Herbert Marcuse : Les loisirs aliénés ? Eux-mêmes sont soumis au principe de rendement.

Publié le par Maltern

Herbert Marcuse : Les loisirs aliénés ? Eux-mêmes sont soumis au principe de rendement.

 

« Sous le règne du principe de rendement, le corps et l'esprit sont transformés en instruments du travail aliéné [...] La répartition du temps joue un rôle fondamental dans cette transformation. L'homme n'existe comme instru­ment de rendement aliéné que pendant une partie de son temps : pendant les jours de travail; le reste du temps, il est libre pour lui-même

[...]. Ce temps libre serait (en puissance) disponible pour le plaisir. Mais le principe de plaisir qui gouverne le ça est également « intemporel » dans le sens où il lutte contre l'émiettement temporel du plaisir, contre son partage en petites doses séparées. Une société régie par le principe de rendement doit nécessairement imposer une telle répartition parce que l'organisme doit être entraîné à l'aliénation au niveau de ses racines mêmes, le moi de plaisir. Il doit apprendre à oublier la revendication d'une satisfaction intemporelle et inutile, la revendication du « plaisir éternel ». En outre, l'aliénation et l'enrégimentement. débordent du temps de travail sur le temps libre. Une telle coordination ne doit pas être imposée de l'extérieur par les agences de la société, et, formellement, elle ne l'est pas. C'est la longueur de la journée de travail elle-même, la routine lassante et mécanique du travail aliéné qui accomplit ce contrôle sur les loisirs, cette longueur et cette routine exigent que les loisirs soient une détente passive et une recréation de l'énergie en vue du travail futur.

Ce n'est qu'à la dernière étape de la civilisation indus­trielle, au moment où l'augmentation de la productivité menace de dépas­ser les limites fixées par la domination répressive, que la technique de mani­pulation des masses a développé une industrie des loisirs qui contrôle directement le temps de loisir ou que l'État a directement pris en main ces contrôles. L'individu ne doit pas être laissé à lui-même. Car si l'énergie libidineuse venue du ça était livrée à elle-même et aidée par une intelli­gence libre, consciente de la possibilité de se libérer de la réalité répressive, elle se soulèverait contre les limitations qui lui sont de plus en plus exté­rieures et étrangères et lutterait pour absorber un champ toujours plus vaste de relations existentielles, et par là ferait exploser le moi de réalité et ses barrières répressives. »

[Herbert Marcuse, Éros et civilisation,  Minuit pp 53-54]

 

Herbert Marcuse [03] 1898-1979

 

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