Debray 1940 - … [03] La photographie : exercice de la vision et expérience de la liberté du regard.

Publié le par Maltern

Debray 1940 - … [03] La photographie : exercice de la vision et expérience de la liberté du regard.

La photographie : exercice de la vision et expérience de la liberté du regard.

 

Photographie # Cinéma

 

« Comparée à l’image animée et sonore, qui renforce sans cesse sa panoplie d’effets, ses moyens d’envoûtement sensoriel, la photographie fait figure d’image pauvre. Sans les enjeux financiers du film ni les prestiges culturels du tableau, elle a quelque chose de retiré, de monacal. […] La sensation avant l’idée. Les médiologues sont aussi des corps, en proie aux images, comme n’importe qui.

Toute subjective qu’elle soit, n’est ce pas là une façon qui en vaut une autre de tra­vailler à cette éducation de l’oeil réclamée de tous côtés ? De nombreux pédagogues voudraient l’inscrire à bon escient, au programme des écoles. Demande unanime : il faut apprendre à lire les images comme on lit les textes, il faut réveiller l’esprit critique face au bombardement audiovisuel, il faut mettre en chantier la seconde alphabétisation de masse, l’écran après le livre. Si on avait trouvé la solution, un bonne grosse solution, por­tative, objective et didactique, genre grammaire, lexique ou manuel, cela se saurait. Per­sonnellement, je n’en connais pas. Peut-être, comme j’ai tenté de le montrer dans Mani­festes médiologiques, n’y a-t-il pas de réponse générale à la question posée parce que il n’y a pas d’image en général. En attendant, les discussions actuelles sur «la langue des images» ne me semblent pas invalider de simples exercices de regard, comme il en est d’admiration. Sans préjugés ni prétentions. Pas un démontage sémiologique (assez décodé !), ni une démystification idéologique (assez soupçonné !), mais un étonnement qui cherche à se comprendre, un frisson qui donne ses raisons, à la première personne, sans roulement de tambour.

L’image fixe nous laisse libre, ne serait-ce que de la parcourir à tête reposée. La télé, qui coupe et bouscule, ne nous permet pas de discerner, interpréter, explorer, adopter ou rejeter. La télé coule, la photo recueille. Et à trop voir, et trop vite, on désapprend de regarder (rien ne nuit à l’image comme l’image). L’avantage de l’image immobile est qu’on y rentre comme dans un moulin, s’installe, baguenaude, inspecte, et en sort quand on veut. Tout à loisir. Les enfants gâtés du petit écran (que nous sommes tous devenus), ces handicapés de l’oeil qui s’ignorent, auraient en ce sens à réapprendre la photographie. Celle-ci peut nous aider à vaincre l’ennemi public n° 1 : la vitesse. Avec son sous-produit, la paresse. Car c’est la distraction qui nous gagne en douce devant ce défilé accéléré d’images sans désir, de vues sans vision, que Serge Daney regroupait hier sous le nom de «visuel». Le visuel est une industrie ; la photo reste un artisanat. On peut aimer l’audiovisuel, son swing et son bruit, mais on peut aussi se servir de ces brèves rencontres, plus confidentielles, comme un traitement anti­télé. Au sens «antidote» ou «antipodes».

Pas une contre-attaque : un simple contre-feu. A la dévastation en cours du regard, pour mieux savourer le difficile bonheur de voir. »

 

[Régis Debray, L’œil  naif, Avant-propos, 1994, éd. du Seuil]

 

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