Galilée : Les deux mondes : céleste (incorruptible) et terrestre (corruptible) ne sont qu'un seul Univers soumis au mouvement. D'Aristote à Galilée.

Publié le par Maltern

Galilée 1564-1642

 Les deux  mondes :  céleste (incorruptible) et terrestre (corruptible) ne sont qu'un seul Univers soumis au mouvement. D'Aristote à Galilée.

 
L'astronomie n'est plus cette science à part où l'on peut appliquer les mathématiques et ou les lois sont nécessaires, et la physique une simple « histoire naturelle » portant sur les variations de ce qui naît et périt. Terre et cieux sont désormais soumis aux mêmes lois du mouvement.  Une telle rupture amène Galilée à redéfinir la notion d'expérience sensible que son invention du Télescope élargit. Il va même jusqu'à défendre Aristote contre ses disciples en émettant l'hypothèse que sa méthode déductive et rationnelle (a priori) n'est qu'un procédé d'exposition de ses résultats alors que sa recherche était empirique ( a posteriori)

 Le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde - 1632 -  est un des livres qui marque la naissance de la physique Moderne, conçue comme science de la Nature.

Simplicio : porte-parole d'Aristote,  

Salviati : porte-parole de Galilée,

Sagredo : l'homme sans préjugé ; il se rend aux raisons de Salviati-Galilée.

 Qu'est-ce que le mouvement dans la Nature et est-ce un objet de science exacte ? Pour Aristote entre repos est mouvement il y a une différence de nature : le corps au repos est dans son « lieu naturel » qui participe de son identité. Ce qui met en mouvement un corps est donc une cause finale : la Nature, ordonnée et harmonieuse, - « chaque chose à sa place ! », - lui ordonne de revenir dans son lieu propre ou lieu naturel. Le mouvement est soit violent : l'ordre est rompu par une cause artificielle (ex. un homme jette une pierre vers le haut...) soit naturel ((la pierre revient vers le bas, la terre, son lieu naturel). Par ailleurs, l'univers se compose de deux mondes :

a / le monde céleste (supralunaire) est le lieu du mouvement circulaire, parfait en quelque sorte, le cercle est symbole de l'immobile, contrairement à un vecteur orienté...

b / le monde terrestre, (sublunaire) est celui imparfait des êtres soumis à la génération et à la corruption, (les végétaux, animaux, les vivants croissent et décroissent etc.) soumis au « mouvement » au sens large.

 Conséquence logique dans ce système : l'astronomie peut être mathématique puisqu'elle porte sur des objets parfaits, incorruptibles, ne changeant pas. Elle peut établir des lois mathématisables et géométrisables. La physique elle (φυσις = la nature), n'est qu'une connaissance puisqu'elle porte sur des objets en devenir, en mouvement incessant. On parlera donc d'histoire naturelle. La substitution de l'expression sciences naturelles à celle d'histoire naturelle, longtemps utilisée, indique bien la rupture introduite par Galilée et sont rejet des deux mondes séparés les mêmes lois du mouvement régissent le monde céleste et le monde terrestre.

 

 

« Salviati - Ce qu'on dit de la terre, on peut le dire sem­blablement du feu et de la plus grande partie de l'air. Les péripatéticiens[i] ont fini par donner à ces éléments, comme mouvement intrinsèque et naturel, un mouve­ment qu'ils n'ont jamais eu et n'auront jamais, et par déclarer étranger à la nature le mouvement même qu'ils ont, ont eu et auront toujours. Ils attribuent en effet au feu et à l'air le mouvement vers le haut, alors qu'aucun de ces éléments ne l'a jamais eu. Seules certaines de leurs parties ont ce mouvement, uniquement pour retrouver une disposition parfaite lorsqu'elles ont été déplacées de leur lieu naturel ; au contraire ils déclarent préternaturel[ii] le mouvement circulaire dont ces éléments se meuvent ainsi sans cesse ; en un sens, ils oublient donc ce qu'Aristote a dit plusieurs fois : rien de violent ne peut durer longtemps.

 

Simplicio - A tout cela, nous avons de très bonnes réponses ; mais je vais pour l'instant les laisser de côté pour en venir aux raisons plus particulières et aux expé­riences sensibles qui doivent, Aristote l'a bien dit, avoir finalement la préséance sur tout ce que le raisonnement humain peut nous fournir[iii].

 

Sagredo - Utilisons donc ce que nous avons dit jusqu'à présent pour considérer quel est le plus probable des deux raisonnements généraux : est‑ce celui d'Aristote qui, pour nous persuader que la nature des corps sublu­naires est générable et corruptible, etc., donc très diffé­rente de l'essence des corps célestes impassibles, ingénérables, incorruptibles, etc., s'appuie sur la diffé­rence des mouvements simples ? ou est‑ce celui du signor Salviati qui [...] fait de la Terre aussi un corps céleste, avec toutes les préroga­tives qui y sont attachées ? Ce raisonnement me convient bien plus que le premier.

[...] Simplicio - L'expérience sensible nous montre que, sur la Terre, il y a continuellement génération, corrup­tion, altération, etc. ; or, ni d'après nos sens, ni d'après ce que de nos anciens nous ont transmis la tradition et la mémoire, on en a vu aucune dans le ciel ; le ciel est donc inaltérable, etc., et la Terre altérable, etc., elle est donc différente du ciel.

Je tire mon second argument d'un phénomène princi­pal et essentiel : un corps qui est par nature obscur et privé de lumière, est différent des corps lumineux et brillants ; la Terre est ténébreuse et dépourvue de lumière, alors que les corps célestes brillent et sont pleins de lumière ; donc, etc.

Répondez à ces arguments, avant qu'il n'y en ait trop, ensuite je vous en présenterai d'autres.

 

Salviati - C'est de l'expérience que vous tirez la force du premier ; je souhaiterais que vous m'indiquiez plus distinctement quelles altérations vous voyez se produire sur la Terre et pas dans le ciel, et vous permettent de déclarer la Terre altérable et non le ciel.

 

Simplicio - Sur la terre, je vois continuellement s'engen­drer et se corrompre des herbes, des plantes, des animaux se lever des vents, des pluies, des tempêtes, des bour­rasques, bref je vois l'aspect de la Terre se métamorpho­ser perpétuellement ; or on observe aucun de ces change­ments dans les corps célestes : leur constitution et leur configuration sont très exactement conformes à ce qu'elles ont été dans toutes les mémoires, sans que rien de nouveau y soit engendré et rien d'ancien corrompu.

 

Salviati - Si vous voulez vous reposer sur ces expé­riences visibles ou, plutôt effectivement vues, vous devez compter la Chine et l'Amérique au nombre des corps célestes ; à coup sûr vous n'y avez jamais vu les altérations que vous voyez ici en Italie : à s'en tenir à l'appré­hension que vous en avez, elles sont inaltérables.

 

Simplicio - Bien sûr je n'ai vu aucune altération en ces lieux ; mais on en a fait des relations certaines[iv] ; d'autre part, cum eadem sit ratio totius et partium[1] et que ces régions sont des parties de la Terre comme les nôtres, comme elles, elles doivent donc être altérables.

 

Salviati - Mais pourquoi, au lieu de croire simplement ce que les autres vous en relatent, ne les avez‑vous pas vous‑même vues et observées de vos propres yeux ?

 

Simplicio - Ces régions ne sont pas exposées à nos yeux et sont même trop éloignées pour que notre vue puisse arriver à y saisir de tels changements.

 

Salviati - Vous venez par hasard de révéler vous-même le vice de votre argument. Vous dites que la trop grande distance empêche d'observer en Amérique les altérations qu'on voit près de nous sur la Terre, encore moins pour­rez‑vous donc les voir sur la Lune, qui est des centaines de fois plus éloignée ; et si vous croyez à des altérations au Mexique sur la foi de ceux qui, venus de là‑bas, vous les ont rapportées, quelles relations en provenance de la Lune vous ont indiqué qu'il n'y a pas d'altération là‑haut ?[v] De ce que vous ne voyez pas d'altération dans le ciel (la distance est trop grande pour que vous arriviez à les voir s'il y en avait), et qu'on ne vous en a pas fait de relation, puisqu'on ne pouvait pas vous en faire, vous ne pouvez conclure qu'il n'y en a pas ; alors que vous concluez correctement qu'il y en a sur Terre, parce que vous les voyez et en entendez parler.

 

Je crains que le signor Simplicio n'altère quelque peu le sens des textes d'Aristote et des autres péripatéticiens : ils demandent qu'on tienne le ciel pour inaltérable parce qu'on n'y a jamais vu s'engendrer ou se corrompre aucune étoile ; or pour le ciel une étoile est peut-être plus petite qu'une cité pour la Terre, et innom­brables pourtant sont les cités détruites sans qu'il en reste de trace.[vi]

 

Sagredo - [...] Quelle sottise de dire : la partie céleste est inaltérable puisque les étoiles n'y sont ni engendrées ni corrompues ! Y a‑t‑il quelqu'un qui ait vu se corrompre un globe terrestre et s'en régénérer un autre ?

 

[...] Salviati - Je veux donner pleine satisfaction au signor Simplicio et le tirer d'erreur si possible ; en notre siècle, je l'affirme nous disposons de faits nouveaux et d'obser­vations nouvelles tels que, si Aristote avait été de notre temps, je ne doute point qu'il aurait changé d'opinion. C'est ce qui résulte avec évidence de son propre mode de philosopher : certes il écrit qu'à son avis les cieux sont inaltérables, etc., parce qu'on n'y a vu aucune chose nou­velle s'y engendrer ni aucune chose ancienne s'y cor­rompre ; il laisse ainsi entendre implicitement que, s'il avait vu un de ces faits, il aurait pensé le contraire et donné, comme il convient la préséance à l'expérience sensible sur le raisonnement physique ; s'il n'avait pas voulu tenir les sens en haute estime, il n'aurait pas conclu à l'immutabilité pour la seule raison qu'on ne voit pas de changement sensible.

 

Simplicio - Le fondement principal de l'argumentation d'Aristote est a priori : c'est en vertu de ses principes physiques, évidents et clairs, qu'il montre la nécessité de l'inaltérabilité du ciel ; il établit la même chose ensuite a posteriori, en s'appuyant sur le sens et sur les traditions des anciens.

 

Salviati- Ce que vous exposez là, c'est la méthode qu'il a suivie en écrivant sa doctrine, mais je ne crois pas que ce soit celle de sa recherche : je tiens fermement que d'abord, par les sens, les expériences et les observations, il a tenté de s'assurer de la conclusion le plus possible ; ensuite il a cherché les moyens de la démontrer, parce que c'est ainsi qu'on fait le plus souvent dans les sciences démonstratives ; il en va ainsi parce que, si la conclusion est vraie, la méthode résolutive permet de trouver facile­ment une proposition déjà démontrée ou d'arriver à un principe connu par soi ; mais si la conclusion est fausse, on peut continuer à l'infini sans jamais rencontrer de vérité déjà connue, sauf à rencontrer une impossibilité ou absurdité manifeste. N'en doutez point, Pythagore, bien longtemps avant de trouver la démonstration pour laquelle il fit une hécatombe[vii], s'était assuré que, dans le triangle rectangle, le carré du côté opposé à l'angle droit était égal au carré des deux autres côtés ; la certitude de la conclusion aide beaucoup à trouver la démonstration, toujours s'il s'agit de sciences démonstratives.

 

Mais, quelle que soit la façon dont Aristote ait pro­cédé, que le raisonnement a priori ait précédé le recours a posteriori au sens, ou l'inverse, il suffit qu'Aristote (on l'a dit plusieurs fois) donne la préséance aux expériences sensibles sur tous les raisonnements ; quant aux raison­nements a priori, on en a déjà examiné la force.

 

Pour en venir à la question, ce qu'on a découvert dans les cieux à notre époque a permis et permet, je le déclare, de donner entière satisfaction à tous les philosophes aussi bien dans les corps particuliers que dans l'étendue universelle du ciel, on a vu et on voit des phénomènes semblables à ceux que nous appelons ici générations et corruptions ; d'excellents astronomes en effet ont observé plusieurs comètes qui ont été engendrées et se sont défaites dans des parties du ciel supérieures à l'orbe lunaire, sans compter les deux étoiles nouvelles des années 1572 et 1604, qui étaient situées sans discussion bien plus haut que toutes les planètes ; sur la face même du Soleil, on voit, grâce au télescope, apparaître et dispa­raître des matières denses et obscures, qui ressemblent fort aux nuées autour de la Terre et dont beaucoup sont si vastes qu'elles dépassent largement en étendue le Bas­sin méditerranéen, et même toute l'Afrique et l'Asie. Eh bien ! si Aristote voyait ces choses, que croyez‑vous qu'il dirait et ferait, signor Simplicio ? »

 


A voir également :

☼ Koyré [04] Pourquoi les Grecs ignorent la précision et la mesure mathématique en physique alors qu'ils la pratiquent en astronomie ? [Théorie expérience]

 

♎ Fontenelle 1596-1650 [01] L'anecdote de la dents d'or : « Assurons-nous du fait, avant de nous inquiéter de la cause ». [raison réel, théorie expérience] « Assurons-nous du fait, avant de nous inquiéter de la cause ».   Un texte superbe que vous avez sans doute étudié en Lettres, et peut vous servir d'exemple. L'esprit critique qui se fonde avant tout sur l'observation et l'établissement des faits. La science expérimentale se trouve ainsi en rupture avec le respect de la tradition, le poids de l'autorité (Aristote et la scolastique) et la croyance aux miracles (Religion).



[1] « Comme c'est la même raison dans le tout et dans la partie. »



[i] L'école péripatétique, ou péripatéticienne, est une école philosophique fondée par Aristote en 335 av. J.-C. au Lycée d'Athènes.

[ii] Terme provenant du latin médiéval praeter naturalis, au-delà de la nature, de praeter au-delà de et natura, nature.

[iii] « Je le répète donc, en résumant ce qui précède : l'expérience, à ce qu'il semble, est un degré de science plus relevé que la sensation, sous quelque forme que la sensation s'exerce; l'homme qui se guide par les données de l'art est supérieur à ceux qui suivent exclusivement l'expérience; l'architecte est au-dessus des manoeuvres; et les sciences de théorie (théorétiques) sont au-dessus des sciences purement pratiques. » Aristote, Métaphysique, livre A, chap.I, Ed. Presses Pocket, collection Agora", 1991, page 43.

[iv] Le relaté par d'autres / l'observé par soi-même. L'observation expérimentale vue par Galilée est l'observation directe, l'exigence n'est pas la même chez Aristote..

[v] L'argument est pour le moins ironique ! La tradition aristotélicienne s'appuie sur des recueils de « on-dit » dont le nombre augmente la certitude (recueil de doxa = doxographie). L'argument de Galilée est simple : quand l'objet à connaître est trop distant, l'expérience invoquée est le témoignage des autres et leur nombre. Or la lune est un objet plus distant que le Mexique et nous n'avons pas de témoignages de voyageurs sur la lune. Donc Simplicio-Aristote ne peut affirme que la lune ignore la corruption.   

[vi] Argument qui met en jeu le temps de l'observation. Le temps d'un phénomène peut être trop long ou trop bref pour autoriser une observation directe. On sait que des cités sont nées puis ont disparu, mais on ne voit pas directement cette disparition. Donc on ne peut tirer argument du fait qu'on n'a jamais vu une étoile mourir pour affirmer ques le étoiles sont éternelles, incorruptibles ! On peut tout aussi bien supposer qu'elles naissent et meurent trop lentement pour qu'on le voie.

[vii] Un sacrifice pour remercier les dieux de son succès.

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