Lévi-Strauss [04] L’ethnologie renvoie à trois figures de « l’humanisme ».

Publié le par Maltern

 

- Lévi-Strauss [04] L’ethnologie renvoie à trois figures de « l’humanisme ».

 

 
[Si l’ethnologie reste un humanisme, l’humanisme, lui, a changé. Humanisme aristocratique de la Renaissance, humanisme bourgeois du 19ème et humanisme démocratique du 20ème en rupture avec les précédents. La fin de la réponse de Lévi-Strauss, qui « appelle à la réconciliation de l’homme et de la nature », - qui englobe toutes les cultures et les vivants en général, - semble vouloir effacer la rupture traditionnelle entre le monde humain règne de la culture et celui de la nature. Clivage qui justifiait la maîtrise de la nature (cf. Descartes) et l’entreprise coloniale. Cette remarque de Lévi-Strauss, reprise dans d’autres textes, à ouvert un débat qui n’est pas en voie de se clore entre partisans d’une spécificité du phénomène humain et ceux qui plaident pour un « nouveau naturalisme » qui réinsère l’humain dans le naturel et de là dans le vivant en général, comme certains tenants d’un écologisme radical.]

 

 

 

« À la plupart d’entre nous, l’ethnologie apparaît comme une science nouvelle, un raffinement et une curiosité de l’homme moderne. Les objets primitifs ont pris rang dans notre esthétique il y a moins de cinquante ans. Et si l’intérêt pour les coutumes et croyances des sauvages est un peu plus ancien, les premiers travaux qui leur ont été systéma­tiquement consacrés ne remontent guère au delà de 1860, c’est-à-dire à l’époque où Darwin posait le problème de l’évolutionnisme biologique auquel répondait, dans l’esprit de ses contemporains, celui de l’évolution sociale et intellec­tuelle de l’homme.

 

Pourtant, il y a là une illusion dangereuse, dans la mesure où elle trompe sur la place réelle qu’occupe, dans notre vision du monde, la connaissance des peuples lointains. L’ethnologie n’est ni une science à part, ni une science neuve c’est la forme la plus ancienne et la plus générale de ce que nous désignons du nom d’humanisme.

 

Quand les hommes de la fin du Moyen-Âge et de la Renais­sance ont redécouvert l’antiquité gréco-romaine, et quand les jésuites ont fait du grec et du latin la base de la formation intellectuelle, n’était-ce pas une première forme d’ethnolo­gie ? On reconnaissait qu’aucune civilisation ne peut se penser elle-même, si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison. La Renaissance a retrouvé, dans la littérature ancienne, des notions et des méthodes oubliées ; mais plus encore, le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d’autres temps et d’autres lieux.

 

Ceux qui critiquent l’enseignement classique auraient tort de s’y tromper : si l’apprentissage du grec et du latin se réduisait à l’acquisition éphémère des rudiments de langues mortes, il ne servirait pas à grand-chose. Mais - les pro­fesseurs de l’enseignement secondaire le savent bien - à travers la langue et les textes, l’élève s’initie à une méthode intellectuelle qui est celle même de l’ethnographie, et que j’appellerais volontiers la technique du dépaysement.

 

La seule différence entre culture classique et culture ethnographique tient aux dimensions du monde connu à leurs époques respectives. Au début de la Renaissance, l’univers humain est circonscrit par les limites du bassin méditerranéen. Le reste, on ne fait qu’en soupçonner l’exis­tence. Mais on sait déjà qu’aucune fraction de l’humanité ne peut aspirer à se comprendre, sinon par référence à toutes les autres.

 

Au xviiie et au xixe siècle, l’humanisme s’élargit avec le progrès de l’exploration géographique. Rousseau, Diderot ne prennent encore qu’une hypothèque sur les civilisations les plus lointaines. Mais la Chine, l’Inde s’inscrivent déjà dans le tableau. Notre terminologie universitaire, qui désigne leur étude sous le nom de philologie non classique, confesse, par son inaptitude à créer un terme original, qu’il s’agit bien du même mouvement humaniste, envahissant seulement un territoire nouveau : comme, pour les anciens, la méta­physique était ce qui venait après la physique. En s’intéres­sant aujourd’hui aux dernières civilisations encore dédaignées - les sociétés dites primitives - l’ethnologie fait parcourir à l’humanisme sa troisième étape. Sans doute sera-t-elle aussi la dernière, puisqu’après cela, l’homme n’aura plus rien à découvrir de lui-même, au moins en exten­sion (car, il existe une autre recherche, celle-là en profondeur. dont nous ne sommes pas prêts d’atteindre le bout).

 

 

 

Mais le problème comporte un autre aspect. Les deux premiers humanismes - classique et non classique - voyaient leur extension limitée, non seulement en surface, mais aussi en qualité. Les civilisations antiques ayant disparu, on ne pouvait les atteindre qu’à travers les textes et les monuments. Quant à l’Orient et l’Extrême-Orient, où la difficulté n’existait pas, la méthode restait la même, parce que des civilisations si lointaines ne méritaient - croyait-on l’intérêt que par leurs productions les plus savantes et les plus raffinées.

 

Le domaine de l’ethnologie consiste en civilisations nou­velles, et qui posent aussi des problèmes nouveaux. Étant sans écriture, elles ne fournissent pas de documents écrits ; et comme leur niveau technique est généralement fort bas, la plupart n’ont pas laissé de monuments figurés. D’où la nécessité, pour l’ethnologie, de doter l’humanisme de nou­veaux outils d’investigation.

 

Les modes de connaissance de l’ethnologie sont à la fois plus extérieurs et plus intérieurs (on pourrait dire aussi plus gros et plus fins) que ceux de ses devanciers : philologues et historiens. Pour pénétrer des sociétés d’accès particulière­ment difficile, il est obligé de se placer très en dehors (anthro­pologie physique, préhistoire, technologie) et aussi très en dedans, par l’identification de l’ethnologue au groupe dont il partage l’existence, et l’extrême importance qu’il doit attacher - à défaut d’autres éléments d’information - aux moindres nuances de la vie psychique des indigènes.

 

Toujours en deçà et au delà de l’humanisme traditionnel, l’ethnologie le déborde dans tous les sens. Son terrain englobe la totalité de la terre habitée, tandis que sa méthode assemble des procédés qui relèvent de toutes les formes du savoir sciences humaines et sciences naturelles.

 

En se succédant, les trois humanismes s’intègrent donc, et font progresser la connaissance de l’homme dans trois directions : en surface sans doute, mais c’est l’aspect le plus « superficiel », au sens propre comme au sens figuré. En richesse des moyens d’investigation, puisque nous nous apercevons peu à peu que si l’ethnologie a été obligée de forger de nou­veaux modes de connaissance en fonction des caractères particuliers des sociétés « résiduelles » qui lui étaient laissées en partage, ces modes de connaissance peuvent être appliqués avec fruit à l’étude de toutes les autres sociétés, y compris la nôtre.

 

Mais il y a plus. L’humanisme classique n’était pas seulement restreint quand à son, objet-, mais quant aux bénéficiaires qui formaient la classe privilégiée. L’humanisme exotique du xixe siècle s’est trouvé lui-même lié aux intérêts industriels et commerciaux qui lui : servaient de support et auxquels il devait d’exister. Après l’humanisme aristocratique de la Renaissance et l’humanisme bourgeois du xixe siècle, l’ethno­logie marque donc l’avènement, pour le monde fini qu’est devenue notre planète, d’un humanisme doublement universel.

 

En cherchant son inspiration au sein des sociétés les plus humbles et les plus méprisées, elle proclame que rien d’humain ne saurait être étranger à l’homme, et fonde ainsi un huma­nisme démocratique qui s’oppose à ceux qui le précédèrent. -créés pour des privilégiés, à partir de civilisations privilégiées. Et en mobilisant des méthodes et des techniques empruntées à toutes les sciences pour les faire servir à la connaissance de l’homme, elle appelle à la réconciliation de l’homme et de la nature, dans un humanisme généralisé. »

 

 

[Lévi-Strauss, Anthropologie Structurale deux, Réponses à des enquêtes]

Publié dans 08 - LA CULTURE

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