☼ Jacques Le Goff : Le corps, cette « prison » d’une âme esclave au Moyen Age.

Publié le par Maltern

  Jacques Le Goff : Le corps,  cette « prison » d’une âme esclave au Moyen Age.

 

« Parmi les grandes révolutions culturelles liées au triomphe du christianisme en Occident, une des plus grande est celle qui concerne le corps. Même les doctrines antiques qui privilégient l’âme ne conçoivent pas de vertu ou de bien qui ne s’exerce par la médiation du corps. Le grand bouleversement de la vie quotidienne des hommes qui, dans les villes, lieu dans l’Antiquité de la vie sociale et culturelle par excellence, supprime le théâtre, le cirque, le stade et les thermes, espaces de sociabilité et de culture qui, à des titres divers, exaltent ou utilisent le corps, ce bouleversement achève la déroute doctrinale du corporel.

 

 

 

CORPS ET AME

 

 

 

L’incarnation est humiliation de Dieu. Le corps est la prison (ergastulum - prison pour esclaves) de l’âme, c’est plus que son image habituelle, sa définition. L’horreur du corps culmine dans ses aspects sexuels. Le péché originel, péché d’orgueil intellectuel, de défi intellectuel à Dieu est par le christianisme médiéval en péché sexuel. L’abomination du corps du sexe est à son comble dans le corps féminin.

 

D’Ève à la sorcière de la du Moyen Âge, le corps de la femme est le lieu d’élection du Diable. À l’égal des temps liturgiques qui entraînent un interdit sexuel (carême, vigiles et fêtes), le temps du flux menstruel est frappé de tabou : les lépreux sont les enfants d’époux qui ont eu des relations sexuelles pendant la menstruation de la femme. L’inévitable rencontre du physiologique et du sacré conduit à un effort de négation de l’homme biologique : vigile et jeûne qui défient le sommeil et l’alimentation.

 

Le péché s’exprime par la tare physique ou la maladie. La maladie symbolique et idéologique par excellence du Moyen Age, la lèpre (qui remplit les mêmes fonctions que le cancer dans notre société), est avant tout la lèpre de l’âme. Le chemin de la perfection spirituelle passe par la persécution du corps : le pauvre est identifié à l’infirme et au malade, le type social éminent le moine, s’affirme en tourmentant son corps par l’ascétisme, le type spirituel suprême, le saint, ne l’est jamais aussi indiscutablement que lorsqu’il fait le sacrifice de son corps dans le martyre.

 

Quant aux clivages sociaux laïcs essentiels ils ne s’expriment jamais mieux qu’en oppositions corporelles : le noble est beau et bien fait, le vilain est laid et difforme (Aucassin et Nicolette, Yvain de Chrétien de Troyes, etc.). Plus encore que poussière, le corps de l’homme est pourriture. La voie de toute chair c’est la décrépitude et la putréfaction. Dans la mesure où le corps (Marie‑Christine Pouchelle en parlera plus pertinemment) est une des métaphores privilégiées de la société et du monde, ces derniers sont entraî­nés dans cette inéluctable décadence. Le monde du christianisme médiéval, selon la théorie des six âges, est entré dans la vieillesse. Mundus senescit.

 

 

 

Un poème célèbre atteste à l’extrême fin du XIIème siècle cette omniprésence du corps courant à sa consomption : les Vers de la Mort du cistercien Hélinand de Froimont :

 

 

 

« Un corps bien nourri, une chair délicate »

 

n’est qu’« une chemise de vers et de feu » (les vers du cimetière et le feu de l’enfer)

 

Le corps est « vil, puant et flétri »

 

La joie de la chair est empoisonnée et corrompt notre nature.

 

 

 

Pourtant, le salut du chrétien passe par un sauvetage du corps et de l’âme ensemble.

 

 

 

Le moine anglais qui, vers 1180, écrivit le Purgatoire de saint Patrick et raconte un voyage dans l’au‑delà s’excuse de ce que, s’apprêtant à parler des tortures des impurs et des joies des justes, il ne parlera de rien qui ne soit corporel ou semblable aux corps. Saint Augustin et saint Grégoire sont clés en renfort pour expliquer que des châtiments corporels puissent punir des esprits incorporels. «En homme corporel et mortel les choses spirituelles n’apparaissent que comme sous une apparence et une forme corporelles ‑ «  quasi in specie et forma corporal. »

 

Que 1’âme en effet apparaisse elle‑même aux hommes du Moyen Age sous une forme corporelle n’est pas le moindre paradoxe de ce système du christianisme médiéval. Sa représentation habituelle est celle d’un petit homme ou d’un enfant. Elle peut prendre des formes matérielles plus déconcertantes encore. Dans le Dialogus miraculorum de Césaire de Heisterbach au début du mite siècle on voit les démons jouer avec une âme comme avec un ballon.

 

 

 

Le sacré se révèle souvent pour les hommes du Moyen Âge dans ce trou­blant contact entre le spirituel et le corporel. Les rois thaumaturges mani­festent leur sacralité en guérissant les écrouelles qu’ils touchent Les cadavres des saints prouvent leur sainteté en répandant une odeur suave, l’odeur de sainteté. Les révélations divines comme les tentatives diaboliques s’expriment dans les corps ensommeillés par les rêves et les visions qui ont si longtemps déconcerté les hommes du Moyen Âge. Au XIIème siècle un des esprits les plus originaux du Moyen Âge, sainte Hildegarde de Bingen, en qui on a cru reconnaître une épileptique (mais qu’importe ?), pose les fondements d’une biologie et d’une médecine intimement liées à la théologie mystique dans son étrange traité Causae et curae.

 

 

 

CORPS ET ESPACE

 

 

 

 

 

L’homme gesticulant si suspect aux clercs du Moyen Age n’évoque-t-il pas l’acteur du théâtre païen et le possédé du démon qui inscrit ses mouvements dans l’espace ? Il n’y a pas de lieu de rencontre plus important entre l’homme biologique et l’homme social que l’espace. Or l’espace est objet éminemment culturel, variable selon les sociétés, les cultures et les époques, espace orienté pénétré d’idéologie et de valeurs.

 

 

 

Or il semble bien qu’à l’intérieur des systèmes de valorisation de l’espace qu’offre la tradition indo‑européenne, l’homme médiéval, plutôt que l’op­position gauche‑droite (certes toujours existante, Dieu au Jugement der­nier ne mettra‑t‑il pas les bons à sa droite et les méchants à sa gauche), ait privilégié l’opposition haut/bas et l’opposition intérieur/extérieur. J’ai été frappé, en m’entretenant avec le psychiatre belge Jacques Schotte, de constater que celui‑ci considérait ce système de double opposition comme fondamental pour éclairer le système des maladies mentales. Peut‑être y a‑t‑il là une piste pour repérer les relations profondes entre homme biologique et homme social dans leur ancrage historique. »

 

 

 

[Jacques Le Goff , Corps et idéologie dans l’Occident médiéval, in Un autre Moyen Age pp 555 sq.]

 

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