Ω Leroi-Gourhan André [01] Au delà de l’écriture : périls et pro-messes du langage audio visuel

Publié le par Maltern

 Leroi-Gourhan André [01] Au‑delà de l’écriture : périls et promesses du langage audio‑visuel

 

Les techniques de duplication de l’audio-visuel favorisent-elles le développement du pouvoir créatif de l’imaginaire personnel ? Au‑delà de l’écriture : périls et promesses du langage audio‑visuel

 

 

 

[La sociologie du langage nous montre une disparition progressive de l’écriture dans nos sociétés dotées d’énormes moyens “ audio­visuels ”. Pour le sociologue comme pour le philosophe le langage littéraire aura été un simple épisode dans l’évolution des cultures humaines. Mais le relais de l’écriture par l’image préfabriquée, visuelle ou sonore, s’il convient à la rapidité de l’information scientifique, entraîne en revanche la masse des hommes à une redoutable et totale passivité].

 

 

 

“ L’inféodation totale de l’activité mentale au déroulement linéaire de l’écriture est pour l’homo sapiens une promesse qui ne peut être réalisée que par une minorité aux aptitudes particulières; pour la plupart des hommes, la lecture d’inscriptions courte et de caractère pratique est normale alors que l’application de la pensée au fil d’un texte même concret exige une restitution d’images qui reste épuisante. Malgré l’exercice intense de plusieurs générations, la reprise de l’équilibre paléontologique s’est rapidement amorcée et le mythogramme, sous forme d’illustration, a ressaisi les lectures dès le XIXème siècle à mesure que l’alphabétisation gagnait les classes populaires : la bande dessinée s’est introduite au cours du XIXème siècle dans l’imagerie, qui fut d’abord purement mythographique dans ses grandes compositions, puis se cloisonna en petits tableaux adhérant au texte. La linéarisation du dessin d’illustration suit la diffusion de la lecture dans les masses, elle trouve son sommet dans la lecture populaire actuelle. La radio et la télévision ont complété, avec le cinéma, ce retour à la littérature orale et à l’information visuelle sans passage par les formes imaginaires.

 

Assez curieusement, on peut se demander si les techniques audio‑visuelles changent réellement le comportement traditionnel des Anthropiens. On peut se demander aussi quel est le sort de l’écriture dans un avenir plus ou moins éloigné. Il est certain qu’elle a constitué, pendant plusieurs millénaires, indépendamment de son rôle de conservateur de la mémoire collective, par son déroulement à une seule dimension, l’instrument d’analyse d’où est sortie la pensée philosophique et scientifique.

 

La conservation de la pensée peut maintenant être conçue autrement que dans les livres qui ne gardent encore que pour peu de temps l’avantage de leur maniabilité rapide. Une vaste “ magnétothèque ” à sélection électronique livrera dans un futur proche l’information présélectionnée et restituée instantanément. La lecture gardera pendant des siècles encore son importance, malgré une sensible régression pour la majorité des hommes, mais l’écriture est vraisemblablement appelée à disparaître rapidement, remplacée par des appareils dictaphones à impression automatique. Doit‑on voir en cela une sorte de restitution de l’état antérieur à l’inféodation phonétique de la main ? Je penserais plutôt qu’il s’agit là d’un aspect du phénomène général de régres­sion manuelle et d’une nouvelle “ libération ”. Quant aux conséquences à longue échéance sur les formes du raisonnement, sur un retour à la pensée diffuse et multi­dimensionnelle, elles sont imprévisibles au point actuel. La pensée scientifique est plutôt gênée par la nécessité de s’étirer dans la filière typographique et il est certain que si quelque procédé permettait de présenter les livres de telle sorte que la matière des différents chapitres s’offre simultanément sous toutes ses incidences, les auteurs et leurs usagers y trouveraient un avantage considérable. Il est certain toutefois que si le raisonnement scientifique n’a sans doute rien à perdre avec la disparition de l’écriture, la philosophie, la littérature verront sans doute leurs formes évoluer. Cela n’est pas particulièrement regrettable puisque l’imprimé conservera les formes de penser curieusement archaïques dont les hommes auront usé pendant la période du graphisme alphabétique; quant aux formes nouvelles elles seront aux anciennes comme l’acier au silex, non pas un instrument plus tranchant sans doute, mais un instrument plus maniable. L’écriture passera dans l’infrastructure sans altérer le fonctionnement de l’intelligence, comme une transition qui aura eu quelques millénaires de primauté. […]

 

 

 

L’écriture alphabétique conserve à la pensée un certain niveau de symbolisme personnel. En effet dans l’écrit, la vision conduit à une reconstruction du son qui reste individuelle et dans une marge étroite mais certaine, à une interprétation personnelle de la matière phonétique. Plus encore, les images déclenchées par la lecture restent-elles la propriété, de richesse variable, de l’imagination du lecteur. En changeant de plan, en remplaçant les symboles idéographiques par des lettres, l’alphabet n’abolit pas toutes les possibilités de recréation. En d’autres termes, si l’écriture alphabétique répond aux besoins de la mémoire sociale […] elle conserve à l’individu le bénéfice de l’effort d’interprétation qu’elle en exige.

 

 

 

On peut se demander si l’écriture n’est pas déjà condamnée, malgré l’importance croissante de la matière imprimée à l’époque présente. L’enregistrement sonore, le cinéma, la télévision sont intervenus en un demi‑siècle dans le prolongement de la trajectoire qui prend son origine avant l’Aurignacien. […]

 

 

 

La situation qui tend à s’établir représenterait donc un perfectionnement puis­qu’elle économiserait l’effort d’ “ imagination ” [au sens étymologique]. Mais l’ima­gination est la propriété fondamentale de l’intelligence et une société où la propriété de forger des symboles s’affaiblirait perdrait conjointement sa propriété d’agir. Il en résulte, dans le monde actuel, un certain déséquilibre individuel ou plus exacte­ment la tendance vers le même phénomène qui marque l’artisanat : la perte de l’exercice de l’imagination dans les chaînes opératoires vitales.

 

 

 

Le langage audio‑visuel tend à concentrer l’élaboration totale des images dans les cerveaux d’une minorité de spécialistes qui apportent aux individus une matière totalement figurée. Le créateur d’images, peintre, poète ou narrateur technique a toujours constitué, même au Paléolithique, une exception sociale, mais son œuvre restait inachevée, parce qu’elle sollicitait l’interprétation personnelle, à quelque niveau que pût se trouver l’usager de l’image. Actuellement, la séparation, hautement profitable au plan collectif, est en voie de réalisation entre une mince élite, organe de digestion intellectuelle, et les masses, organes d’assimilation pure et simple. Cette évolution n’affecte pas uniquement l’audio‑visuel, qui n’est que l’aboutissement d’un processus général touchant l’ensemble du graphique. La photographie n’a pas apporté, au début, de modifications dans la perception intellectuelle des images; comme toute innovation elle a pris appui sur le préexistant : les premières automobiles ont été des phaétons sans chevaux et les premières photographies des portraits et des mouvements sans couleurs. Le processus de “ prédigestion ” ne prend corps qu’à partir de la diffusion du cinéma qui modifie complètement la conception de la photo­graphie et du dessin dans un sens proprement pictographique. L’instantané sportif et la bande dessinée répondent, avec le “ digest ”, à la séparation dans le corps social entre le créateur et le consommateur d’images.

 

L’appauvrissement n’est pas dans les thèmes, mais dans la disparition des variantes imaginatives personnelles. Les thèmes de littérature populaire [ou savante] ont tou­jours été en nombre très limité, il n’est donc pas extraordinaire de voir le même surhomme très beau et très fort, la même femme très fatale, le même colosse plus ou moins stupide figurer au milieu des Sioux et des bisons, en pleine mêlée pendant la Guerre de Cent ans, à bord du vaisseau‑pirate, dans le fracas du bolide lancé à la poursuite des gangsters, entre deux planètes dans une fusée cosmique. La répétition inlassable du même stock d’images correspond au très faible battement que laisse dans les individus l’exercice de sentiments qui gravitent autour de l’agressivité ou de la sexualité. Il n’est pas douteux que les bandes dessinées traduisent beaucoup mieux l’action que les vieilles images d’Épinal. Dans ces dernières le coup de poing était un symbole inachevé, le crochet du superman à la mâchoire du traître ne laisse rien à ajouter à la précision traumatique; tout devient d’une réalité absolument nue, à absorber sans effort, le cerveau ballant. ”

 

 

 

 [A. Leroi‑Gourhan, Le Geste et la Parole, t. II Albin Michel, 1964, p. 261‑262, p. 294 à p. 297.]

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