Herder Johann 1744-1803 [01] On ne peut comprendre une culture à partir d’une autre, chaque nation a une âme et un génie propre.

Publié le par Maltern

Johann Herder1744-1803 [01] On ne peut comprendre une culture à partir d’une autre, chaque nation a une âme et un génie propre.

 

[Herder est prussien, il suit l’enseignement de Kant, lit Rousseau, Shaftesbury, Lessing, Winckelmann puis parcourt l’Europe et rencontre Goethe en 1770. Il entre en conflit avec Kant et le criticisme.Il développe la notion d’« esprit du peuple ». Chaque Nation ses traditions populaires, sa culture qui constituent un génie national, la source de la fécondité artistique.Il élabore peu à peu une véritable philosophie de l’histoire. Ce qu’il veut, c’est à la fois expliquer comment naissent et se développent les arts et la civilisation, et pourquoi l’Allemagne ne connaît pas encore de littérature vraiment originale. Dans Une nouvelle philosophie de l’histoire, il critique les thèses du  contrat social : on ne peut concevoir un pacte d’individu volontaire, le lien social est plus complexe et se fonde sur l’âme d’un peuple et son génie propre. C’est à ce titre qu’il devient le chef de file du mouvement préromantique du Sturm und Drang né en réaction au rationalisme du siècle des Lumières.]

 
« C’est une stupidité que de détacher une seule vertu égyptienne de ce pays, de ce temps et de cette première jeunesse de l’esprit humain et de la mesurer selon le critère d’une autre époque ! Si, comme nous l’avons montré, le Grec déjà pouvait à tel point se méprendre sur le compte de l’Égyptien, et si l’Oriental pouvait détester l’Égyptien, notre première pensée, me semble-t-il, devrait être de l’examiner seulement là où il est, sinon on n’aperçoit, surtout du point de vue de l’Europe, que la caricature la plus déformée.

L’évolution se fit en partant de l’Orient et de l’enfance - naturellement la religion, la crainte, l’autorité, le despotisme durent donc continuer à être le véhicule de la culture ; car avec le jeune garçon de sept ans, il n’y a pas encore moyen de discuter raison comme avec le vieillard et l’homme. Tout naturellement donc aussi, ce véhicule de la culture devait comporter une enveloppe dure à notre goût, souvent nombre de ces incommodités, de ces maladies que l’on appelle disputes d’enfants et guerres de cantons. Tu auras beau déverser tout le fiel que tu voudras sur la superstition égyptienne et la domination des prêtres, comme l’a fait par exemple cet aimable Platon de l’Europe qui n’a que le tort de trop vouloir tout conformer selon le modèle grec - tout cela est vrai ! tout cela est bien, si le monde égyptien avait dû être destiné à ton pays et ton époque.

Le vêtement du petit garçon est trop court assurément pour le géant ! et au jeune homme en compagnie de sa fiancée, le cachot de l’école paraît répugnant ; mais vois, ta simarre à son tour est trop longue pour le premier, et ne vois-tu pas, pour peu que tu connaisses l’esprit égyptien, que ton expérience civique, ton déisme philosophique, ton léger badinage, tes courses à travers le monde entier, ta tolérance, ta gentillesse, ton droit des gens et tout le bric-à-brac, peu importe son nom, aurait une fois de plus fait de ce jeune garçon un misérable vieillard ! Il fallait qu’il fût enfermé : il fallait une certaine privation de connaissances, de penchants et de vertus pour développer ce qui était en lui et ce qu’à ce moment de l’enchaînement des événements de l’histoire universelle pouvaient seuls développer ce pays et ce rang ! Ainsi donc ces défauts étaient pour lui des avantages ou des maux inévitables, de même que pour l’enfant l’éducation à l’aide d’idées étrangères, pour le jeune garçon les expéditions et la discipline de l’école - pourquoi prétends-tu le sortir de sa place, de son âge - tuer le pauvre enfant ? Quelle grande bibliothèque de tels livres ! tantôt les Égyptiens y sont faits plus vieux qu’ils n’étaient, et quelle sagesse on croit découvrir en épluchant leurs hiéroglyphes, leurs débuts artistiques, les constitutions de leur vie policée ! tantôt à nouveau on les met plus bas que terre par rapport aux Grecs - simplement parce qu’ils furent des Égyptiens et non des Grecs, comme l’ont fait la plupart des admirateurs des Grecs quand ils sortaient de leur pays favori. Injustice manifeste !

 

Le meilleur historien de l’art antique, Winckelmann, n’a manifestement jugé des œuvres d’art égyptiennes que d’après le critère grec, et par conséquent les a fort bien dépeintes négativement, mais si peu selon leur nature et leur manière d’être propre, que presque à chacune de ses phrases sur ce chapitre ressort avec clarté ce que ses idées ont de manifestement étroit et faussé. De même Webb, quand il oppose leur littérature à celle des Grecs ; de même bien d’autres qui ont écrit d’après un esprit purement européen sur les mœurs et le gouvernement des Égyptiens ; et - comme il se trouve généralement que l’on aborde l’Égypte en venant de Grèce et par conséquent avec un œil purement grec - que peut-il lui arriver de pire ? Mais, mon cher Grec ! Ces statues (comme tu peux t’en apercevoir à tous les détails) n’étaient destinées à rien moins qu’à servir de modèle artistique selon ton idéal à toi ! plein de charme, d’action, de mouvement, toutes choses qu’ignorait l’Égyptien, ou précisément incompatibles avec son but. Ce sont des momies qu’elles prétendaient être ! Des souvenirs de parents ou d’ancêtres défunts avec toute l’exactitude de leurs traits, de leur taille, selon cent règles établies, auxquelles le jeune garçon était lié - donc naturellement sans charme, sans action, sans mouvement, précisément dans cette attitude funèbre, les pieds et les mains pleins d’immobilité et de mort - des momies éternelles en marbre ! vois, voilà quelle était leur destination, et voilà ce qu’elles sont effectivement ! ce qu’elles sont au plus haut degré technique de l’art ! selon l’idéal de leur intention ! - comme se dissipe alors le beau rêve de tes critiques ! Tu aurais beau de dix façons différentes à l’aide d’un verre grossissant donner au jeune garçon la taille d’un géant et projeter la lumière sur lui, tu ne pourras plus rien expliquer en lui ; tout son maintien d’enfant est disparu, et pourtant il n’est rien moins qu’un géant ! »

 

[Herder, Une autre philosophie de l’histoire, 1774]

Publié dans 08 - LA CULTURE

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