuient la mort comme le pire des maux et tantôt l’ap­pel­lent comme la fin des maux.

Le philosophe ne craint pas l’inexistence, car l’existence n’a rien à voir avec l’inexis­tence, et puis l’inexistence n’est pas un méfait.

De même que la nourriture très abondante n’est pas préférable à la plus sa­voureuse, de même, pour la vie, la longueur ne se préfère pas au charme. Et ceux qui enjoignent au jeune homme de vivre bien et au vieillard de bien mourir disent une niaiserie, car le vieillard aussi goûte la douceur de vivre, et puis vivre et bien mourir, cela ne fait qu’un. Plus niais encore est celui qui tient qu’il vaut mieux ne pas naître et » une fois né, fran­chir au plus tôt les portes de l’Hadès «. S’il croit cela, que ne quitte-t-il la vie ? Il en a les moyens, s’il le voulait vraiment !

Si ce n’est là que raillerie, il se montre léger sur un sujet qui n’est pas fri­vole.

Ainsi, songe que l’avenir n’est ni tout à fait à nous, ni tout à fait hors de nos prises, afin de ne pas l’attendre, comme s’il devait se réaliser à coup sûr et cependant de ne pas déses­pérer, comme s’il était assuré qu’il dût ne pas arri­ver.

 

| [3]|| Maintenant il faut parvenir à penser que, parmi les désirs, certains sont fon­dés en na­ture, d’autres sont vains. Parmi les désirs naturels certains sont né­cessaires, d’autres ne sont que naturels. Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les au­tres pour le calme du corps, d’autres enfin simplement pour le fait de vivre. En effet, une juste vision de ces caté­gories permettra chaque fois de choisir et de refuser, relativement à la santé du corps et à la sérénité, puisque telle est la perfection même de la vie bien­heu­reuse. Car c’est en vue de cela que nous voulons éviter la douleur et l’an­goisse.

Lorsque cela s’accomplit en nous, les orages de l’âme se dispersent, le vi­vant ne che­mine plus vers ce qui lui fait défaut et ne vise plus quelque sup­plément au bien de l’âme et du corps.

En effet nous ne sommes en quête du plaisir que lorsque nous souffrons de son ab­sence. Or maintenant nous ne sommes plus dans le manque de plaisir.

Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie bien­heureuse. Car il est le premier des biens naturels. Il est au principe de nos choix et refus, il est le terme auquel nous atteignons chaque fois que nous décidons quelque chose, avec, comme critère du bien, notre sensibilité. Précisément parce qu’il est le bien premier, épousant notre nature, c’est toujours lui que nous recherchons. Mais il est des cas où nous mépri­sons bien des plaisirs : lorsqu’ils doivent avoir pour suite des dés­agréments qui les surpassent et nous estimons bien des douleurs meilleures que les plai­sirs lorsque, après les avoir supportées longtemps, le plaisir qui les suit est plus grand pour nous. Tout plaisir est en tant que tel un bien et cependant il ne faut pas rechercher tout plaisir ; de même la douleur est toujours un mal, pourtant elle n’est pas toujours à rejeter. Il faut en juger à chaque fois, en examinant et comparant avantages et désavantages, car parfois nous traitons le bien comme un mal, parfois au contraire nous traitons le mal comme un bien.

C’est un grand bien, croyons-nous, que le contentement, non pas qu’il faille toujours vi­vre de peu en général, mais parce que si nous n’avons pas l’abon­dance, nous saurons être contents de peu, bien convaincus que ceux-là jouis­sent le mieux de l’opulence, qui en ont le moins besoin. Tout ce qui est fondé en nature s’acquiert aisément, malaisé­ment ce qui ne l’est pas. Les saveurs ordinaires réjouissent à l’égal de la magnificence dès lors que la douleur ve­nue du manque est supprimée. Le pain et l’eau rendent fort vif le plaisir, quand on en fut privé. Ainsi l’habitude d’une nourriture simple et non somp­tueuse porte à la plénitude de la santé, elle fait l’homme intrépide dans ses occu­pations, elle renforce grâce à l’intermittence de frugalité et de magnifi­cence, elle apaise devant les coups de la for­tune.

Partant, quand nous disons que le plaisir est le but de la vie, il ne s’agit pas des plai­sirs déréglés ni des jouissances luxurieuses ainsi que le prétendent ceux qui ne nous connais­sent pas, nous comprennent mal ou s’opposent à nous. Par plaisir, c’est bien l’absence de douleur dans le corps et de trouble dans l’âme qu’il faut entendre. Car la vie de plaisir ne se trouve point dans d’incessants banquets et fêtes, ni dans la fréquen­tation de jeunes garçons et de femmes, ni dans la saveur des poissons et des autres plats qui ornent les tables magnifiques, elle est dans la tempérance, lorsqu’on poursuit avec vigi­lance un rai­sonnement, cherchant les causes pour le choix et le refus, délais­sant l’opinion, qui avant tout fait le désordre de l’âme.

Au principe de tout cela se trouve le plus grand des biens la prudence. La philosophie acquiert par elle une dignité supérieure, les autres vertus procè­dent d’elle naturellement car elle enseigne qu’une vie sans prudence ni bonté ni justice ne saurait être heureuse et que ce bonheur ne saurait être sans plai­sir. De fait les vertus se trouvent naturellement liées dans la vie heureuse, de même que la vie heureuse ne se sépare point de ces ver­tus.

 

| [4]|| Maintenant songe si l’on peut surpasser un homme qui a une pensée juste relativement aux dieux, qui toujours reste sans crainte devant la mort, qui a mené à terme son rai­son­nement sur le but de la nature. Il voit distinctement à quel point l’on peut aisément at­teindre et posséder le comble du bien, à quel point les limites du mal sont réduites, quant à la durée ou à l’intensité. (Il perce à jour cette fatalité dont certains font la maî­tresse du monde. Si certai­nes choses dépendent de la fortune, d’autres proviennent de nous. A la né­cessité on ne saurait imputer une responsabilité ; le hasard, lui, est chose in­stable ; seul notre pouvoir propre, sans autre maître que nous-mêmes, est naturelle­ment susceptible de blâme ou d’éloge.

D’ailleurs mieux vaudrait encore adopter les fables relatives aux dieux que de s’inféo­der au destin des « physiciens », car du moins les fables donnent à espérer que les dieux fléchiront devant nos prières, alors que ce destin im­pose un cours inexorable.

Il ne faut pas avoir le préjugé que la fortune soit un dieu, comme la multitude le croit. Car un dieu n’agit point de façon désordonnée. Et il ne faut pas tomber dans le préju­gé suivant lequel la fortune serait une sorte de cause in­certaine ; car certains croient qu’elle préside à la distribution du bien et du mal parmi les hommes, faisant ainsi, et défaisant cependant, leur bonheur ou leur malheur.

Pense qu’il vaut mieux que la raison prévale devant la fortune plutôt que la fortune de­vant le raisonnement. Car il y a plus de beauté lorsque nos actions remportent un suc­cès grâce à la fortune après qu’elles ont été déterminées par un juste jugement.

 

Médite ces enseignements et tout ce qui s’y rattache. Pratique-les à part toi et avec ton semblable. Pratique-les le jour et la nuit et jamais ni dans la veille ni dans le rêve tu ne seras la proie du trouble. Tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car celui qui vit parmi les biens immortels ne se compare plus en rien à un autre animal mortel.

 

Le « quadruple remède » :

 

« Les dieux ne sont pas à craindre

La mort n’est pas à craindre

On peut atteindre le bonheur

On peut supprimer la douleur. »

[Epicure, Lettre à Ménécée]



[1] Religion : L’impiété réside dans ce que la multitude prête aux dieux par ses opinions

[2] L’Existence et le Temps : La mort n’est rien pour nous

| [3]|| Désir / Bonheur : désirs naturels nécessaires au bonheur, au plaisir, à la survie : le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse

| [4]|| Religion / Liberté / Bonheur : Le sage ne craint ni n’espère du hasard, du destin, ni de dieux bons et mauvais il agit selon le jugement de sa raison. Le tétrapharmakon pour être heureux.  

Publié dans 05 - Le désir

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