☼ Louis Althusser [01] Ce qu'est un appareil idéologique d'Etat et comment fonctionne-t-il ?

Publié le par Maltern

Louis Althusser [01] Ce qu'est un appareil idéologique d'Etat et comment fonctionne-t-il ?

 

[Althusser (1918-1990) enseignant à l'ENS il entreprend une relecture de Marx dégagée des interprétations idéologiques humanistes ou staliniennes que l'on a pu en faire pour tenter d'en dégager le fond scientifique.]


Pourtant il ne suffit pas d'assurer à la force de tra­vail les conditions matérielles de sa reproduction, pour qu'elle soit reproduite comme force de travail. Nous avons dit que la force de travail disponible devait être « compétente », c'est-à-dire apte à être mise en œuvre dans le système complexe du procès de production. Le développement des forces productives et le type d'unité historiquement constitutif des forces productives à un moment donné produisent ce résultat que la force de travail doit être (diversement) qualifiée et donc reproduite comme telle. Diversement : selon les exi­gences de la division sociale-technique du travail, à ses différents «postes » et « emplois ».

Or, comment cette reproduction de la qualification (diversifiée) de la force de travail est-elle assurée en régime capitaliste ? A la différence de ce qui se passait dans les formations sociales esclavagistes et servagistes, cette reproduction de la qualification de la force de travail tend (il s'agit d'une loi tendancielle) à être assu­rée non plus « sur le tas » (apprentissage dans la pro­duction même), mais de plus en plus en dehors de la production : par le système scolaire capitaliste, et par d'autres instances et institutions.

Or, qu'apprend-on à l'Ecole ? On va plus ou moins loin dans les études, mais on apprend de toutes façons à lire, écrire, compter, - donc quelques techniques, et pas mal d'autres choses encore, y compris des élé­ments (qui peuvent être rudimentaires ou au contraire approfondis) de « culture scientifique » ou « litté­raire » directement utilisables dans les différents postes de la production (une instruction pour les ouvriers, une autre pour les techniciens, une troisième pour les ingé­nieurs, une dernière pour les cadres supérieurs, etc.). On apprend donc des « savoir-faire».

Mais à côté, et aussi à l'occasion de ces techniques et ces connaissances, on apprend à l'Ecole les « règles » du bon usage c'est-à-dire de la convenance que doit observer, selon le poste qu'il est « destiné » à y occuper, tout agent de la division du travail : règles de la morale, de la conscience civique et professionnelle, ce qui veut dire, en clair, règles du respect de la division sociale-technique du travail, et en définitive règles de l'ordre établi par la domination de classe. On y apprend aussi à « bien parler le français », à bien « rédiger », c'est-à-dire en fait (pour les futurs capitalistes et leurs serviteurs) à « bien commander » c'est-à-dire (solution idéale) à «bien parler» aux ouvriers, etc.

Pour énoncer ce fait dans une langue plus scienti­fique, nous dirons que la reproduction de la force de travail exige non seulement une reproduction de sa qualification, mais, en même temps, une reproduction de sa soumissionpar la parole » la domination de la classe dominante. aux règles de l'ordre établi, c'est-à-dire une reproduction de sa soumission à l'idéologie dominante pour les ouvriers et une reproduction de la Capacité à bien manier l'idéologie dominante pour les agents de l'exploitation et de la répression, afin qu'ils assurent aussi «

En d'autres termes, l'Ecole (mais aussi d'autres insti­tutions d'Etat comme l'Eglise, ou d'autres appareils comme l'Armée) enseignent des « savoir-faire », mais dans des formes qui assurent l'assujettissement à l'idéologie dominante, ou la maîtrise de sa « pratique ». Tous les agents de la production, de l'exploitation et de la répression, sans parler des « professionnels de l'idéologie » (Marx) doivent être à un titre ou à un autre « pénétrés » de cette idéologie, pour s'acquitter « consciencieusement » de leur tâche - soit d'exploités (les prolétaires), soit d'exploiteurs (les capitalistes), soit d'auxiliaires de l'exploitation (les cadres), soit de grands prêtres de l'idéologie dominante (ses « fonctionnaires »), etc.

La reproduction de la force de travail fait donc apparaître, comme sa condition sine qua non, non seulement la reproduction de sa « qualification », mais aussi la reproduction de son assujettissement à l'idéolo­gie dominante, ou de la « pratique » de cette idéologie, avec cette précision qu'il ne suffit pas de dire : « non seulement mais aussic'est dans les formes et sous les formes de l'assujettissement idéologique qu'est assurée la reproduction de la qualification de la force de travail. », car il apparaît que

Mais par là, nous reconnaissons la présence efficace d'une nouvelle réalité : l'idéologie


[Louis Althusser Idéologie et appareil idéologiques d'Etats reproduit dans Positions, ES, 1976, p. 71 à 73]

 

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