Hugues Panassié [01] Le Jazz musique plus vivante que savante : qu'est-ce que le « swing » ?

Publié le par Maltern

Hugues Panassié [01] Le Jazz musique plus vivante que savante : qu'est-ce que le « swing » ?

 

[La révélation du jazz, à la fin de la guerre 14‑18 est a replacer sous le signe du retour aux sources. A l'origine musique populaire  des noirs transplantés d'Afrique en Amérique au XVIIème siècle. Là, elle se transforme et devient peu à peu, une musique américaine. Elle était avant tout un rythme, aussi une mélodie et une harmonie. Elle était un chant, elle était une danse. Toutes les nostalgies et les espoirs d'une race longtemps opprimée, ses violences animales et ses tendresses d'enfant, son goût du merveilleux et de la magie s'exprimaient à travers le dialogue de ses « spirituals » et de ses instruments, nou­veaux pour l'Occident.

Le jazz, en effet, était un peu une « conversa­tion » et aussi, par son appel à l'improvisation, une écriture « automa­tique » à rapprocher de l'écriture surréaliste, au moment où l'art nègre venait d'être découvert par les cubistes et où Apollinaire venait de chanter « les Christs inférieurs des obscures espérances ».

Cette musique qui ne se rattachait à aucune tradition connue, devait influencer bien des compositeurs (Debussy, déjà, avait connu et utilisé le « ragtime » américain, puis Strawinsky le style des « blues », et Satie, et Milhaud ) mais surtout elle devait devenir, en soi, la musique et la danse les plus populaires du XXe siècle. La place tenue par le jazz témoigne de l'universalisme historique et géogra­phique auquel tend notre culture et que revendique notre sensibilité et en appelle aux forces de l'instinct, du hasard et du jeu, - de l'inconscient - Hugues Panassié un des meilleurs critiques de Jazz apporte quelques définitions]

 

« La principale caractéristique du jazz, c'est ce qu'on a appelé le swing, mot difficile à définir. II désigne la pulsation rythmique régu­lière et souple qui anime la mesure à quatre temps et qui est l'élé­ment essentiel de toute interprétation de jazz. Le swing ne peut exis­ter dans le texte musical qu'en puissance, il est essentiellement dans l'exécutant. Une partition musicale peut être plus ou moins apte à être « swinguée »; un orchestre pourra « swinguer » tel arrangement qu'un autre exécutera sans le moindre swing. Duke Ellington, un des plus grands musiciens de jazz, a dit fort justement : « Aucun texte musical n'est du swing. Vous ne pouvez écrire du swing, car le swing, c'est ce qui émeut l'auditeur et il n'y a pas de swing tant que la note n'a pas retenti. Le swing est un fluide, et, bien qu'un orchestre ait joué un morceau quatorze fois, ii se peut qu'il ne le swingue qu'à la quin­zième fois. »

L'importance du swing dans le jazz suffit à faire comprendre que cette musique est essentiellement une musique de danse, ce qui, contrairement à un préjugé courant, ne lui ôte rien de sa valeur artis­tique. Lorsqu'on parle avec mépris de « musique de danse », on oublie que les compositeurs classiques d'il y a quelques siècles écrivaient surtout de la musique de danse, à rythme régulier et continu . [...]

De tout ce qui précède, II ressort que, dans le jazz, la création n'est pas séparée de l'interprétation. C'est là une autre caractéristique du jazz. Au lieu d'un compositeur écrivant une musique que joueront ensuite des exécutants, ce sont les interprètes eux‑mêmes qui, dans le jazz, assurent la matière musicale, soit par leurs improvisations, soit par leur participation à l'élaboration des orchestrations. Les arrange­ments d'ensemble qu'exécutent les orchestres de jazz sont rarement fixés une fois pour toutes. Ils sont souvent modifiés selon les sugges­tions du chef d'orchestre ou de ses musiciens. L'arrangement de tel ou tel morceau appartenant au répertoire d'un Duke Ellington ou d'un Count Basie varie notablement d'une année à l'autre.

Autre caractéristique du jazz, qui découle de la précédente : c'est essentiellement un art collectif. La création y est rarement individuelle. Lorsque, dans un orchestre, un soliste improvise, il est soutenu par les membres de la section rythmique qui peuvent influencer énormément sa manière d'improviser, de même que le jeu du soliste influence, de son côté, le style de la section rythmique. Certes, il arrive que le jazz connaisse la création individuelle : tel est le cas d'un pianiste jouant en solo sans le moindre accompagnement. Mais les solos de piano dérivent directement de la création collective, car, à l'origine, les pianistes de jazz jouaient uniquement pour faire danser, et, comme il a été dit plus haut, les danseurs influencent les musiciens, tout au moins su point de vue rythmique (qui est le plus important). .

Une autre caractéristique du jazz est que les musiciens n'utilisent pas leurs instruments selon la technique « classique » telle qu'on l'enseigne dans les conservatoires. Ils en jouent comme ils chantent. Or, si le style vocal noir est déjà fort différent de la technique vocale européenne, le contraste devient encore plus marqué dans le domaine instrumental, où les Noirs plient la trompette, le trombone, la clarinette à s'exprimer en quelque sorte comme une voix humaine. Le style ins­trumental des Noirs est le même que celui d'un Noir qui parle ou qui chante. II est « expressif » sans emphase, sans sentimentalisme redon­dant ou déclamatoire de mauvais aloi, mais avec une véhémence extraordinaire. C'est par l'attaque des notes, les inflexions, le vibrato, souvent plus que par l'idée mélodique elle‑même, que le musicien de jazz crée de belles phrases dans ses improvisations ou dans une orchestration d'ensemble. »

[ Hugues Panassié, Le Jazz, n° spécial de la revue Le point, n°XL, 1952 ]


[Le Jazz, numéro spécial, « Le Point >, no XL, 1952]

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