Rousseau J.-J.[31] Rêverie, bonheur et sentiment de l’existence.

Publié le par Maltern

Jean-Jacques Rousseau [31] Rêverie, bonheur et sentiment de l’existence.

 

[1765 : Rousseau a 53 ans. deux mois d’exil à l’île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne en Suisse, la période la plus heureuse de sa vie dit-il. Cf. Les Confessions Livre XII : « l’âge des projets romanesques étant passé, et la fumée de la gloriole m’ayant plus étourdi que flatté, il ne me restait pour dernière espérance que celle de vivre sans gêne dans un loisir éternel. C’est la vie des bienheureux dans l’autre monde, et j’en faisais désormais mon bonheur suprême dans celui-ci ». Les Rêveries du promeneur solitaire, inachevées, paraissent en 1782, quatre ans après sa mort. C’est le dernier de ses écrits qu’il rédige entre 1776 et 1778]

 

 

 

« On ne m’a laissé passer guère que deux mois dans cette île, mais j’y aurais passé deux ans, deux siècles et toute l’éternité sans m’y ennuyer un moment, quoique je n’y eusse, avec ma compagne, d’autre société que celle du receveur, de sa femme et de ses domestiques, qui tous étaient à la vérité de très bonnes gens et rien de plus, mais c’était précisément ce qu’il me fallait. Je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie et tellement heureux qu’il m’eût suffi durant toute mon existence sans laisser naître un seul instant dans mon âme le désir d’un autre état.

 

Quel était donc ce bonheur et en quoi consistait sa jouissance ? Je le donnerais à deviner à tous les hommes de ce siècle sur la description de la vie que j’y menais. Le précieux farniente fut la première et la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa douceur, et tout ce que je fis durant mon séjour ne fut en effet que l’occupation délicieuse et nécessaire d’un homme qui s’est dévoué à l’oisiveté.

 

L’espoir qu’on ne demanderait pas mieux que de me laisser dans ce séjour isolé où je m’étais enlacé de moi-même, dont il m’était impossible de sortir sans assistance et sans être bien aperçu, et où je ne pouvais avoir ni communication ni correspondance que par le concours des gens qui m’entouraient, cet espoir, dis-je, me donnait celui d’y finir mes jours plus tranquillement que je ne les avais passés, et l’idée que j’avais le temps de m’y arranger tout à loisir fit que je commençai par n’y faire aucun arrangement.

 

[…] J’ai remarqué dans les vicissitudes d’une longue vie que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m’attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu’ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trot rares et trop rapides pour constituer un état, et le bonheur que mon coeur regrette n’est point composé d’instants fugitifs mais un état simple et permanent, qui n’a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d’y trouver enfin la suprême félicité.

 

Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles.

 

Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le coeur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. A peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le coeur puisse véritablement nous dire :

 

Je voudrais que cet instant durât toujours; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le coeur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?

 

Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir.

 

Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.

 

De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants n’en conservent qu’une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu’avides de ces douces extases ils s’y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu’on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d’utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter.

 

Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis par toutes les âmes ni dans toutes les situations. Il faut que le coeur soit en paix et qu’aucune passion n’en vienne troubler le calme. Il y faut des dispositions de la part de celui qui les éprouve, il en faut dans le concours des objets environnants. Il n’y faut ni un repos absolu ni trop d’agitation, mais un mouvement uniforme et modéré qui n’ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n’est qu’une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie, et nous arrache d’au-dedans de nous pour nous remettre à l’instant sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort.

 

Alors le secours d’une imagination riante est nécessaire et se présente assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au-dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond de l’âme, ne font pour ainsi dire qu’en effleurer la surface. Il n’en faut qu’assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux.

 

Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l’on peut être tranquille, et j’ai souvent pensé qu’à la Bastille, et, même dans un cachot où nul objet n’eût frappé ma vue, j’aurais encore pu rêver agréablement.

 

Mais il faut avouer que cela se faisait bien mieux et plus agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m’offrait que des images riantes, où rien ne me rappelait des souvenirs attristants, où la société du petit nombre d’habitants était liante et douce sans être intéressante au point de m’occuper incessamment, où je pouvais enfin me livrer tout le jour sans obstacle et sans soins aux occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L’occasion sans doute était belle pour un rêveur qui, sachant se nourrir d’agréables chimères au milieu des objets les plus déplaisants, pouvait s’en rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappait réellement ses sens. En sortant d’une longue et douce rêverie, en me voyant entouré de verdure, de fleurs, d’oiseaux et faissant errer mes jeux au loin sur les romanesques rivages qui bordaient une vaste étendue d’eau claire et cristalline, j’assimilais à mes fictions tous ces aimables objets ; et me trouvant enfin ramené par degrés à moi-même et à ce qui m’entourait, je ne pouvais marquer le point de séparation des fictions aux réalités, tant tout concourait également à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menais dans ce beau séjour.

 

Que ne peut-elle renaître encore ! Que ne puis-je aller finir mes jours dans cette île chérie sans en ressortir jamais, ni jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelât le souvenir des calamités de toute espèce qu’ils se plaisent à rassembler sur moi depuis tant d’années! Ils seraient bientôt oubliés pour jamais : sans doute ils ne m’oublieraient pas de même, mais que m’importerait, pourvu qu’ils n’eussent aucun accès pour y venir troubler mon repos ? Délivré de toutes les passions terrestres qu’engendre le tumulte de la vie sociale, mon âme s’élancerait fréquemment au-dessus de cette atmosphère, et commercerait d’avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Les hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile où ils n’ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m’empêcheront pas du moins de m’y transporter chaque jour sur les ailes de l’imagination, et d’y goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l’habitais encore. Ce que j’y ferais de plus doux serait d’y rêver à mon aise. En rêvant que j’y suis ne fais-je pas la même chose ? Je fais même plus ; à l’attrait d’une rêverie abstraite et monotone je joins des images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappaient souvent à mes sens dans mes extases, et maintenant plus ma rêverie est profonde plus elle me les peint vivement. Je suis souvent plus au milieu d’eux et plus agréablement encore que quand j’y étais réellement. Le malheur est qu’à mesure que l’imagination s’attiédit cela vient avec plus de peine et ne dure pas si longtemps. Hélas, c’est quand on commence à quitter sa dépouille qu’on en est le plus offusqué ! »

 

 

 

[Rousseau, Rêveries d’un promeneur solitaire : « Cinquième Promenade »]

 

 


 

Rêverie : (Sens courant) Activité agréable de l’esprit qui n’espace plus dirigé par l’attention et qui s’abandonne au courant de la conscience , à la libre évocation de souvenirs, au surgissement d’idées, aux associations de pensées, au défilement d’images intérieures. Rêve éveillé. Crépuscule de la conscience qui pourtant ne s’y abolit pas, la rêverie est un état qui ouvre la porte au rêve sans encore se perdre en lui; état d’un corps bercé, voire engourdi, mais éveillé et d’un esprit qui s’abandonne au libre flux des images ou des souvenirs.

 

[…] Il revenait à Jean-Jacques Rousseau, par les grâces d’un tempérament et les dons de l’écriture, d’être en matière de rêverie le grand initiateur de la sensibilité moderne. Cultivée et provoquée par une imagination qui s’en exalte, suscitée par des paysages ou des souvenirs, nourrie des déceptions de la vie réelle, elle devient une extase éveillée, créatrice de son propre monde, ou s’unit au rythme de l’univers dans une fusion de l’âme, du corps et des choses où se goûte le pur sentiment d’exister: «La voie qui s’ouvre, c’est bien celle du romantisme européen. Elle conduit de l’homme à l’univers, de la psychologie à la cosmologie, elle offre un moyen de s’avancer au-delà du dualisme.» (Marcel Raymond)

 

[…] C’est le privilège aussi de la critique moderne, soucieuse de s’affranchir de la raison positive, d’avoir donné prix à la rêverie dans la vaste enquête qu’elle a entreprise sur l’imaginaire: pour retrouver «ce foyer où se forment les images poétiques», Gaston Bachelard se fait ainsi «rêveur de mots». A l’opposé du psychologue pour qui la rêverie ne sera encore que rêve informe et sans structure, le critique se fait «sujet émerveillé» pour saisir dans un mouvement de sympathie appropriatrice le cogito du rêveur: «Je rêve le monde, donc le monde existe comme je rêve.» Rêverie primitive et toujours heureuse pour Bachelard, séduit par l’univers d’un Lautréamont ou d’un Henri Bosco, rêverie sur la matière qui cerne une poésie des éléments. Ainsi poésie et critique se rejoignent dans une commune démarche.

 

 

 

La rêverie est donc ce moment d’isolement et d’accueil où le poète se met à l’écoute du monde et le critique à l’unisson du poète; sorte de temps suspendu qui rend le rêveur attentif aux voix obscures, «instant de contact» (A. Béguin) qui ressuscite les vertus de l’enfance. «Rêver, c’est proprement rebrousser chemin vers l’enfance», disait déjà Le Duchat dans une addition au Dictionnaire étymologique de G. Ménage avant que P.M. Schuhl, rendant compte de La poétique de la rêverie de Bachelard, parle d’une «métaphysique des temps élégiaques». Mode spécifique de relation au monde, aux êtres, à soi ou aux livres, la rêverie n’est plus considérée comme désordre de l’esprit, mais comme une expérience privilégiée qui possède sa propre cohérence. Hors de cette valeur générale par laquelle la littérature trouve dans la rêverie une de ses fonctions les plus hautes, celle de révéler la mystère, chaque conscience l’expérimente à sa façon et ses registres sont multiples, irréductibles à un terme commun. La divagation de jadis a pris la forme d’une aventure spirituelle dont le poème est le lieu par excellence, ouverture enrichissante qui tend à retrouver, face à un univers mécaniste, l’antique intimité de l’homme et des choses.

 

 

 

[Bernard Beugnot, Université de Montréal, in article rêverie du Dictionnaire International des Termes Littéraires]

 



 

Leo Strauss résume ainsi ce sentiment de l’existence :

 

 

 

« La contemplation solitaire […] consiste dans le « sentiment de l’existence », c’est-à-dire dans le sentiment agréable que l’on a de sa propre existence, ou lui fraye un chemin. Si l’homme se retire de tout ce qui n’est pas lui, s’il s’est vidé de toute sensation autre que le sentiment de son existence, il jouit de la félicité suprême, il se suffit à lui-même comme un dieu et est comme lui impassible ; il ne trouve consolation qu’en étant pleinement lui-même et en s’appartenant pleinement, puisqu’à ses yeux le passé et le futur sont abolis »

 

[Leo Strauss, « Rousseau », p. 252.]

 

 


 

 

 

Un bonheur comme autosuffisance :

 

ne dépend ni des autres hommes

 

ni des circonstances, (la fortune)

 

ni même de Dieu

 

mais de soi seul.

 

 

 

L’état de bien-être dans lequel se trouve le rêveur ressemble étrangement à celui de l’âme au paradis tel qu’il le décrivait dans la « Troisième Promenade ». Dans les deux cas, il s’agit d’une pure activité de l’âme, à laquelle le corps ne prend aucune part, et dont la jouissance provient du repli de l’âme sur elle-même et du doux sentiment qui en découle.

 

 

 

Ce sentiment de l’existence, qui est la base du paradis terrestre de Rousseau, est un sentiment pré-social et antérieur même à l’amour de soi : cette douceur qu’il y a à simplement exister est ce qu’il y a de premier chez l’homme et ce qui fait en sorte que sa vie lui sera précieuse et qu’il voudra la conserver.

 

 


 

Publié dans 29 - Bonheur

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