Feuerbach Ludwig 1804-1872 [02] L’aliénation religieuse, mettre au ciel et en Dieu ce dont on se prive sur terre

Publié le par Maltern

Φ  Feuerbach Ludwig 1804-1872[02] L’aliénation religieuse, mettre au ciel et en Dieu ce dont on se prive sur terre

 

 

 

 

« Il nous faut ici énoncer une remarque fondamentale sur un phénomène extrêmement significatif, qui touche au plus profond de l’essence de la religion : c’est que plus l’on accentue le caractère humain de l’essence divine, et plus l’on voit grandir la distance qui sépare Dieu de l’homme, plus l’on voit la réflexion sur la religion, la théologie, nier l’identité et l’unité de l’essence divine et de l’essence humaine, plus l’on voit rabaissé tout ce qui est humain au sens où la conscience de l’homme en fait son objet. Et en voici la raison : si tout ce qu’il est de positif et d’essentiel dans la conception que l’on se fait de l’être divin, et dans sa détermination, se réduit à l’humain, alors on ne pourra plus se faire de l’homme, objet de la conscience, qu’une conception négative et inhumaine. Pour enrichir Dieu, l’homme doit se faire pauvre ; pour que Dieu soit tout, l’homme doit n’être rien. Mais il lui faut aussi n’être rien pour lui-même, puisque rien de ce qu’il se retire n’est perdu : tout est conservé en Dieu. Puisqu’il a sa propre essence en Dieu, comment l’homme pourrait-il bien l’avoir en lui et pour lui ? Pourquoi poser deux fois la même chose, et l’avoir deux fois ? Tout ce que l’homme distrait de soi, tout ce dont il se prive, il en a la possession en Dieu, et une jouissance incomparablement plus haute et plus riche.

 

 

 

Les moines faisaient vœu de chasteté devant Dieu, ils réprimaient en eux le désir sexuel : mais en échange ils avaient dans le ciel et en Dieu une image de la femme, une image de l’amour : la vierge Marie. Ils pouvaient d’autant plus se passer de la femme réelle, qu’ils avaient pour amour réel une femme idéale et imaginaire. Plus ils attachaient de prix à détruire le sensible, plus la vierge céleste avait pour eux de prix : elle prenait à leurs yeux la place du Christ, la place de Dieu. Plus on nie le sensible, et d’autant plus sensible est le Dieu, à qui l’on sacrifie le sensible. Et en effet, quand on sacrifie quelque chose à Dieu, c’est qu’on y attache une valeur particulière, et que Dieu y prend un plaisir particulier. Ce qui est le plus précieux pour l’homme, l’est aussi naturellement pour son Dieu ; ce qui plaît en général à l’homme, plaît aussi à Dieu. Les Hébreux n’offraient pas à Jéhovah des animaux impurs et immondes en sacrifice, mais ceux qu’ils estimaient le plus et mangeaient eux-mêmes constituaient aussi la nourriture de Dieu. Ainsi donc sacrifier un être particulier pour nier le sensible et complaire à Dieu, c’est justement reconnaître au sensible la valeur suprême, et restaurer malgré soi le sensible auquel on renonce en remplaçant par Dieu l’être sensible auquel on renonce. La nonne se marie à Dieu ; elle a un fiancé céleste, le moine une fiancée céleste. Mais la vierge céleste n’est qu’une manifestation visible d’une vérité générale touchant l’essence de la religion. L’homme affirme en Dieu ce qu’il nie en lui-même. La religion fait abstraction de l’homme et du monde ; mais elle ne peut faire abstraction que des imperfections et des bornes, réelles ou présumées, du négatif, mais non pas de l’essence, du positif du monde et de l’homme ; elle est donc obligée de reprendre dans l’abstraction et la négation ce dont elle fait, ou croit faire abstraction.

 

 

 

Et c’est ainsi qu’inconsciemment la religion réaffirme réellement en Dieu tout ce qu’elle nie consciemment - en sous-entendant naturellement que ce qu’elle nie est en soi quelque chose d’essentiel, de vrai et par suite d’indéniable. C’est ainsi que dans la religion l’homme nie sa raison : de lui-même il ne sait rien de Dieu, ses pensées ne sont que mondaines et terrestres, il ne peut croire que ce que Dieu lui révèle. Mais en échange les pensées de Dieu sont des pensées humaines et terrestres : Dieu a des projets en tête comme l’homme ; il se règle sur les circonstances et le degré d’intelligence des hommes, comme un professeur sur le degré de compréhension de ses élèves ; il suppute exactement l’effet de ses dons et de ses révélations ; il observe l’homme dans toute son action et ses efforts ; il sait tout, et même ce qu’il y a de plus terrestre, de plus commun, et de pire. Bref, l’homme nie en face de Dieu son savoir et sa pensée, pour poser en Dieu son savoir et sa pensée. L’homme renonce à sa personne, mais en échange Dieu, l’être tout-puissant et illimité, est pour lui un être personnel ; il nie l’honneur humain, le moi humain ; mais en échange Dieu est pour lui un être égoïste et intéressé, qui ne recherche que lui-même en tout, que son propre honneur et son propre profit ; Dieu est justement pour lui la satisfaction de soi de son propre égoïsme jaloux de tous les autres êtres, Dieu est l’égoïsme jouissant de soi. »

 

 

 

[Feuerbach, L’essence du christianisme, 1841, Introd., chap. 2, in Manifestes philosophiques, PUF, p. 87-89].

 

Publié dans 12 - Religion

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