♒ L’intérêt général démagnétisé, par Régis Debray

Publié le par Maltern

 

 

L’intérêt général démagnétisé, par Régis Debray

 

 

 

 « La photo de groupe du conseil municipal ? "J’ai mis deux ans, me répond le maire de Puy-Guillaume, en Auvergne, 2 700 habitants, avant de pouvoir réunir mes vingt-trois conseillers sur les marches de la mairie. Les agendas ne collaient jamais. Il y en avait toujours un avec un empêchement. Une belle-mère malade, des vacances au comité d’entreprise de la verrerie, une partie de pêche, le match de foot. Au club de sport de la commune, on ne trouve plus guère de bénévoles. Et quand l’instit annonce une grève, la réaction des parents n’est plus : "Zut, une journée d’école de perdue pour le petit", mais : "Qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire demain ?"" Le républicain à l’ancienne ne s’y reconnaît plus. Où est passé l’intérêt général ? Le long terme ? Le privé et l’immédiat ont tout avalé.

 

 

 

Ce « perso » d’abord, quel boute-en-train ne le déplore ? Casse-tête tous azimuts : trouver la bonne date. Amicale sportive, assemblée diocésaine, loge franc-maçonne, comité de rédaction, cellule ou section de parti, bureau de l’association : pas de chance, on est toujours pris ce jour-là. Certes, un vrai Parisien ne « zappe » pas un plateau télé, ni une réunion de copropriétaires, ni un dîner du Siècle. On a tous l’instinct de notre intérêt. Fric et frime nous assignent et mobilisent.

 

 

 

Mais dès qu’il ne s’agit plus de se faire voir, de gagner des sous ou de monter un coup, l’être-ensemble gratuit ou désintéressé semble avoir perdu le pouvoir de réquisition qui était le sien pour le meilleur et pour le pire, du temps où le devenir collectif polarisait nos petites vies individuelles. Et régulait d’autorité nos agendas, jours fériés compris. Dans une société qui se rêve conviviale et prend un échange d’informations pour un échange d’idées, le Net connecte tout en émiettant. Et le travail d’intérêt collectif est devenu une punition pénale. Malgré la loi de 1901 et la prospérité du monde associatif, la cause commune se démagnétise. Qui invite des amis à dîner doit désormais leur annoncer, pour contourner la belle-mère souffrante, que Madonna passera prendre le café (se plaindre au dessert que les avions ont toujours du retard).

 

 

 

Si le rassemblement se porte mal, pour cause d’assiduité et d’obligation, assimilé qu’il est à un enrégimentement, l’attroupement, lui, fait florès. Autour du dernier produit, des deux sexes, de la sélection télévisuelle, du plus glamour ou du plus inapte. Le mouvement de curiosité, c’est bref et sans lendemain. Indolore. L’électeur meurt en badaud, et le militant en fan.

 

 

 

A rapprocher d’un autre phénomène de contre-société : la nécessité où nous sommes désormais d’appeler, la veille d’un rendez-vous pris un mois un plus tôt, pour savoir « si ça tient toujours ». Chacun vérifie par là que l’autre n’a pas trouvé mieux à faire entre-temps. Plus juteux ou plus marrant. Fin du « j’engageais mon honneur, engageant ma parole ». Puisque l’instant commande, à la carte, les options restent ouvertes jusqu’à la dernière minute. S’engager a un double sens, et ce n’est pas un hasard : se mettre au service d’une cause et bloquer son agenda. Quand, maintenant, tout est maintenant, le nous n’a plus d’autorité sur le moi. C’est chacun pour soi, comme dans un naufrage. Enrichissez-vous dans votre coin et priez le bon Dieu de temps à autre. De cette effervescence concurrentielle découlera le Bien Commun. Postulat désormais commun à la gauche comme à la droite. Plus qu’un opportunisme, c’est une saison de l’âme.

 

 

 

L’utilité commune, l’avantage de tous, la volonté générale, la nation : ces mots étaient à l’honneur dans la Déclaration de 1789. Elle reconnaît des droits aux « membres de la société », aux hommes définis comme citoyens de par leur appartenance à un corps politique. Dans le préambule de la Charte européenne des droits fondamentaux, en revanche, la personne est le centre du monde, et la société a disparu comme sujet. Ce qu’elle est en maints articles de notre texte-phare. La pente est au nombril, en vidéosphère. Le petit écran est bonapartiste : pas de place pour une assemblée ni un plan d’ensemble. Le 4/3 écran plat incitera-t-il à plus d’abnégation ? Contrairement aux personnes physiques, les personnes morales (telle la République une et indivisible - ou pis encore, le peuple, la France, la classe ouvrière, etc.) garderont le défaut d’être invisibles au petit écran et de ne pas donner d’interviews à la radio. Pas vu, pas de vie. A quoi un spectre peut bien nous obliger ? Certains pensent, avec Adam Smith, que l’égoïsme de chacun apporte à tous la richesse économique. Les mêmes devraient constater que l’individualisme dit démocratique peut, passé un certain point, pulvériser la démocratie, barricader nos cités et ruiner jusqu’à la civilité.

 

 

 

Raison de plus pour faire l’honneur modeste d’un bulletin de vote à nos futurs édiles. Pas d’abstention. Des gens assez fous pour briguer un poste où il leur faudra se dévouer à des affaires qui ne sont pas directement les leurs, et qui tireront de ce renoncement à leur quant-à-soi plus d’ennuis que de gloire, et plus de plaintes en justice que de stock-options, méritent bien qu’on leur sacrifie dans l’isoloir un quart d’heure de nos sacro-saints loisirs. Pas plus ? Soit. Mais pas moins. Il en va dans ce devoir de générosité, pour nuisible qu’il soit au dimanche à la campagne, de notre intérêt perso. Deux dictatures menacent de tout temps le bonheur les citoyens : celle du tout sur la partie, et celle des parties sur le tout. A l’heure où le tout n’est plus rien, c’est bien le moins qu’on l’aide à redevenir quelque chose. »

 

 

 

 [Régis Debray est écrivain, directeur de la revue MédiuM., in LE MONDE | 07.02.08]

 

 


 

                                                                                                                                         

 

 

Publié dans 21- LA POLITIQUE

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