♎ Georges Duby : Hiérarchie des arts au Moyen Age : les arts “ libéraux ” et les arts “ Mécaniques ”.

Publié le par Maltern

  Georges Duby : Hiérarchie des arts au Moyen Age : les arts “ libéraux ” et les arts “ Mécaniques ”.

 

« Le système des sept arts libéraux, tel que Martianus Capella l’avait codifié, repris par Charlemagne lorsqu’il entreprit de sauver la culture impériale, devint le cadre d’un enseignement dont le but était de mieux interpréter la parole divine, de discerner les armatures de l’ordre universel, mais aussi d’aider à mieux tenir sa place dans la cité terrestre, puisque l’on considérait celle‑ci comme homologue à la cité de Dieu. Il continua de former des “ orateurs ”, des experts de l’oraison et de la pratique oratoire. A ces arts initiait précisément la faculté propédeutique de l’université.

Au XIIe siècle cependant, Hugues de Saint Victor, entreprenant le classement des connaissances humaines, jugea nécessaire de faire une place auprès des arts libéraux aux arts “ mécaniques ”, c’est‑à‑dire à ceux qui font intervenir le corps, les muscles, la main. Hugues toutefois situa ceux‑ci très en contrebas, dans une position subordonnée, domestique, analogue à celle assignée, dans les maisons nobles, aux gens de métier (ministerium, ministériaux), logés à part dans les communs, soumis aux ordres des maîtres, isolés d’eux par une frontière de classe infranchissable.

La délimitation entre les arts libéraux et les arts mécaniques prend assise en effet sur de très vieilles attitudes mentales, alliant la noblesse à l’oisiveté, réputant le travail manuel “ servile ”, indigne de l’homme de qualité, sur d’autres aussi, mani­chéennes, qui, voyant dans le charnel la part maudite de l’univers, tournaient le dos à la matière, la redoutaient, la condamnaient, s’évertuant à dégager à toute force le spirituel du corporel. Ces tendances de la pensée incitaient à répartir les divers “ arts ” au sein d’un édifice à deux niveaux : à l’étage maître, les pratiques conférant la maîtrise du verbe, du chant, des idées, de toutes les activités qui relient l’être humain au domaine des anges; au ras du sol, au plan des cuisines, les façons de travailler le bois, la laine, le métal, la chair même, et qui rabaissent vers le bestial. Entre les deux, ce fossé qui, par exemple, sépara très longtemps les médecins, gens de réflexion, interprétant des symptômes, habiles à remettre en ordre l’organisme sans y porter la main, des chirurgiens, confondus avec les barbiers et les bourreaux, parce que, munis d’outils, ils touchaient au corps, et qui durent pendant des siècles lutter pour faire admettre leur “ art ” parmi les libéraux.

 

Pendant des siècles, un semblable désir de forcer la cloison anima ceux que nous appellerions des artistes. Ils étaient en effet, pour des raisons identiques, exclus. Principalement parce que, dans la conscience médiévale, ce qu’est pour nous l’art demeurait enfoui au profond d’une mystique et d’une morale. La beauté n’était pas recherchée pour elle‑même. Elle était offerte à la gloire de Dieu. Dans l’œuvre d’art, la meilleure part des richesses du monde était, au sens plein du terme, “consa­crée ” ‑ et par cette vocation sacrificielle, l’intention, la signification symbolique, la valeur du matériau, le temps passé à l’élaborer se trouvait privilégié par rapport au travail des mains. L’œuvre d’art, d’autre part, collaborait à l’élucidation des mystères; elle entendait livrer aux regards des équivalences de l’invisible. Par conséquent, l’acte créateur incombait aux prêtres, aux savants, aux hommes du livre et de la parole. Orfèvres, brodeurs, verriers, imagiers, n’avaient mission que d’exécuter. »

 

[Georges Duby, [1919-1996], Artiste artisan ? Union centrale des Arts décoratifs, 1977. pp. 9‑11.]


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