Alain Gerber [01] Le jazz : l’expression d’une primitivité en réaction contre la civilisation

Publié le par Maltern

 

Alain Gerber [01] Le jazz : l’expression d’une primitivité en réaction contre la civilisation mécanisée du Nouveau Monde.

 

[Simone de Beauvoir, dans La Force de l’Age, a évoqué ce que fut, vers1930, la découverte du jazz : « La plainte des hommes, leurs joies égarées, leurs espoirs brisés avaient trouvé pour se dire une voix qui défiait la politesse des arts réguliers, une voix brutalement jaillie du cœur de leur nuit et secouée de révolte; parce qu’ils étaient nés de vastes émotions collectives, ‑ celles de chacun, de tous, ‑ ces chants nous atteignaient à ce point le plus intime de nous‑mêmes qui nous est commun à tour; ils nous habi­taient, ils nous nourrissaient au même titre que certains mots et certaines cadences de notre propre langue. »]

 

« Le jazz est une musique née de rien : son miracle est d’avoir fait jaillir une pure étincelle d’antécédents aussi pauvres intrinsèquement que la gamme pentatonique africaine [1]‘ ou la musique de fanfare américaine. C’est un art primitif au sens où c’est un art jeune et dont les moyens, comme par défi, sont au départ incroyablement restreints. En plus, c’est un art mal léché qui refuse avec entêtement de satisfaire à la fonc­tion esthétique de perfectionnement, à l’effort d’idéalisation préconisé par le plus grand nombre des idéalistes depuis Platon. Ici la brillance technique, fort grande au demeurant depuis la période classique (1930, n’est pas au service du poli, du fini, du mesuré, elle vise au contraire à des effets vigoureusement expressifs (tonnerre de tambours, aigus de trompette, virtuosité spectaculaire et parfois gratuite des divers exécutants). Le jazz qui, nous l’avons vu, refusait de distinguer tout à fait sons et bruits, refuse aussi de se faire valoir par la grâce dans laquelle des esthéticiens comme Raymond Bayer voient l’origine essentielle du sentiment esthétique. En dépit de quelques tentatives du style « cool »[2], le jazz ne se préoccupe pas d’aisance ni de légèreté; c’est que, précisément, nous sommes avec lui à l’opposé du projet idéaliste qui est de modi­fier les réalités en leur fond. Mieux, l’existentialisme de Jen-Paul Sartre, qui suppose au contraire que le but de l’art est de reproduire ces réalités en les intensifiant, répondrait à cette imperfection. La relative grossièreté des formes donne la mesure d’une insatisfaction existentielle; l’imperfection exprime à la fois une ironie, une bravade, une exaspération. A ce niveau, la primitivité est une adéquation, au sein d’une temporalité unique, de l’esthétique et du vécu.

Mais aussi, quoique sur un plan tout différent, cette primi­tivité est liée à l’indéniable négritude originelle du jazz. Par elle, l’art jazziste n’est pas complètement séparé de la mentalité prélogique (au sens où l’entend un auteur comme Lévy‑Bruhl) et se rattache à des activités préesthétiques « sau­vages », pratiques magiques où se perd la raison de « l’homme blanc, sain, adulte et civilisé. ». La vieille Afrique n’est pas morte dans le cœur de l’esclave noir et avec elle subsistent les reflets des totems, des tabous et des fétiches ancestraux, une ombre de « mana » qui vaguement plane encore sur le jazz. Celui‑ci, à l’instar de l’œuvre d’art primitive, remplit toujours une fonction anesthétique garantie par cette « impu­reté » foncière que nous avons déjà mise en évidence. Peut être n’est‑il au fond et au début qu’une cérémonie magique fabuleuse, destinée à sauver l’homme des démons engendrés par sa solitude. Son caractère volontiers incantatoire de même que le lien qu’il a toujours entretenu avec la religion (negro‑spirituals) nous confirment dans cette hypothèse. Nous l’imaginons être, au plus profond, médiation entre les hommes et les forces spirituelles tout comme la musique des « primitifs », destinée avant tout à rythmer des incanta­tions magiques. Les voix qu’il fait entendre, par leur expressivité grandiose, confèrent au propos une dimension sur­humaine; ce n’est plus seulement un homme qui parle mais, à travers lui, toutes les puissances de la terre, du feu, de la nuit et des songes. Les canons eux‑mêmes de cette musique, pour autant que l’on puisse parler de canons, sont comme les masques sacrés d’Afrique, démesurés parce que très au‑delà de la mesure humaine. Il serait facile de retourner la proposition et de distinguer dans ce panthéisme un anthro­pomorphisme mais nous nous attachons ici à suivre pas à pas le cheminement de la pensée inconsciente du créateur jazziste des premiers temps, non à en faire la critique : il s’agit, bien loin de juger, de décrire, plus modestement même de supposer. Nous supposons donc que derrière le masque du jazz, l’homme, asservi et brisé par un milieu hostile, retrouve la puis­sance souveraine de la divinité qui habite le masque. De plus, le Noir reprend par là le contact avec ses racines ancestrales : la primitivité du jazz est aussi le signe d’une nostalgie.

Le jazz se trouve ainsi au confluent de deux civilisations, à la rencontre d’une mentalité encore naïve et d’une culture obsédée par l’idée de progrès, la mécanisation, l’automa­tion...

La primitivité n’est pas autre chose que la contrepartie apportée à la civilisation mécanisée et aseptisée du Nouveau Monde, encore une soupape de sûreté, une chance d’évasion, l’unique tentative d’actualiser un rêve impossible. Aussi le jazz touche‑t‑il bien des individus qui ne sont ni nègres, ni même américains, mais seulement les membres de sociétés industrielles. Le fait est flagrant : aujourd’hui où le jazz a cessé de se cacher dans les bouges et les caves et fleurit un peu partout dans le monde, y compris dans les pays socialistes depuis la déstalinisation, seuls les pays sous‑développés l’ignorent. Nous ne pouvons douter qu’il soit un produit (certains diraient « une sécrétion ») des civilisations industrielles, une porte qu’elles gardent ouverte sur les ombres mystérieuses d’un univers magique perdu mais auquel l’homme ne renonce jamais tout à fait. L’insécurité, l’angoisse, la misère ne peuvent parvenir seuls à expliquer le jazz, il faut faire appel aux notions sociologiques que nous venons d’introduire.

D’ailleurs, nous retrouvons bientôt la psychologie, ainsi que nous l’annoncions tout à l’heure, car cette primitivité, cette fuite de la technique, de la rationalisation à outrance, qu’est‑elle d’autre que l’expression de notre «inconscient collectif » que Jung ‑ dont ce fut la plus originale contribu­tion à la psychanalyse ‑ fait naître dans les premières obscu­rités de la genèse humaine.

Pour quelques musicologues, comme André Michel, la musique tout entière est un reflet direct de l’inconscient collectif. Le jazz, quant à lui, nous en semble un signe des plus incontestables. Par l’inconscient collectif nous retrouvons un monde qui garde son mystère, un univers dont les éléments ne sont pas encore les « choses » de la technique, mais conser­vent leur caractère sacré et transcendant (André Malraux, à propos des créateurs primitifs, parlait des artistes « de la nuit, des astres et du sang »[3]). Le jazz, mal à l’aise dans son siècle, est vocation d’un nouvel univers. Par là même, il ne manque pas de figurer, comme dit Lucien Malson, « les inquiétudes et les élans d’un monde en bouleversement»[4] et devient, comme malgré lui, l’une des musiques les plus actuelles de notre temps, le chant qui jaillit de son devenir. »

 

[Alain Gerber, Etude parue dans Les Cahiers du Jazz, 1966]

 

 



[1] Gamme réduite à 5 notes : do-ré-mi-sol-la

[2] On distingue un jazz « cool » ( frais) d’un jazz « hot » à l’expressionisme violent.

[3] Malraux in « Les voix du silence » p 535

[4] Lucien Malson : « les maîtres du jazz, p 20

Publié dans 08 - LA CULTURE

Commenter cet article