♒ Daniel Innerarity : Privé-public : la confusion des genres

Publié le par Maltern

 Sarko_blog.jpg

 















  Daniel Innerarity : Privé-public : la confusion des genres

 

 

On assiste actuellement à une privatisation de la sphère publique et à une politisation de la vie privée. Un phénomène qui ébranle les fondements mêmes du vivre ensemble.

 

[Paru dans Courrier International Février 2008]

 

 

 

[Né à Bilbao en 1959, Daniel Innerarity est professeur de philosophie à l’université de Saragosse. Spécialiste de l’espace public et des transformations à l’œuvre dans la politique il est l’auteur de    Ethique de l’hospitalité, La Démocratie sans l’Etat, essai sur le gouvernement des sociétés complexes (Flammarion, coll. “Climats”, 2006)]

 

 

 

 

 

« Qu’ont en commun des choses en apparence aussi dissemblables que la politique de Sarkozy relative à sa vie privée, les récentes manifestations des évêques espagnols en faveur de la famille [voir CI n° 901, du 7 février 2008] et la personnalisation des campagnes électorales, réduites à une question de confiance en la personne des candidats ? Elles témoignent toutes du changement qui est en train de se produire dans l’articulation privé-public à laquelle nous étions habitués. L’affichage de l’intimité des gouvernants, la célébration de la famille et du foyer, l’irruption du religieux dans l’espace commun, la présence publique de l’identité sexuelle sont devenus des éléments habituels de notre paysage social et induisent une véritable privatisation de l’espace public. On assiste à une espèce d’invasion du privé, d’extraversion du personnel sur la scène publique, un phénomène rendu possible sans doute avant tout par le fait que l’espace public officiel, banalisé et rituel, s’est vidé de sa substance et, de ce fait, est incapable d’offrir des significations communes auxquelles puissent s’identifier les individus.

 

 
Il y a eu modification des critères qui permettaient d’identifier et de traiter tel ou tel sujet comme relevant de la sphère privée ou de la sphère publique. Convictions personnelles, croyances, émotions, sentiments et identités priment désormais sur toute autre considération dans l’engagement public des citoyens. Cette privatisation de l’espace commun est visible dans l’univers des médias, tant dans le phénomène des personnalités qui dévoilent leur vie privée que dans celui des gens ordinaires qui se confessent en public dans certaines émissions de télévision. Il y a bien longtemps que les journaux télévisés ont renoncé à présenter des informations abstraites, leur préférant des “histoires” personnelles, sans lesquelles, semble-t-il, nous serions incapables de compren­dre les événements.

 

 
Cette évolution se traduit également par la personnalisation du politique, c’est-à-dire le fait que les personnes priment sur les programmes ou que ces derniers sont traités comme des questions personnelles. La complexité de la politique et le fait que les médias vivent par et pour l’image ont conduit à la personnalisation des événements. Le “côté humain” des hommes et femmes politiques (le caractère, le style, la sympathie, la popularité, la crédibilité, la confiance) en vient à primer sur leur ­compétence. Dans un contexte de faible politisation, nous votons en définitive pour des attributs personnels. Il n’y a plus différents programmes économiques, mais Pedro Solbes contre Manuel Pizarro [le premier est le ministre de l’Economie de l’actuel gouvernement espagnol, et le second est pressenti pour le devenir si l’opposition de droite remporte les législatives du 9 mars prochain], autrement dit des personnes ou des visages qui apparaissent comme générateurs de la confiance qu’aucun programme électoral ne peut inspirer.

Pourquoi toujours chercher l’approbation des autres ?

 

 

Les questions politiques deviennent des affaires d’image, de sentiments, de drames personnels : le principal instrument de l’action politique est l’émotion, l’authenticité simulée, les sentiments personnels que l’on parvient à communiquer. Voilà pourquoi les politiques manifestent tant d’indignation, feignent d’être émus et nous parlent plus de leurs convictions que de leurs décisions. En des temps de plus grande densité idéologique, il eût été impensable qu’une personnalité politique consacre tant de temps à nous communiquer son état d’esprit et que son degré d’optimisme ou de pessimisme ait autant d’importance à nos yeux.

 

 
L’autre versant de cette évolution est la politisation de la sphère privée. Ce phénomène devient patent quand on voit que les grandes questions publiques actuelles concernent des sujets liés à la vie privée. Nous vivons une époque où l’expérience privée qu’est l’identité personnelle est devenue une force politique majeure. Des questions qui autrefois s’inscrivaient plutôt dans la sphère privée, voire étaient cloîtrées dans l’intimité – comme le genre, la condition sexuelle, les identités ou l’expérience religieuse –, font aujourd’hui irruption sur la scène publique avec toute leur force et leur immédiateté. La campagne présidentielle en cours aux Etats-Unis montre bien que la politique, que nous pourrions qualifier d’abstraite ou de programmatique, n’est pas en mesure de s’imposer face à la condition personnelle des candidats, dont la couleur de peau, le sexe ou l’appartenance religieuse reste l’élément décisif.

 

 

 

Le principe classique de non-équivalence entre ce que nous tolérons et ce que nous approuvons perd de sa force. Toute tentative de différencier le légal du moral apparaît comme un prétexte au relativisme. Or vivre ensemble dans une démocratie pluraliste nécessite d’avoir appris à faire la différence entre ce qui nous plaît et ce que nous nous contentons de supporter, d’avoir renoncé à ériger nos préférences en norme universelle, de ne pas confondre respect et reconnaissance, droit et estime. Cette distinction est corrélative à l’existence d’un espace public et d’un espace privé différenciés, dont la frontière est certes discutable et susceptible de bouger au fil de l’Histoire, mais sans laquelle nous nous embarquerions dans un combat pour exiger des autres ce que nous n’avons pas le droit d’obtenir. Ce sont ces distinctions essentielles qui sont mises à mal par l’ostentation hystérique de l’intimité. Le premier droit de l’homme est de n’être pas obligé de plaire à tout le monde. On ne peut faire valoir les droits de la personne s’il n’existe pas un domaine qui soit à l’abri des exigences de justification des autres, ce qui suppose une sphère d’intimité qui ne soit pas proprement politique. Nous nous sommes habitués à cette idée que la tolérance est bien peu de chose ; attention, toutefois, à ne pas oublier que ce peu de chose est indispensable.

 

 
Dans nos sociétés sont fréquemment formulées des revendications qui vont au-delà de la quête de justice sociale et économique : les droits politiques que nous exigeons sont le bonheur personnel, la reconnaissance morale, la gratification sexuelle ou le salut de l’âme. Or ce sont des choses qu’il est absurde d’exiger et qui, de surcroît, ne sont pas nécessaires au développement de l’identité de chacun. En plein mouvement des droits civiques, Martin Luther King affirmait : “Nous ne demandons pas que vous nous aimiez. Nous exigeons seulement que vous cessiez de nous importuner.” Il formulait là une idée de respect égalitaire qui revenait à reconnaître qu’action publique et intimité privée ont des exigences distinctes. Le concept d’espace public établit une distinction entre vie publique et expérience privée qui est aujourd’hui obscurcie par le langage thérapeutique (truffé de références à des “sentiments partagés” ou à l’“estime de soi”). Peut-être cette confusion s’explique-t-elle par la difficulté à faire la distinction entre les principes de l’espace privé et les exigences du monde partagé. Un espace public bien articulé exige que certaines questions de société soient soumises au débat public et que d’autres soient mises à l’abri de l’examen collectif.

 

 
Il ne peut y avoir de citoyenneté démocratique là où l’on n’a pas appris à distinguer entre simple respect et approbation. Si nous ne savons pas que nous sommes obligés de tolérer des choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, si nous jugeons que nos préférences doivent recevoir l’approbation de tous, alors nous nous mettons dans l’incapacité de vivre en société. Au lieu d’un vivre ensemble entre êtres différents, limité et conditionné par une négociation perpétuelle sur ce que l’on expose et ce qu’il vaut mieux garder pour soi, certains s’obstinent à chercher des concessionnaires d’estime de soi, à souligner de façon hystérique leurs émotions, à “publiciser” leurs conquêtes amoureuses, à déconnecter leur singu­larité de l’humanité commune, à protéger leurs convictions religieuses sous un baldaquin social. Toutes ces publicisations ne sont absolument pas nécessaires pour se sentir appartenir à un lieu, pour aimer quelqu’un, pour mettre de l’ordre dans ses affects ou pour pratiquer une religion. Pourquoi, dès lors, nous entêter à rechercher cet assentiment public ? Cette quête d’approbation témoigne sans doute de la profonde fragilité de l’identité, des sentiments ou des convictions religieuses.

 

 
Il n’est pas possible de vivre sans espaces d’indifférence négociée, sans ce que le sociologue Erving Goffman appelait une “inattention courtoise” [“civil inattention”]. C’est grâce à ces espaces que nous consolidons la principale conquête de notre civilisation, qui est non pas l’assurance d’une affection réciproque mais la possibilité de vivre et même d’agir ensemble sans la compulsion d’être identiques. »

 

 

 

[Daniel Innerarity, El Pais, février 2008]

Publié dans 25 - L'Etat - L ES

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article